« J’ai opté pour un système mini-charges en monotraite », dans l’Oise
Clément Coussement dans l’Oise est passé d’un système maïs toute l’année avec 1 900 kg de concentrés par vache à un système pâturant 100 % herbe en bio. À la clé, plus de temps libre, de souplesse de travail et une rentabilité améliorée.
Clément Coussement dans l’Oise est passé d’un système maïs toute l’année avec 1 900 kg de concentrés par vache à un système pâturant 100 % herbe en bio. À la clé, plus de temps libre, de souplesse de travail et une rentabilité améliorée.
« J’avais la tête dans le guidon, avec beaucoup de travail », se rappelle Clément après son installation en individuel en 2015 dans le pays de Bray. Au terme de sa première année, non seulement le jeune éleveur était épuisé, mais les résultats économiques n’étaient pas au rendez-vous : c’est pourquoi, il a changé la trajectoire de l’exploitation dans l’objectif de rendre sa ferme « économiquement viable » et d’éviter que « le travail ne devienne un sacerdoce ». Dix ans plus tard, après toute une série d’adaptations, ce pari est réussi.
« En 2016, j’ai pris une grosse claque en voyant la comptabilité de mon premier exercice : -36 000 euros de résultat courant, se souvient Clément. La crise du lait n’aidait pas certes, mais elle n’expliquait pas tout, brosse-t-il, pragmatique avec la ferme volonté de parvenir à redresser la barre.
Issu du milieu agricole et avec une formation initiale d’ingénieur dans les métiers de l’industrie, Clément avait jusqu’alors maintenu le système de production de son prédécesseur. La ferme qu’il avait reprise à un tiers comptait 70 hectares, 20 à 25 bœufs et 70 vaches à 9 100 kg de lait. Elles recevaient du maïs ensilage toute l’année et 1 900 kg de concentrés par an. « J’avais arrêté l’atelier bœufs qui ne rapportait rien à l’époque. J’avais acheté 12 vaches à l’extérieur et intensifié un peu la production pour viser 200 000 L de lait supplémentaire à terme. C’était la mode à l’époque… », poursuit Clément.
Mise en place du pâturage tournant et arrêt du maïs
Le déclic du changement est venu suite à une réunion de la chambre d’agriculture sur les coûts de production. « Le témoignage de l’un des éleveurs m’a particulièrement marqué. De tout le groupe, c’est lui qui produisait le moins de lait par vache, mais il dégageait par contre une bien meilleure marge que tous les autres producteurs. » Cette prise de conscience a marqué le début de la remise en cause du système en place.
« J’ai alors commencé à m’intéresser aux systèmes herbagers, retrace-t-il. Lors d’un voyage en Angleterre, j’ai notamment visité des troupeaux de 500 vaches qui pâturaient. Alors je me suis dit que je pouvais très certainement y arriver chez moi aussi avec 70 vaches ! » Et ce d’autant plus que le parcellaire s’y prête parfaitement, avec 55 ha accessibles d’un seul tenant autour du bâtiment.
Clément a alors mis en place un pâturage tournant dynamique. La surface pâturée a augmenté, et celle en maïs s’est trouvée divisée par deux, avec un silo fermé cinquante jours par an. « La première année, j’ai matérialisé un chemin et tiré des tuyaux pour acheminer l’eau », témoigne-t-il. Et dès la deuxième année, il a aménagé pour 20 000 € un vrai chemin de 3 mètres de large avec 80 cm de béton au milieu, pour permettre au troupeau d’accéder à toutes les prairies dans de bonnes conditions, par presque tous les temps. « Long de 1,4 km, ce chemin est sans doute mon meilleur investissement. Je peux pousser mon système à fond et exploiter le pâturage en respectant le cycle de l’herbe. Sans ce chemin, ce serait presque trois mois de pâturage en moins sur la ferme certaines années. »
Une stratégie axée sur la compression des charges
Aujourd’hui, les vaches pâturent quasiment dix mois de l’année, en fil avant fil arrière qui s’ajuste selon la pousse de l’herbe et le nombre de vaches en lactation, qui varie du simple au double, du fait de la stratégie des vêlages groupés.
En deux ans, le maïs a disparu de l’assolement pour donner la priorité au pâturage. L’évolution de la ration s’est faite progressivement. Clément a d’abord arrêté l’achat de concentrés de production, puis réduit peu à peu les correcteurs azotés. « Cela n’a pas été simple au départ, car mes vaches à haut potentiel n’avaient pas l’habitude de pâturer en plat unique et elles avaient tendance à maigrir. »
C’est l’une des raisons qui ont poussé Clément à revoir la génétique du troupeau : il a d’abord pratiqué des croisements avec des normandes, montbéliardes, jersiaises, et aujourd’hui, il insémine les génisses avec des taureaux kiwis et fait du croisement viande sur les vaches avec des taureaux limousin ou angus. « Les vaches kiwis se montrent mieux adaptées à mon système : elles restent en état même sans concentrés, contrairement aux prim’Holstein », considère-t-il.
