Crescendo vers cinq solutions de semis
Sur la ferme de Jean et Cyril Hamot, l’aventure ACS a commencé « d’un coup » avec, du jour au lendemain, l’abandon de la charrue pour ne plus y revenir et, en parallèle, l’introduction des couverts végétaux. Cela, Jean l’a immédiatement compris : il fallait associer tout de suite les deux. Cependant, dans la mise en place et l’évolution des techniques, Jean puis avec lui son fils Cyril, ont avancé posément étape par étape, en faisant évoluer en parallèle, leurs semoirs. Jusqu’à avoir aujourd’hui une belle panoplie de moyens, à moindre frais, permettant de répondre à toutes les situations.
Jean Hamot, c’est 17 ans d’agriculture de conservation des sols en terres gersoises. La ferme de 250 hectares est située sur la commune de Montadet (32), localisée dans un triangle formé par Auch, Toulouse et Saint Gaudens. Les parcelles ? Pas toujours très plates ! Les sols ? Toujours au moins 20 % d’argile (jusqu’à 40%) et une proportion variable de limons, avec des quantités plus importantes au niveau du siège de la ferme et des fonds de vallées. Jean se souvient d’ailleurs très bien des années où il labourait encore avec son père : « au-delà des mottes, c’est de la tuile qu’on faisait ! »
Son Bac en techniques agricoles en poche, suivi par un an d’armée, Jean revient sur la ferme familiale en 1985, d’abord comme salarié. Il reste ainsi une bonne dizaine d’années avant de s’installer en 1996. Il devient alors associé à son père, en EARL. « Nous étions céréaliers avec, en majorité, la production de maïs, de soja et un peu de blé, d’orge et de colza. Le tout en conduite purement conventionnelle et travail du sol avec labour, décompactage, préparation de sol etc. » Jean fait ainsi, comme il le dit, « son petit bonhomme de chemin » durant encore dix ans. Néanmoins, chaque année et bien que les rendements tiennent toujours la route, il ne peut s’empêcher de s’interroger : le labour, les mottes, les tuiles, la décompaction, les taux de matières organiques qui baissent… Ceci jusqu’à l’automne 2007 où ce ne sont pas seulement ses sols qui vont être décompactés mais, il en sourit encore, son cerveau ! En effet, l’un de ses amis le traîne sur une journée de démonstration de matériels. Là, il va se retrouver à écouter « un gars » dont le discours est tout autre. « Il parlait de non labour, de couverture des sols… ça m’a vraiment touché », se souvient l’ACSiste en devenir. Ni une ni deux, de retour sur la ferme, Jean arrive à se procurer quelques kilos d’avoine. Il en sème 15 ha avec son combiné de semis. « Ça a bien poussé, c’était joli ! Mais arrivé au mois de février, j’étais bien en peine. Que faire de ce couvert ? Comment semer mes maïs ? » Le gersois se rapproche alors de la structure coopérative Agro D’Oc ( 52 CETA et 1163 adhérents) qui, déjà à l’époque, travaille sur le non labour, les TCS et la couverture des sols. Il lui est conseillé de détruire le couvert avec un herbicide total puis de préparer le lit de semences avec la herse rotative. « J’ai trouvé dans Agro D’Oc, l’appui qu’il me fallait. J’ai immédiatement adhéré. 17 ans plus tard, je suis toujours adhérent et président de mon CETA ! », raconte Jean.
