Le chanvre et l’ACS, un bon mariage chez Franck Barbier en Seine-et-Marne
Franck Barbier est en ACS depuis vingt ans. Le chanvre, introduit après six ans de transition, est une étape marquante, tant la culture s’adapte bien à l’ACS mais lui profite aussi.
Franck Barbier a introduit le chanvre sur sa ferme en 2010, soit six ans après s’être installé et avoir débuté l’agriculture de conservation des sols. La plante en C4 (comme le maïs) a rapidement trouvé sa place dans la rotation, à tel point que l’agriculteur ne s’en passerait plus. Franck Barbier a d’ailleurs contribué à la création d’une chanvrière à quelques kilomètres de là, Planète Chanvre. Il est aussi devenu président de l’interprofession InterChanvre.
Un couvert d’interculture long d’août à mars
Le chanvre permet à l’ACSiste de placer un couvert d’interculture long. Celui-ci est composé de féverole de printemps, de sorgho fourrager et d’un mélange de six à sept espèces plutôt tardives (moutarde d’Abyssinie, tournesol, phacélie, vesces…), proposé par la coopérative Valfrance. Le couvert est semé avec un semoir Weaving la première quinzaine du mois d’août. Pas plus tôt car le céréalier ramasse et presse sa paille qu’il échange avec du fumier avec un centre équestre voisin ; fumier en partie épandu sur ce couvert. « Le chanvre valorise très bien la fumure organique », commente Franck Barbier. Le semoir Weaving est équipé de deux trémies permettant de semer d’un côté la féverole et de l’autre le sorgho et le mélange.
Le couvert est gardé au maximum jusqu’en mars si l’année le permet. Il est détruit soit par un passage de décompacteur à disques gaufrés droits (si la structure de sol nécessite une fissuration), soit avec un Rubin à 2-3 centimètres de profondeur et le double rouleau derrière. Afin de détruire repousses et adventices, 1,5 à 2 litres de glyphosate par hectare sont épandus une quinzaine de jours avant le semis du chanvre qui a lieu vers mi-avril. Une semaine avant semis, l’agriculteur épand de l’azote sous forme liquide 39N, entre 120 et 130 unités.
Si le sol est bien ressuyé et réchauffé (10 à 12 °C nécessaires), le semis du chanvre se fait avec le combiné herse rotative- semoir à 2-3 centimètres de profondeur, « derrière un coup de Rubin qui rappuie bien le sol ». S’il n’est pas correctement ressuyé (comme en 2024), Franck Barbier passe d’abord un outil à dents type canadien, « pour faire de la terre, assécher et réchauffer le profil », puis vient avec le combiné de semis.
Depuis 2010, le taux de matière organique est passé de 1,3 à 2,6 %, soit 0,1 point par an. « Ainsi, il y a quinze ans, lorsque je passais la rotative à 400 ou 500 tours, il y avait très peu de mottes derrière, le sol était trop affiné. Maintenant, je peux me mettre à 1 000 tours en ayant l’affinage voulu. Mes sols ont vraiment gagné en résistance aux intempéries », témoigne le Seine-et-Marnais. Franck Barbier indique également avoir tenté le semis direct de chanvre, semis direct qu’il pratique par exemple pour ses blés. Il a vite déchanté, ayant eu beaucoup trop de pertes à la levée. Compatible avec l’ACS mais pas en semis direct dans ses limons, le chanvre restera en TCS tout comme ses autres cultures de printemps.
130 unités d’azote en tout et pour tout en présemis
La fertilisation de la culture se résume à l’apport des 15 tonnes de fumier de cheval, 50 unités de phosphore (P) et 120 unités de potassium (K). Pour l’azote, le chanvre reçoit en tout et pour tout 120 à 130 unités en présemis car Franck Barbier cultive du chanvre textile (pour les autres débouchés – chanvre battu – c’est encore moins d’azote). « Mes variétés sont plutôt tardives avec une floraison mi-août, date à laquelle le chanvre est coupé, explique le producteur. Les fibres sont plus fines, le temps de rouissage plus long. Le pressage a lieu fin septembre. Avec mes sols profonds et les variétés tardives, cela me permet de gagner 20 à 30 % de paille de chanvre en plus. »
À la question « avez-vous constaté une différence au niveau du rouissage d’un chanvre conduit en ACS et d’un chanvre conduit en conventionnel chez d’autres producteurs ? », le producteur répond que non. Pour rappel, le rouissage consiste, après coupe, à laisser le chanvre au sol pendant plusieurs semaines. Ceci permet aux microorganismes se développant notamment sous l’effet alterné de la pluie et du soleil, de venir décomposer la pectine qui lie les fibres de chanvre entre elles.
