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Pionniers de l’agriculture de conservation : trente ans de savoir-faire à transmettre en TCS et ACS chez Didier et Alban Bordeau dans la Sarthe

Quand Didier Bordeau se lance dans le non-labour en 1995, il fait partie des pionniers. Essuyant quelques plâtres, il persévère en s’appuyant sur les échanges entre agriculteurs, les formations, et l’adaptation progressive de ses outils. Son expérience profite aujourd’hui à son fils Alban pour opérer la transition vers l’ACS d’une ferme reprise en 2022.

Didier Bordeau et son fils Alban sur leur exploitation céréalière
Didier Bordeau et son fils Alban pilotent chacun leur ferme céréalière avec des poulaillers de Loué sur les communes de la Chapelle-Huon et Vancé dans la Sarthe.
© N. Tiers

Il y a tout juste trente ans, Didier Bordeau, à La Chapelle-Huon, convertissait la ferme familiale au non-labour, avant de s’y installer en 1997. « Nous avons des terres limoneuses très battantes, justifie-t-il. Les sols se refermaient après les pluies, et ils manquaient d’activité biologique. Nous étions intéressés par les intérêts agronomiques des techniques sans labour, et aussi par la possibilité de réduire le nombre d’interventions et donc le temps de travail. » 

Didier Bordeau se lance en s’appuyant sur des échanges avec quelques voisins, et en participant aux groupes locaux des associations Base et Apad. « Nous avons fait des essais, des erreurs, rencontré des échecs, résume-t-il. Nous voulions utiliser le matériel présent sur nos exploitations. Nous avons tâtonné et essuyé quelques plâtres. Nous avons accueilli Claude Bourguignon et Frédéric Thomas pour des formations : cela nous a permis de beaucoup progresser. » 

À ses débuts, Didier Bordeau commence par simplifier le travail du sol en employant un déchaumeur superficiel et un semoir traditionnel. Ce dernier n’étant pas adapté à la présence de débris végétaux sur le sol, il investit dans un Combisem (combiné entre rotavator et semoir). Il s’équipe ensuite d’une herse à paille afin de bien répartir et dégrader les pailles après les moissons. Les litières des quatre bâtiments de volailles de Loué ne consomment que 25 % de la paille produite ; le reste est restitué aux sols. La herse à paille est aussi employée pour réaliser des faux-semis.

« On est moins ennuyé avec les pailles »

Afin de tendre vers le semis direct, l’agriculteur passe ensuite au semoir à disques (Great plains puis SD 3000 de Kuhn) afin de travailler uniquement la ligne de semis. Il commence en parallèle à développer les couverts végétaux : repousses après le colza, avoine de printemps après les moissons et avant les petits pois. Le but recherché est de protéger les sols et d’apporter de la matière organique. 

En 2010, il achète un semoir à dents Techmagri. « Il présente l’avantage de bien écarter les pailles, sachant que les disques avaient tendance à pincer les pailles au fond du sillon, explique Didier Bordeau. Avec cet équipement que j’utilise toujours, on bouleverse un peu plus le sol mais on est moins ennuyé avec les pailles. » L’agriculteur souligne aussi que les moissonneuses-batteuses ont beaucoup évolué sur la gestion des pailles (broyage, répartition), et qu’il s’efforce de ne jamais moissonner la nuit pour éviter l’humidité pénalisant cette répartition et le broyage. 

En 2015, il investit avec deux voisins dans un strip-till Duro combiné à un semoir monograine Monosem, dans l’objectif d’implanter leurs 150 hectares de colza. Chez Didier Bordeau, le colza est semé en association avec de la féverole (10-15 grains/m2), toujours après restitution des pailles pour conserver de la fraîcheur. Les fumiers de volailles sont également apportés avant les semis de colza. Ils sont mélangés au sol à l’aide de la herse à paille, mais « on pourrait presque se passer de cette opération grâce au strip-till », estime l’agriculteur. 

Les graines de féverole et l’engrais starter sont déposés à 3-4 cm de profondeur derrière la dent du strip-till, puis les graines de colza sont semées au Monosem à 2 cm. La féverole sert à la fois de leurre contre les insectes, et contribue à la vigueur du colza grâce à la fixation d’azote atmosphérique. Elle est détruite chimiquement en novembre. « Avec le semoir monograine, on perd un peu en débit de chantier en roulant à 5,5 km/h, mais la précision et la qualité du semis sont améliorées, constate l’agriculteur. Les pailles sont écartées par le strip-till ; l’enracinement est favorisé et la levée sécurisée. Nous obtenons de bons résultats, tout en économisant des semences car on baisse la densité de semis à 18-20 grains par mètre carré. » 

Les résultats obtenus viennent aussi de l’adoption de dates de semis du colza plus précoces, entre le 5 et le 20 août. « Cela présente beaucoup d’avantages, observe l’agriculteur. Nous sommes moins soumis aux limaces et aux insectes. Ainsi, nous n’utilisons pas d’insecticide contre les altises à l’automne. »

 

 
<em class="placeholder">Semis direct d&#039;une céréale dans un couvert végétal</em>
Avec le semoir Techmagri, les céréales sont semées en direct dans le couvert végétal écrasé par le rouleau à l'avant © Earl La Brunerie