La double couverture
17 ans plus tard, des couverts il en fait toujours mais il a évolué dans sa stratégie. De l’avoine, il est rapidement passé à la féverole, facile à semer, facile à détruire. Cependant, depuis 2014 où il a commencé ses premiers essais en la matière, il ne sème plus, pour ses intercultures longues, un seul couvert mais deux, en pratiquant la double couverture. « Avec les étés où on n’a pas forcément les conditions idéales de levée et de développement d’un couvert produisant la biomasse escomptée, il fallait trouver une première interculture mieux adaptée. Nous nous sommes orientés vers le sorgho fourrager. Celui-ci produit beaucoup de biomasse intéressante pour le sol. Il se détruit facilement avec les premiers gels, aidé par un passage de rouleau », nous explique Jean. A savoir que ce sorgho qui est aujourd’hui aussi sucrier ou papetier, est souvent accompagné avec ce qui vient (ou ce qui reste) : tournesol, colza, gesse… « On évite les radis car nous produisons, en culture, du colza semence », précise l’ACSiste. Sorgho et plantes compagnes assurent une bonne couverture du sol, limitant les levées d’adventices. Dans les résidus de ce couvert estival, un second couvert (de la féverole) est alors semé vers début octobre, en direct. Au printemps, la culture de vente prend le relais. Le double couvert est désormais une technique bien rodée sur la ferme. Jean conseille à propos, de ne pas hésiter à pousser la densité du sorgho, qu’il sème ainsi à 20-25 kg/ha. La féverole, elle, est semée à 150 kg/ha.
Depuis deux ans néanmoins, Jean et son fils Cyril, installé en 2018 dans l’EARL avec son père, essayent la couverture relais en tentant le semis d’un trèfle incarnat déjà dans le couvert estival, avec le sorgho où l’on diminue la dose de semis. Il n’y a donc pas de semis de second couvert de féverole, le trèfle perdurant après le sorgho. Jean liste plusieurs raisons à cette orientation : semer les deux couverts (été et hiver) en un seul semis, diminuer les surfaces semées en féverole pour cause de développement de maladies (anthracnose, botrytis, rouille) et le bon comportement qu’il a déjà observé du maïs derrière trèfle (meilleur démarrage que derrière féverole). Le choix s’est porté sur le trèfle incarnat car il est déjà annuel, a une grosse graine et que J. et C. Hamot peuvent en produire. Pour le moment, les résultats ne sont cependant pas à la hauteur, le trèfle peinant à se développer. Les deux hommes veulent néanmoins lui donner une troisième chance cette année mais en suivant les conseils de Nicolas Courtois, anciennement AgriGenève : semer le trèfle plus profondément, vers 5 cm. Si cette troisième tentative ne fonctionne toujours pas, « c’est peut-être que tout simplement, le trèfle incarnat ne s’accorde pas avec le sorgho », estime Jean. L’agriculteur compte essayer aussi la vesce. Le duo avec le sorgho ne lui est pas inconnu. Une année, dans son couvert estival, il avait introduit de la vesce parmi les plantes compagnes du sorgho. « Contre toute attente, la vesce n’a pas été détruite par le gel et je l’ai retrouvé bien vivante en sortie d’hiver. Sans le vouloir, j’avais déjà fait un couvert relais ! Le problème est que la légumineuse a démarré très fort au printemps. Elle m’a obligé à d’abord passer le semoir à maïs à vide pour un pré traçage avant de revenir réellement semer après ressuyage. Bilan : j’ai dû resemer certains ronds de maïs qui avait été gavés de limaces ! »
Chaque hiver, des améliorations
C’est avec les couverts végétaux que Jean a commencé à faire évoluer son matériel. Les premières années de non labour, il va, comme souvent c’est le cas, commencer avec le matériel déjà présent sur la ferme. 2010, soit trois ans après l’arrêt du labour, il réalise un premier achat, celui d’un Compil de chez Duro. « Je l’avais vu évoluer. Le travail me convenait. L’outil ne faisait pas de semelle et laissait les résidus correctement en place sur le sol ». Jean va ainsi beaucoup l’employer pour déchaumer à la place du cover crop. Rapidement, il débute les semis avec. « En fait, soit j’avais la trémie avant et le Compil suivait, soit j’utilisais le DP12 et un passage du Compil derrière, soit je semais carrément à la volée avec la trémie avant et le Compil derrière. Je me suis sorti ainsi de certaines situations délicates, notamment très grasses. Aujourd’hui encore, je l’ai vu l’automne dernier, il m’est bien utile. »
Ainsi, d’année en année, l’ACSiste, crescendo, remonte la profondeur de travail du sol. Il conserve néanmoins sa sous soleuse qu’il remplacera au final, par un fissurateur de chez Duro, l’outil ayant l’avantage de moins remuer de terre que sa vieille fissuratrice. « Ce n’était cependant pas la panacée , explique J. Hamot. Surtout en conditions sèches. Il n’y avait qu’une seule rangée de lames. Je pense qu’il aurait mieux fonctionné en combiné mais je l’utilisais seul. Je faisais ainsi mes colzas, tout comme les fissurations d’été suivies du semis de couvert ».
