« Le congé paternité est un bouclier contre la dépression post-partum des mamans »
Amélie Bapt, psychologue du travail et psychothérapeute.
Amélie Bapt, psychologue du travail et psychothérapeute.
Une récente étude de l’Institut national d'études démographiques (Ined) montre que 88% des pères salariés ont recours au congé paternité contre 40% des indépendants. Les agriculteurs font partie de cette catégorie. D'après vous, qu'est-ce qui les contraint ?
Amélie Bapt : Je pense que les agriculteurs ont des difficultés à prendre le congé paternité en premier lieu parce qu'ils ont une charge professionnelle importante et des difficultés à se faire remplacer.
Au-delà du matériel, ils ont aussi une très forte implication professionnelle qui, qu'elle soit subie ou choisie, engendre des difficultés à laisser son exploitation entre les mains d'autrui.
J'avancerais également l'hypothèse que les agriculteurs considèrent qu'ils ont moins besoin du congé paternité. La proximité du lieu de travail et d'habitation leur donne de la flexibilité pour être à la maison à certains moments de la journée.
Le congé paternité ne serait-il pas aussi encore considéré comme du temps perdu ?
A.B : Il y a peut-être encore, oui, cette vision parentale où la maman joue le rôle central, et quasi exclusif, dans le soin au bébé. Cette vision tend cependant à diminuer au fil des générations. Néanmoins, il demeure dans l'inconscient collectif cette idée selon laquelle "un homme tient bon", il n'y a pas de raison de mettre son activité entre parenthèses.
Le congé paternité est-il seulement un bienfait pour les papas ?
A.B : Le congé paternité permet certes au papa de profiter de l'arrivée de son enfant, mais c'est aussi, et surtout, un soutien émotionnel et instrumental (aide aux tâches ménagères, aux soins de bébé…) pour la maman. La présence du père à ses côtés étaye sa confiance en elle. Le congé paternité est un bouclier contre la dépression post-partum.
Quelles femmes peuvent être touchées par la dépression post-partum (DPP) ?
A.B : Absolument toutes les femmes !
La DPP touche aujourd'hui entre 10 et 15% des femmes, mais elles sont très nombreuses à ne jamais être diagnostiquées.
C'est très différent du baby-blues, qui survient dès les premiers jours de l'accouchement, avec la chute des hormones.
La DPP s'installe dans le temps. Les symptômes sont une humeur dépressive, un manque d'intérêt pour les activités avec bébé, l’insomnie ou de l'hypersomnie, une perte ou un gain de poids, une agitation ou un ralentissement psychomoteur ; il peut y avoir un sentiment de dévalorisation jusqu'à des pensées suicidaires.
La DPP peut avoir des conséquences néfastes sur le lien entre la maman et le bébé.
Existe-t-il des facteurs favorisant le développement d'une DPP ?
A.B : Si la femme a déjà eu des épisodes de dépression dans sa vie, s'il y a eu une grossesse compliquée ou non désirée, s'il y a eu des antécédents négatifs dans sa vie de femme ou dans son rôle de mère. Ces facteurs peuvent participer à l'installation de la DPP. Malgré tout, même les femmes qui n'ont jamais fait de dépression, qui ont eu une grossesse tout à fait normale, qui sont entourées, peuvent développer une dépression postpartum.
Malheureusement, comme tout ce qui concerne la santé mentale dans notre société, la DPP est très mal diagnostiquée.
Les mamans sont aujourd'hui très bien accompagnées pendant le baby-blues parce qu'elles sont à la maternité, le suivi à domicile avec la sage-femme, et ensuite, plus rien ! Elles passent au second plan. Les rendez-vous chez le médecin ne seront consacrés qu'au bébé, pas à elle. Et pourtant, elles vivent une période où elles sont sursollicitées.
Les agricultrices sont-elles un public à risque ?
A.B : L'arrivée d'un enfant rajoute de la charge mentale à la gestion de la ferme, le lieu de travail sur l’habitation… Le monde agricole en général est très mal suivi sur le plan de la santé mentale. Les agricultrices et les agriculteurs restent les plus touchés par le burn-out et le taux de suicide. Je ne crois pas qu'il y ait d’étude sur le lien entre DPP et profession, mais je pense qu'il y a, pour les agricultrices, une accumulation des facteurs de risques.
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D'où l'importance pour les papas de prendre ce congé paternité pour soutenir leur conjointe, s'ils n'en perçoivent pas l'intérêt pour eux ?
A.B : Exactement. Le congé paternité n'est pas une lubie ou un caprice, il a un réel intérêt dans le soutien à la maman, mais aussi pour le bébé. Il permet aux jeunes parents d'avancer sereinement ensemble sur le chemin de la parentalité, coupé pendant un temps d’autres obligations. De plus, n'oublions pas que la dépression existe aussi chez les papas, même si elle est rare.
Comment se faire remplacer ?
Les agricultrices ont droit à 16 semaines de remplacement, 25 jours pour les papas-agriculteurs.
La naissance ou l’arrivée d’un enfant est un moment important dans la vie d’un(e) exploitant(e) agricole. Pour permettre aux futurs parents de se consacrer pleinement à cet événement tout en assurant la continuité de leur exploitation, le dispositif de remplacement maternité et paternité constitue une solution essentielle.
Un droit pour les exploitant(e)s agricoles
Les exploitantes agricoles bénéficient d’un droit au remplacement maternité pour 16 semaines en totalité (6 semaines avant, 10 semaines après l’accouchement) et d’une possibilité d’un repos de 14 jours supplémentaires (congé pathologique). Les exploitants ont un droit au remplacement paternité ou d’accueil de l’enfant de 25 jours, avec une prise en charge financière et un reste à charge correspondant à la CSG/RDS pour les papas. En ce qui concerne les mamans, la prise en charge MSA est totale.
Le rôle clé du Service de Remplacement
Le Service de Remplacement accompagne les exploitants à chaque étape: évaluation des besoins, recherche d’un salarié compétent, gestion administrative et continuité du travail dans le respect des pratiques de l’exploitation.
Les démarches à anticiper:
1. Informer le plus tôt possible le Service de Remplacement.
2. Définir précisément les besoins de l’exploitation.
3. Effectuer les démarches administratives avec l’accompagnement du Service de Remplacement (cerfa à remplir et à retourner dans les délais).
4. Préparer la transmission et l’organisation du travail.
Un levier pour l’équilibre professionnel et familial
Le remplacement maternité et paternité est un outil de prévention et de qualité de vie. Anticiper et se faire accompagner permet de vivre pleinement cet événement familial en toute sérénité.
Service de Remplacement 63