Du maïs pour nettoyer la forte pression ray-grass

Du côté des céréales, Didier Bordeau fait évoluer la nature des couverts utilisés. En 2024, il réussit particulièrement bien un couvert de tournesol et phacélie semé sitôt la moisson de blé. « Derrière ce couvert de courte durée, j’ai pu semer l’orge en direct grâce à de bonnes conditions de semis, une bonne structure du sol, indique l’agriculteur. J’attelle à l’avant du tracteur un rouleau Cambridge pour écraser le couvert, suivi du semoir Techmagri, puis j’applique un glyphosate en prélevée. » 

Après certaines parcelles de blé, Didier Bordeau a adopté depuis deux ans le maïs. « C’est un choix un peu à contrecœur car je ne suis pas équipé pour cette culture, je n’ai pas d’irrigation, et ma marge est moins bonne, avoue le producteur. L’objectif est d’essayer de nettoyer les terres soumises à une forte pression en ray-grass. C’est la limite de la rotation blé – orge – colza. » 

Entre blé et maïs, un mélange de féverole, tournesol et phacélie est employé comme couvert végétal. Après sa destruction par roulage sur gel, un travail du sol superficiel au déchaumeur à disques est réalisé. « J’aimerais utiliser le combiné strip-till-Monosem pour le maïs mais il est réglé avec un écartement à 60 cm et il n’y a pas dans les ETA locales de becs cueilleurs de maïs disponibles avec un tel écartement, regrette Didier Bordeau. Nous louons donc un semoir à maïs à un voisin. » 

Le couvert en mélange de féverole, tournesol et phacélie, peu coûteux grâce aux semences de ferme (sauf pour la phacélie), est adopté aussi avant l’implantation des petits pois (à la place de l’avoine de printemps utilisée auparavant). Il est détruit mécaniquement au rouleau Cambridge, à l’occasion d’un épisode de gel hivernal si possible.

Des entre-rangs de colza peu sales grâce au strip-till

Au bout de trente ans, Didier Bordeau dresse un bilan positif de sa pratique des TCS et de l’ACS. « Nous avons réduit nos problèmes de battance, mais il faut rester vigilants : un léger travail du sol suivi d’un orage peut facilement refermer le sol. La présence des couverts végétaux facilite beaucoup la circulation dans les champs : la portance est bien meilleure, cela apporte de la souplesse pour programmer les interventions. Concernant la vie du sol, nous avons réalisé beaucoup de profils de sols au début pour constater la présence de vers de terre. Pour les préserver, nous essayons de réduire les traitements phytosanitaires quand c’est possible. Par exemple, nous limitons l’usage d’herbicides antidicotylédones sur colza car les entre-rangs se salissent peu grâce au strip-till. L’introduction du maïs vise aussi à réduire les herbicides, mais le désherbage chimique reste un poste difficilement compressible car il faut être pointu sur cet aspect. Nous appliquons un glyphosate avant chaque semis. » 

Par ailleurs, l’agriculteur se satisfait des nombreuses économies réalisées : carburant, temps de travail, usure des outils, nombre d’outils nécessaires. Quant aux rendements, il les juge plus réguliers. Ainsi, les choix de Didier Bordeau ont également convaincu son fils Alban, installé en 2022. « Une opportunité s’est présentée alors que j’étais en BTS ACSE, raconte-t-il. Une ferme du voisinage dont les parcelles sont contigües à celles de mon père était à céder. Cela nous permettait de travailler facilement ensemble en partageant le matériel : c’était idéal. »

Père et fils progressent ensemble

À 18 ans, Alban devient donc à son tour chef d’une exploitation comptant elle aussi des cultures et des poulaillers de Loué. « Au cours de mes stages, j’ai pu découvrir et comparer diverses méthodes de travail du sol, indique-t-il. Mon souhait est d’aller vers le semis direct et l’implantation de couverts végétaux. C’est intéressant car cela demande moins de main-d’œuvre et j’y crois en termes d’efficacité. J’ai déjà suivi une formation, et je fais partie comme mon père d’un groupement d’achats où l’on échange avec des agriculteurs ayant la même philosophie, et adhérant à une société de conseil indépendant. » 

Dans un premier temps, le jeune homme se consacre à repartir sur de bonnes bases. Il a fait ramasser les pierres nombreuses sur ses champs, et a commencé à investir dans le drainage. Les champs repris étaient toujours labourés ; beaucoup sont soumis au salissement par le ray-grass ; et les analyses de sol ont révélé des pH très faibles autour de 5. « À la fin des années 90, mon père a apporté beaucoup de fumier de champignon pour augmenter le pH des sols. Il l’entretient aujourd’hui avec de la chaux et des dolomies. Moi j’apporte de la marne. J’épands aussi mes fumiers de volailles, ainsi que des fumiers et composts que j’achète dans l’objectif d’améliorer le taux de matière organique. Cela me coûte assez cher en intrants. » 

Après un premier labour à la reprise pour nettoyer ses parcelles, Alban Bordeau utilise aujourd’hui le déchaumeur à disques de la Cuma, et un semoir à céréales traditionnel. Sur colza, il est déjà passé au strip-till. « Pour le moment, je suis limité par le salissement des parcelles. J’ai donc opté pour la technique des faux-semis, et je n’ai pas encore généralisé les couverts. J’ai implanté du tournesol après les opérations de ramassage de pierres afin de restructurer un minimum avant de semer une céréale. Avant les cultures de printemps, maïs et petits pois, j’utilise les mêmes couverts que mon père à base de féverole, tournesol et phacélie. » En voisins, chacun sur leur exploitation, le père et le fils avancent et progressent donc désormais ensemble, en partageant à la fois le matériel, l’organisation des chantiers, et surtout, trente ans de savoir-faire en TCS et ACS.

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