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Agriculture de conservation en polyculture-élevage : la Ferme des Établières fait sa transition

Outil expérimental de la chambre d’agriculture des Pays de la Loire, la Ferme des Établières en Vendée va se convertir à l’ACS d’ici à 2030. Le projet vise à créer de nouvelles références techniques, économiques et méthodologiques dans un contexte de polyculture-élevage avec pâturage. L’objectif à terme est d’encourager les transitions en les sécurisant.

<em class="placeholder">Portraits Mathieu Arnaudeau, conseiller CA Vendée et Sixtine Fauviot, responsable ferme des Etablières</em>
Mathieu Arnaudeau, conseiller agronomie et ACS en Vendée, et Sixtine Fauviot, responsable de la ferme expérimentale des Etablières. « L’équipe de la ferme a été formée aux fondamentaux de l’ACS afin que tout le monde comprenne le sens de la démarche. Car il y a un frein social chez les agriculteurs et aussi chez les conseillers. »
© Nathalie Tiers

La Ferme expérimentale des Établières à La-Roche-sur-Yon en Vendée fait partie des quatre fermes expérimentales françaises en production de viande bovine. Elle est pilotée par la chambre d’agriculture des Pays de la Loire, en partenariat avec l’Institut de l’élevage (Idele). Jusqu’en 2020, cette ferme était très dépendante des achats extérieurs pour nourrir son troupeau. C’est pourquoi elle a, cette année-là, saisi l’opportunité de reprendre 150 ha de terres à proximité, soit un doublement de sa surface visant à atteindre l’autonomie alimentaire. « Ces 150 ha étaient conduits en TCS depuis dix ans, indiquent Sixtine Fauviot, responsable de la ferme et Mathieu Arnaudeau, conseiller agronomie et ACS en Vendée. Cela a forcément été pris en compte dans la réflexion que nous avons menée pour redéfinir la stratégie de la ferme dans sa nouvelle dimension. »

<em class="placeholder">Pâturage d&#039;un couvert estival d&#039;interculture</em>
Les charolaises de la ferme pâturant un couvert composé de sorgho, tournesol, moha, pois fourrager, vesce et colza fourrager. « Quoiqu’il arrive, il existe toujours ici une valorisation possible par les animaux : rien n’est jamais perdu » souligne Mathieu Arnaudeau. © Ferme des Etablières

Basé sur le pâturage, le système fourrager de la ferme d’élevage fonctionne bien : il s’agit de ne pas le remettre en question à l’heure de l’évolution vers la polyculture-élevage. Au moment de la réflexion, la chambre des Pays de la Loire s’implique en parallèle dans le projet ClimatVeg visant à favoriser la transition des systèmes de productions végétales face au changement climatique. « Dans le cadre de cet autre projet, nous avons organisé un atelier de co-conception afin d’imaginer une rotation de cultures plus durable, explique Sixtine Fauviot. Les résultats obtenus étaient en adéquation avec la logique d’allongement et de diversification de la rotation, piliers de l’ACS. » « De plus, nous avions déjà intégré des couverts végétaux dans les rotations et fait des essais en semis direct, car notre volonté était de nous appuyer davantage sur l’agronomie », ajoute Mathieu Arnaudeau.

Au regard de tous ces éléments, le Comité de pilotage de la Ferme des Établières valide en 2023 le projet d’une transition vers l'agriculture de conservation des sols impliquant une complémentarité entre cultures et élevage. La majorité des prairies sont temporaires et donc intégrées dans la rotation culturale. « Ces parcelles pâturées, plus ou moins portantes, seront forcément cultivées un jour, donc nous devons trouver le moyen de les niveler sans travail du sol après le piétinement des animaux, et de limiter le tassement par les lourdes machines d’épandage, pour être capable de pratiquer le semis direct », déclare Sixtine Fauviot. « Par ailleurs, l’herbe pâturée est l’aliment le moins cher pour les bovins, donc nous voulons éviter d’être contraints de réduire la durée de pâturage en raison du risque de piétinement, et d’avoir à récolter davantage de stocks en compensation », complète Mathieu Arnaudeau.