2012-2013 marque la modification maison de leur propre semoir monograines. La ferme avait, bien sûr, déjà un monograines et c’est de ce semoir que l’agriculteur est parti pour l’améliorer et l’adapter au semis direct. Celui-ci a ainsi été équipé de disques ouvreurs à l’avant, de chasse débris et de roues flasques pour refermer le sillon. Ainsi, tous les hivers et ce sera le cas, en vérité, pour tous les matériels, le semoir va passer par l’atelier des Hamot et subir les améliorations nécessaires. Cela n’a pas été toujours sans écueils. « Par exemple, je pensais que pour bien pénétrer dans les résidus, il fallait que les disques attaquent fort en poussée, évoque Jean. Mais ils rentraient tellement fort que ça a tordu les supports ! On a fait une interface entre le tracteur et le semoir avec les disques ouvreurs et les chasses débris dessus (en tiré et pas en poussée) et les cuves d’engrais ».
La plus grosse adaptation sur le monograines, aux dires de Jean, est faite en 2017 où il intègre une dent devant l’élément semeur. « Je cherchais ça depuis un moment, c’est-à-dire une dent qui ouvre le sillon de manière à faciliter derrière, l’action de l’élément semeur ».
Pour les semis d’automne, via la Cuma, l’agriculteur commence par utiliser un Sulky Unidrill en 3 mètres. Le semoir ayant besoin d’être renouvelé et Jean et Cyril étant quasiment les seuls à l’utiliser, ce sont eux qui trouvent son remplaçant, à savoir un Semeato d’occasion en 5,40 m. Grâce à cette nouvelle largeur, ils gagnent en débit de chantier et en consommation de carburant, ce qui fait d’ailleurs partie aussi de leurs objectifs dans l’ACS. Mais il y a un problème en été. Les disques du Semeato pincent la paille du précédent dans le sillon. Les graines du couvert se retrouvent sur la paille et donc, dans de mauvaises conditions de germination. Verdict : là aussi, « il faut des dents ! » Direction l’atelier pour fabriquer un deuxième semoir maison. « J’avais gardé un cultivateur. On l’a transformé en semoir avec un vieux semoir à céréales dont la trémie a été installée sur le cultivateur. On a aussi ajouté une quatrième poutre afin d’avoir plus de dégagement. On a enfin investi dans des socs fins, achetés auprès de Jammet, qu’on a fixé au bout des dents. Je peux dire que ce fut miraculeux. Cette fois-ci, on réussissait nos semis estivaux ». Cela montre aussi à Jean et à Cyril que pour évoluer dans l’ACS, il faut plusieurs solutions de semis. Impossible, à leurs yeux, de faire autrement.
Ce n’est donc pas moins de quatre solutions de semis que Jean et Cyril peuvent aujourd’hui utiliser.
- Le semoir de semis direct à disques Semeato est ainsi utilisé principalement lorsqu’il y a de gros volumes de résidus (surtout de couverts) ou dans les pailles de maïs. Il est employé pour les semis de blé ou d’orge à l’automne et derrière maïs. « Pour les semis de couverts dans les pailles de céréales en été, ça ne marche pas, déclare Jean. Alors que le semoir fonctionne très bien dans les pailles de maïs. Il y a sans doute une différence de dégradation des pailles. Le C/N est plus bas derrière maïs et il y a de la minéralisation qu’on n’a pas en été ». Par contre, s’il y a du liseron, les dents ont du mal à passer et il faut les disques. Le Semeato sert aussi au semis du deuxième couvert de féverole (ou de vesce) dans les résidus de sorgho.