L’intérêt du chanvre est de ne recevoir aucun autre intrant, pas un phytosanitaire. « Si on considère le blé précédent où j’arrête de traiter vers fin mai jusqu’à l’après chanvre, on a quasiment deux ans sans produit phytosanitaire sur la parcelle », souligne Franck Barbier.
Le chanvre déplafonne les rendements
Le chanvre présente aussi cet avantage de laisser une parcelle propre. « Certaines adventices lèvent mais avec une culture qui peut pousser de 50 centimètres par semaine, ces levées sont étouffées. Après récolte, on a un sol parfaitement propre et un stock semencier d’adventices abaissé. Même les chardons arrivent parfois à être asséchés ! », développe l’agriculteur.
Côté structure du sol, voici encore un autre avantage de la plante. Le chanvre monte à environ 3 mètres de hauteur et descend, par ses racines, à environ 2 mètres dans le sol. La culture offre un bon effet structurant et cela, en été. La culture n’a pas besoin d’irrigation. Plante en C4 comme le maïs, elle est aussi beaucoup moins sensible à la sécheresse. L’ensemble de ces effets, sur l’enherbement, la structuration du sol…, fait qu’en moyenne, selon Terre Inovia, un blé de chanvre peut produire 8 % de rendement en plus. « Je le confirme, indique Franck Barbier. Le chanvre déplafonne les rendements. Je l’ai aussi constaté sur la betterave qui suit le chanvre. J’ai déjà gagné 10 tonnes en 2022 ! En 2024, j’ai récolté 86 tonnes de betteraves à 16 par hectare, ce qui me satisfait vraiment, vu le contexte. »
L’ACSiste ne compte pas pour autant augmenter sa surface de chanvre. « La culture est conseillée tous les six ans sur une même parcelle. Chez moi, elle revient tous les sept ans. Je reste ainsi. » Deux raisons à cela : éviter de s’exposer au risque de l’orobanche rameuse (plante parasite) et, en limitant le chanvre à 5 à 10 % de l’assolement, permettre de faire d’autres cultures pour maintenir une rotation diversifiée avec six cultures différentes.
Sept grandes parcelles pour une rotation de sept ans
Franck Barbier cultive 118 hectares à Crécy-la-Chapelle dans la région naturelle appelée la Brie laitière. La sole est regroupée en sept grandes parcelles facilitant une rotation de sept ans. Les sols sont des limons profonds avec peu d’argile, 12 à 14 %. Tout est drainé. On peut atteindre, si tout va bien, 100 q/ha de blé.
Franck Barbier a commencé sa carrière dans l’agroalimentaire pendant neuf ans, chez McCain puis dans une biscuiterie. Il reprend la ferme familiale en 2004. 90 % de la sole est alors labourée chaque année. À l’occasion de la signature d’un contrat d’agriculture durable (CAD), la chambre d’agriculture réalise un diagnostic des sols et pointe des problèmes de battance et de ravinement. Des analyses de sol complémentaires révèlent un déficit important en matières organiques avec un taux moyen de 1,3 %. L’assolement comprend alors betterave, féverole, lin, un peu de maïs et beaucoup de blé. Quatre des sept parcelles sont emblavées chaque année en blé avec, régulièrement, du blé sur blé. Les adventices comme le vulpin ou le ray-grass deviennent problématiques. L’agriculteur va s’intéresser à l’agriculture de conservation en passant par toutes les étapes : les couverts en commençant par la moutarde, la réduction du travail du sol et le changement de sa rotation. Aujourd’hui, sur sept ans, il n’y a plus que deux blés au lieu de quatre et la succession est la suivante : blé+couvert - chanvre - betterave - orge de printemps - moutarde condiment - blé+couvert - lin. Les sols sont passés de 1,3 % de matières organiques à 2,6 %. La battance a disparu et les sols sont plus filtrants.
Côté matériel, Franck Barbier travaille principalement avec un semoir de semis direct Weaving en 6 mètres de large, acheté en copropriété avec deux autres ACSistes. Pour les cultures de printemps, il est en TCS et continue de semer au combiné herse rotative-semoir.
Des services environnementaux rémunérés grâce au chanvre
L’interprofession InterChanvre a développé la possibilité pour les producteurs de profiter du dispositif de PSE, contrat de prestations pour services environnementaux. Ce PSE permet au chanvre de démontrer son intérêt pour répondre à dix objectifs de développement durable (ODD) définis par l’ONU, avec un accent particulier sur l’eau, le carbone et la biodiversité. « Ce contrat sera établi entre la filière chanvre et des entreprises de grande taille (souvent plus de 250 salariés), qui doivent répondre de leurs impacts environnementaux (politique RSE). Le chanvre, par ses avantages chiffrés, permettra à ces entreprises de minorer leur impact. Par ce contrat (en cours de développement), les producteurs pourront toucher environ 200 euros par hectare d’ici quelques années », résume Franck Barbier.