27 groupes ACS accompagnés en Pays de la Loire

L’équation n’est donc pas si aisée mais heureusement, la présence de l’élevage apporte aussi des avantages. Les couverts d’été peuvent être pâturés par les animaux qui assurent ainsi leur destruction mécanique et un apport de fertilisant organique. L’insertion de prairies dans la rotation est, par ailleurs, un levier intéressant de fertilité et de contrôle du salissement des parcelles. « Quoi qu’il arrive sur une culture, il existe toujours ici une valorisation possible par les animaux, donc rien n’est jamais perdu, souligne Mathieu Arnaudeau. Et on a la possibilité d’utiliser des méteils fourragers comme couverts d’hiver. »

<em class="placeholder">Triticale semé en direct après maïs</em>
Levée du triticale implanté en 2025 en semis direct après maïs. © Ferme des Etablières

L’objectif de la transition de la Ferme des Établières vers l’ACS est d’acquérir de nouvelles références en système de polyculture-élevage, en prenant les risques techniques et économiques à la place des éleveurs. Telle est la vocation d’une ferme expérimentale, sachant que l’ACS intéresse un nombre croissant d’agriculteurs. La chambre d’agriculture des Pays de la Loire a formé en 2024 plus de 150 agriculteurs sur la thématique de préservation du sol, et elle en a accompagné plus de 350 vers l’ACS via 27 groupes. Une dizaine de conseillers sont spécifiquement missionnés sur le sol. De son côté, l’Apad, principal partenaire du projet, compte 150 adhérents sur sa zone Centre Atlantique.

Concrètement, la première étape du projet (en cours) est d’effectuer un diagnostic initial complet de la ferme sur la base de différents indicateurs : fertilité du sol, infiltration de l’eau, biodiversité, utilisation du matériel, économie, travail, etc. Ces indicateurs seront suivis tout au long du projet à l’échelle de la ferme, et plus particulièrement sur six parcelles (trois sur la partie sèche et trois sur la partie irriguée). Certains indicateurs seront suivis annuellement, d’autres seront mesurés au début et à la fin du projet au bout de cinq ans. Ils permettront de chiffrer l’impact de l’ACS, ou d’évaluer une tendance d’évolution à moyen terme.

Capacité à remettre en question l’itinéraire selon les contraintes

La deuxième action du projet consiste à capitaliser et formaliser les règles de décision sur les choix techniques à réaliser (date de semis, choix du couvert, destruction du couvert, etc.). Un plan d’actions basé sur le diagnostic initial de la ferme est mis en place et sert de fil conducteur. Toutefois, des ajustements seront nécessaires au fil du temps en fonction des contraintes rencontrées et aléas annuels, notamment du point de vue météorologique. Des actualisations seront réalisées aussi à l’aide des nouvelles références créées au cours du projet, et selon la réussite ou non des techniques mises en place lors des campagnes précédentes. Il s’agit de prendre en compte les difficultés réelles auxquelles une exploitation est susceptible de faire face afin de proposer des solutions. Car il est nécessaire d’avoir la capacité de remettre en question les itinéraires techniques selon les contraintes du moment.

Pour chaque élément technique nécessitant une prise de décision, plusieurs règles seront donc définies pour pouvoir s’adapter à la situation ; l’objectif étant d’améliorer la réactivité vis-à-vis des choix techniques, et la facilité de mise en œuvre des pratiques. L’ensemble de ces règles de décision seront capitalisées dans un tableur, ou une autre application transférable, dans le but de faciliter et sécuriser les transitions vers l’ACS. « Cette méthode de capitalisation des règles de décision a déjà été employée par la chambre d’agriculture des Pays de la Loire dans l’expérimentation DiversImpacts menée à l’échelle d’une rotation de longue durée sur la plateforme de Saint-Fort en Mayenne, signale Mathieu Arnaudeau. Nous allons nous en inspirer. » Les acteurs du projet prévoient en outre de s’appuyer sur la démarche Forces élaborée par l’Inrae : son objectif est de faciliter la transformation des connaissances produites par la recherche, en connaissances actionnables et appropriables par les agriculteurs.