- Le semoir d’automne à dents, auto-construit, sert déjà pour les semis estivaux de couverts derrière moisson. Il est bien sûr utilisé pour les semis de céréales d’automne, blé et orge, mais pas derrière maïs (puisque c’est le Semeato qui œuvre mieux), derrière soja ou tournesol par exemple. De 4,20 m, ce semoir est passé en 6 m. La base de cultivateur a également été changée. « On avait acheté un Vibrotill de chez Kongskilde, raconte l’ACSiste. On l’a « bidouillé » lui aussi avec des socs Jammet fixés au bout des dents. On a mis une trémie avant. Cependant, dès qu’une parcelle présentait des trous ou des bosses, le semoir passait moyennement. On a donc acheté un Ecomulch avec des éléments indépendants sur parallélogramme, ce qui permet de beaucoup mieux s’adapter au terrain, même hétérogène ».
- Troisième solution de semis, le monograines pour les semis de printemps, maïs, soja ou tournesol.
- La quatrième solution, c’est avec le DP12 puis le Compil. Comme expliqué précédemment, c’est un peu la solution ultime lorsque les semoirs ne peuvent pas être utilisés. « Même si les résultats ne sont pas, en moyenne, à la hauteur d’un vrai semis au semoir spécifique et en bonnes conditions, cela nous sauve de certaines situations, comme l’automne 2023 », rappelle Jean.
En résumé, quatre solutions de semis à moindre frais, permettent de s’adapter en permanence et de pouvoir toujours semer. Même si, Jean l’indique, les dents sont davantage utilisées du fait de leur qualité d’enterrage, accompagnées par la petite minéralisation qui va avec. « Là où on ne les utilise vraiment pas, c’est, je le répète, lorsqu’il y a du liseron », insiste le gersois.
3 cultures sur 2 ans
Une seule rotation est à peu près bien fixée sur la ferme, celle qui est adoptée dans les parcelles pouvant être irriguées, soit entre 40 et 50 ha. Là, Jean et Cyril font 3 cultures sur 2 ans. Un blé est suivi d’un double couvert. Dans les résidus du couvert d’hiver, un maïs pop corn (l’EARL travaille depuis 2015 avec Nataïs) est semé en direct. Il est suivi d’une orge d’hiver semée en direct dans les résidus du maïs, laquelle sera suivie, la même année, du semis direct d’un soja. Derrière soja, on revient sur un semis direct de blé.
Partout ailleurs, en non irrigué, on a plutôt une rotation d’opportunité. Ainsi, après un blé suivi d’un couvert estival, est semé en général, une orge d’hiver (les orges de printemps sont trop aléatoires, surtout si le mois de mars est sec). Après celle-ci, ce peut être un colza, un tournesol ou une féverole. Pour 2024, c’est même un maïs en sec parce que, comme l’explique Jean : « Rien que 40 q/ha de maïs à 200 euros plutôt que 15 à 18 q de tournesol à 300 euros, c’est vite calculé et sans trop de frais sur le maïs ! ».
Les céréales d’automne, blé ou orge, sont implantées en direct, en général avec le semoir à dents, sauf si présence de liseron.
Le colza semence nécessite en général une fissuration puis une préparation du lit de semence. Il est associé à des plantes compagnes depuis le début. Ce qui nous interroge d’ailleurs sur leur acceptation par le semencier… « Les premières années, je n’ai rien précisé, avoue Jean. En mettant du trèfle, il n’y avait, de toutes façons, pas de problème. Maintenant, c’est même le semencier, qui a bien vu l’intérêt de la plante compagne, qui nous fournit celle-ci ; en l’occurrence, de la féverole ». La féverole est semée avant le colza au semoir à dents à 25 cm d’écartement, à 70 kg/ha et 6-7 cm de profondeur, le colza étant ensuite semé au monograines. Avec le programme de désherbage sur le colza, la légumineuse est facilement détruite. « De plus en plus, elle subit aussi la maladie à l’automne, ce qui la fragilise », ajoute l’ACSiste. Quand le colza est accompagné de trèfle, plutôt violet à 5 ou 6 kg/ha, les deux sont également semés en deux passages : d’abord le colza au monograines puis par-dessus, à la volée, le trèfle, suivi du roulage obligatoire.