Détruire les prairies sans travail du sol et si possible sans herbicide

La troisième action du projet ACS & Cible porte sur la réalisation d’essais en bandes ou en micro-parcelles pour répondre à des questions spécifiques. Ils seront répétés au minimum deux années consécutives et dans l’idéal trois afin d’avoir des contextes climatiques variés. « Trois sujets ont été retenus pour la campagne 2025-2026, détaille Céline Bourlet, chargée de mission à la chambre d’agriculture des Pays de la Loire. Le premier est la fertilisation localisée du blé au semis. Cette question se pose surtout au moment de la transition car sans travail du sol, les éléments nutritifs sont potentiellement moins disponibles. Le deuxième sujet est la destruction des prairies de la rotation avant maïs, sans travail du sol et si possible sans herbicide, en testant par exemple des moyens de fatiguer la prairie. Enfin, le troisième essai portera sur le pâturage des couverts estivaux à base de sorgho, tournesol et vesce, et les performances animales obtenues. »

<em class="placeholder">Semis direct de blé dans un couvert d&#039;interculture</em>
En 2025, l’équipe de la ferme a pu tester le semoir SD Agrisem Boss prêté par le constructeur pour le semis des céréales d’hiver, en attendant l’arrivée en 2026 de l’équipement acheté suite à l’appel d’offres. © Ferme des Etablières

À ce jour, la rotation type imaginée par l’équipe de la Ferme des Établières pour réaliser sa transition vers l’ACS débute par une prairie temporaire de courte durée (association ray-grass hybride et trèfle violet sur trois ans) ou de longue durée (prairie multi-espèces sur cinq ans). Elle sera en principe suivie par deux années de cultures de printemps, puis deux années de cultures d’hiver. Les cultures de printemps (maïs ensilage ou méteil de printemps pâturé) seront implantées à la suite d’un couvert d’hiver installé après la destruction de la prairie à l’automne. « Nous souhaitons tester des couverts d’hiver avec une base importante de féverole semée à 180-200 kg par hectare, et associée à une céréale, annonce Mathieu Arnaudeau. Ce couvert a vocation à retourner au sol car nos besoins fourragers sont en principe couverts par les prairies et les méteils utilisés pour le semis de prairies sous couvert. » Concernant la destruction de la prairie, l’impasse en herbicide semble difficile, mais un test est prévu en anticipant la destruction un an avant le maïs, par l’implantation d’un méteil de printemps à pâturer. « Nous ne visons pas un SD strict quelles que soient les conditions, prévient Mathieu Arnaudeau. Nous serons peut-être amenés à travailler le sol en superficie afin de détruire une prairie ou de niveler le sol après pâturage. »

Recherche d’autonomie pour le matériel

Avant le passage aux deux cultures d’hiver clôturant la rotation, l’équipe de la ferme imagine l’option d’un couvert végétal de courte durée (colza fourrager par exemple) en fonction des conditions de récolte du maïs. Les cultures d’hiver choisies sont le blé ou le triticale, puis l’orge ou le triticale, selon le potentiel des sols. Une féverole d’hiver pourrait aussi être semée sur quelques hectares pour la production de semences. Lors de la séquence de cultures d’hiver, des couverts d’été seront employés pour un pâturage ou une restitution au sol en fonction des besoins et opportunités.

Enfin, l’épandage des effluents d’élevage (principalement du fumier) est prévu à l’automne sur prairies et couverts d’hiver dans le but d’éviter tout risque de tassement en sortie d’hiver. Le lisier est injecté sur prairies (épandeur automoteur Vredo via une ETA).