Le maïs est semé en direct au monograines dans le couvert d’hiver du double couvert, féverole ou trèfle. « Cette année, on voulait encore mieux sécuriser en pré traçant les lignes à l’automne au strip-till. Les conditions d’humidité qu’on a connu ne nous ont pas permis de le faire, raconte Jean. On a donc tenté ce printemps, même si c’était encore limite dans les argiles. On a pu tout semer et, aujourd’hui (à l’heure où nous écrivons ce reportage), on voit toutes les lignes de maïs ». Les Hamot ont en effet investi en 2023 dans un StripCat d’occasion (9 rangs à 60 cm), strip-tiller de chez Agrisem. « Ce n’est pas qu’on faisait de mauvais semis en direct mais on pense néanmoins, qu’avec le strip-tiller, grâce à la petite minéralisation produite, on va mieux assurer les levées », précise Jean.
Quand aux tournesols, Jean n’a jamais réussi à les faire en direct. Il utilise la herse rotative avant de pouvoir semer au monograines. L’année dernière reste, pour le moment, une très bonne année pour notre région, avec 27-28 q/ha de rendement.
Les féveroles en culture, sont semées avec le semoir à dents à 7-8 cm de profondeur, en ligne et à 25 cm d’écartement. « Cette année, on les aurait bien semé avec le strip-tiller à 60 cm d’écartement, indique Jean. On voulait le faire en installant une tête de distribution sur le matériel mais nous n’étions pas prêts et de plus, les mauvaises conditions météo nous l’ont empêché ». Si on compte bien, ce n’est plus quatre solutions de semis que les Hamot ont à leur disposition mais bientôt cinq !
Le soja enfin, est depuis deux ans, comme indiqué précédemment, implanté en double culture et en direct derrière une orge d’hiver ou le colza semence. Le couvert estival est remplacé par une culture. « Financièrement, c’est intéressant, explique Jean en argumentant : 7 T/ha d’orge vendu à 190 €/T et 2,5 T/ha de soja à 499 €/T ».
Une nouvelle culture pourrait, à court terme, être également introduite en double culture : la cameline. Jean a en effet été contacté par Saipol afin de produire de la cameline à vocation énergétique (carburant pour l’aviation ; cf article p 21 du TCS 127 de mars/avril/mai 2024).
Le ray-grass, un problème
Le semis direct est ainsi pratiqué le plus possible et les sols sont toujours couverts. Avec ce recul désormais important en ACS, la flore adventice a-t-elle évolué ? « La folle avoine est devenue rare, le vulpin également, observe J. Hamot. Le ray-grass, c’est autre chose. La graminée est, au contraire, devenue un problème. Je soupçonne même l’arrivée de résistances, même au glyphosate ». De ce fait, Jean évite désormais les petites doses de l’herbicide pour des doses plus conséquentes mais avec moins d’applications. On en profite pour l’interroger sur sa perception de la molécule herbicide. « Je suis très clair avec ça, répond t-il d’office. Le glyphosate est l’herbicide qui me permet de faire l’agriculture de conservation des sols et donc de préserver ces derniers. On a encore aucune alternative qui soit à la hauteur de l’efficacité de cette molécule. Donc, soit on nous laisse l’utiliser et on continue à améliorer nos sols, soit on nous le retire et on revient à un travail intensif et donc destructeur de nos sols, perdant tous nos acquis car l’herbe, il n’y a que deux moyens de s’en débarrasser, la chimie ou le travail mécanique ».