<em class="placeholder">Destruction au rouleau faca d&#039;un couvert d&#039;interculture juste avant semis direct d&#039;un blé</em>
Rouleau Faca utilisé sur un couvert d’été bien développé avant un semis de céréales en 2025. © Ferme des Etablières

Côté matériel, la Ferme des Établières fait partie d’une Cuma équipée d’un déchaumeur à disques, déchaumeur à dents, et semoir de semis direct à disques Kuhn SD 3000. Toutefois, elle recherche de l’autonomie en raison de sa situation géographique excentrée par rapport à la Cuma, qui implique des temps de trajets importants. Un premier appel d’offres auprès des constructeurs a conduit à l’acquisition d’un semoir SD Agrisem Boss porté et équipé de disques à double inclinaison et d’une trémie frontale. Prêté par le constructeur en 2025, il arrivera définitivement sur la ferme en 2026 pour les semis de céréales et de couverts. Au besoin, l’équipe pourra aussi emprunter auprès d’un voisin un semoir SD à dents Simtech avec T inversé. Un second appel d’offres est en cours pour les semis de printemps, avec l’objectif d’acquérir un strip-till qui sera associé ou non à un semoir monograine.

« Ne pas négliger le volet humain »

Au cours des cinq prochaines années, les travaux menés par la Ferme des Établières permettront d’enrichir les références techniques, économiques, mais aussi méthodologiques applicables aux exploitations de polyculture-élevage. Pour les valoriser à grande échelle et encourager d’autres transitions, un programme de diffusion et de communication sera mené, à destination des agriculteurs et des conseillers. « Il ne faut pas négliger le volet humain dans le processus de transition, souligne Sixtine Fauviot. Il existe un frein social vis-à-vis de l’ACS chez les agriculteurs et aussi chez les conseillers. Nous avons d’ailleurs commencé par former notre équipe aux fondamentaux afin que tout le monde comprenne le sens de la démarche. »

La communication sur le projet se fera en continu à l’aide de plusieurs supports : publications sur les réseaux sociaux (Facebook, LinkedIn, Instagram), série de podcasts, articles de presse, fiches sur le site Internet de la chambre d’agriculture. Les résultats seront également communiqués via des conférences sur des salons agricoles (Space, Salon de l’herbe, Tech’élevage en Vendée, etc.) ou journées techniques. Enfin, la Ferme des Établières accueille chaque année un millier de visiteurs (éleveurs, conseillers, étudiants) pour des portes ouvertes et formations, qui constitueront également un public à sensibiliser.

En chiffres

Équipe : 7 salariés
SAU : 300 ha dont 20 irrigués
Sols : entre limons argileux-sableux et limons sablo-argileux sur schiste plus ou moins dégradé
Cultures : 100 ha de prairies temporaires, 85 ha de prairies permanentes, 50 ha de céréales à paille, 40 ha de maïs, 20 ha de méteil de printemps pâturés, 5 ha de féverole
Élevage : 150 vaches charolaises, 240 places d’engraissement
Effluents d’élevage : 1 800 tonnes de fumier, 600 m3 de lisier

Un projet pour cinq ans

Programmé de 2025 à 2030, le projet ACS & Cible, coordonné par la chambre d’agriculture des Pays de la Loire à la Ferme des Établières, est financé par la Région Pays de la Loire. Il compte plusieurs partenaires : l’Apad Centre Atlantique (Association pour la promotion d’une agriculture durable), la coopérative Cavac, l’Union des Cumas des Pays de la Loire, et l’Inrae (Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement). L’Inrae de Dijon interviendra sur la question de l’impact de l’ACS sur la diversité mycorhizienne des sols ; et l’Inrae de Rennes sur la question de l’impact sur la stabilité structurale et l’infiltration de l’eau. Le label Au Cœur des sols de l’Apad et l’Indice de régénération utilisé par la Cavac alimenteront la réflexion.

Des agriculteurs seront également invités à participer aux ateliers pour définir et suivre les règles de décision tout en restant cohérent avec les systèmes pratiqués dans la région ; et à contribuer au choix des thématiques d’essais. Les premiers mobilisés seront ceux du groupe Dephy dont fait partie la Ferme des Établières.

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