Toujours au niveau du désherbage, le fait d’être en ACS a entraîné d’autres adaptations. Jean nous donne un exemple en maïs. « Avant, en travail du sol conventionnel, ma première application herbicide était racinaire, derrière semis. Avec les couverts, il faut oublier les racinaires car on ne sait pas si le produit va réussir à atteindre le sol. De ce fait, on est passé à du foliaire avec une application en post levée à 2-3 feuilles pour revenir vers 6-7 feuilles maximum. » En céréales d’automne, du fait de la pression du ray-grass, l’agriculteur applique l’association DEFI + COMPIL en post levée précoce, puis s’adapte en fonction de la pression mais aussi des conditions météo. Ainsi, l’automne 2023 si arrosé n’a pas permis de rattrapage et le ray-grass en a malheureusement profité.
Fertilisation, anticiper et localiser
Du côté de la fertilisation, Jean indique ne pas avoir grandement diminué ses apports en étant en ACS. Si, en blé par exemple, il pouvait apporter plus de 200 kg N/ha en conventionnel, en ACS, en moyenne, il met une vingtaine d’unités d’azote en moins avec 180 à 200 kg N/ha apportés.
Autre adaptation liée à l’ACS, Jean anticipe beaucoup plus. Ainsi, s’il met toujours en place une bande en double densité, il évite d’attendre le décrochage de celle-ci pour intervenir.
En céréales d’automne, le premier apport est effectué aux alentours de fin janvier et le second environ un mois plus tard. Pour ces deux apports, l’ACSiste utilise 250 litres d’une solution soufrée (26-6), soit entre 150 et 160 kg N/ha en tout. Une quarantaine d’unités, désignées comme l’apport « qualité », sont apportées ultérieurement. Dans son contexte, le rendement moyen d’un blé est situé entre 60 et 65 q/ha. L’année 2023 a été exceptionnelle avec 83 q/ha en moyenne sur 99 ha ; du jamais vu ! 2024 s’annonce nettement moins bonne, vu les trop plein d’eau de l’automne. « En semis direct, si l’eau s’est quand même infiltrée, je trouve qu’elle est restée un peu plus en surface qu’en situation de travail du sol conventionnel où l’eau est descendue plus bas que là où étaient positionnées les graines. Nos semences en semis direct étaient donc un peu plus dans l’eau. Malgré les 17 années d’ACS, on a encore des progrès à faire au niveau de la structuration de nos sols (d’où, d’ailleurs, le besoin de dents pour semer ou déjà, préparer le futur lit de semence). Par contre, j’ai pu observer que dès lors qu’il y avait un précédent tournesol, c’était mieux ; l’eau s’était mieux infiltrée et les semences de blé étaient alors dans de meilleures conditions. »
Pour en revenir à la stratégie de fertilisation, s’il y a une autre adaptation à noter en situation ACS, c’est bien la localisation d’engrais au semis. « C’est incontournable ; ça permet vraiment de booster le démarrage de la culture », indique Jean. En maïs par exemple, jusqu’en 2023, il apportait en localisé au semis, 200 kg/ha de 18-46 avec également du chlorure de potasse. En 2024, ils ont changé grâce à la compartimentation de la trémie du semoir. Le 18-46 étant aussi trop cher, ils l’ont remplacé par 100 kg/ ha d’urée, complétés par 50 kg/ha de sulfate de potassium ; le tout en localisé sur la ligne de semis. Il est appliqué, en semant un engrais dans la ligne de semis, un apport de 50 litres de 14-48.
Ce qu’on peut retenir de l’ACS mise en place sur la ferme de Jean et Cyril, c’est bien une évolution progressive ou crescendo. Si Jean a, d’emblée, arrêté le labour et introduit des couverts végétaux, il a ensuite évolué étape par étape et surtout, il s’est doté de plusieurs solutions de semis, à moindre coût, lui permettant d’assurer toutes ses implantations. Rien que du bon sens ! Il a su également s’entourer, faire des essais avant d’étendre une technique et prendre des connaissances ailleurs, sans tomber dans l’extrême. Un exemple : s’il faut encore parfois fissurer, il ne faut pas hésiter. Cyril continue d’ailleurs très bien cette démarche, en étant très présent dans les réseaux dédiés. Même si des challenges sont encore à relever (on pense au ray-grass qui progresse ou à la structuration des sols qui n’est pas encore au niveau souhaité), la santé de l’ensemble est une belle réussite.