Conversion en bio et groupement des vêlages
La décision de passer en bio s’est faite assez naturellement en 2019, avec une augmentation progressive du troupeau à 90 vaches. En parallèle, les vêlages ont été groupés au printemps et à l’automne « pour caler la production sur la pousse de l’herbe ». Cela permet aussi d’avoir moins d’animaux aux périodes où l’alimentation apparaît plus compliquée. « En plein été, avec la moitié du troupeau tari, c’est facile de gérer 50 à 55 vaches sur 55 hectares de pâturage. Alors que si j’avais 90 vaches en lactation à cette période, il suffirait d’un coup de sec pour que la part de pâturage tombe à moins d’un quart du régime. »
Depuis le passage en bio, la recherche d’économie de charges s’est poursuivie : il n’y a plus d’achat de correcteur azoté depuis 2020, et ni de maïs grain depuis 2022.
Viser un objectif d’EBE de 2 000 €/ha à terme
Cette année-là, le passage en monotraite a marqué une étape supplémentaire dans l’évolution du système : « Ce changement a rempli mes objectifs de qualité de vie et de santé des vaches avec des animaux en meilleur état. Économiquement, je m’y retrouve aussi. Le seul bémol, c’est que je n’avais pas assez anticipé en termes de conduite sanitaire du troupeau », relève Clément qui a dû faire face à une montée de cellules et de mammites (cf. encadré).
Psychologiquement, cette évolution n’a pas été simple non plus pour l’éleveur : « En fait, je n’étais pas vraiment préparé un tel changement, se remémore-t-il. Travailler dur pendant des années et se retrouver du jour au lendemain avec ses après-midi libres, c’est assez culpabilisant au début. Il faut l’assumer et accuser le coup moralement. »
Aujourd’hui, l’éleveur est très satisfait et estime son système « assez abouti ». En période basse, de mars à novembre, l’astreinte se limite à trois heures par jour quand je suis seul, et à sept heures l’hiver, car le bâtiment d’élevage n’est pas très fonctionnel. Le temps libre dégagé permet à Clément de s’investir dans de multiples responsabilités professionnelles qui l’occupent désormais une soixantaine de jours par an.
| Résultats économiques du 01/03/2024 au 28/02/2025 | |||
| Produits | 276 753 € | Charges | 171 504 € |
| Recette lait | 188 033 € | Charges opérationnelles | 54 243 € |
| Vente d’animaux | dont achat fourrages | 10 975 € | |
| dont vaches | 15 123 € | achat de concentrés | 0 € |
| bœufs | 3 822 € | achat de minéraux | 2 259 € |
| veaux | 15 869 € | frais vétérinaires | 10 819 € |
| Achat d’animaux | -6 750 € | frais de reproduction | 949 € |
| Variation inventaire animal | -6 550 € | frais divers d’élevage | 11 756 € |
| Variation stocks fourragers | 18 894 € | SFP | 17 486 € |
| Charges de structure hors amortissements | 117 261 € | ||
| Aides découplées | 20 152 € | dont main-d’œuvre | 29 096 € |
| Aides d’urgence bio | 8 809 € | foncier | 20 230 € |
| Aides bovines | 3 242 € | matériel | 32 325 € |
| Aides Maec | 16 109 € | bâtiment | 5 651 € |
| Produits divers | 569 € | ||
| EBE : 105 249 euros | |||
| Approche comptable | Approche trésorerie | ||
| Amortissements | 68 830 € | Annuités du bilan | 39 747 € |
| Frais financiers | 4 204 € | Frais financiers CT | 499 € |
| Produits annexes | 4 603 € | ||
| Résultat courant | 36 818 € | Revenu disponible | 65 003 € |
| Source : Réseau des Civam normands | |||
| Résultats technico-économiques du 01/01/2023 au 31/12/2023 | Principaux produits et charges aux 1 000 litres | ||
| Exploitant | Exploitant | ||
| Nbre de vaches présentes | 101 | Prix de vente du lait | 564 € |
| UMO lait | 2,1 | Produit viande | 65 € |
| Lait commercialisé (en l) | 333 341 | Aides | 145 € |
| Lait/vache (en l) | 3 300 | Achat alimentation | 40 € |
| TB - TP (en g/l) | 45 - 35 | Approvisionnement des surfaces | 52 € |
| Âge au premier vêlage | 31 mois | Frais d’élevage | 35 € |
| IVV | 380 j | Mécanisation | 97 € |
| Prix réformes | 1 030 € | Bâtiments et installations | 17 € |
| Prix veaux | 157 € | Frais divers de gestion | 60 € |
| Concentrés (en kg/VL) | 0 | Foncier et capital | 73 € |
| Rémunération UMO lait | 87 € | ||
| Approche comptable | Approche trésorerie | ||
| Coût de production lait | 848 €/1 000 l | Coût de fonctionnement | 746 €/1 000 l |
| Prix de revient | 568 €/1 000 l | Prix de fonctionnement | 466 €/1 000 l |
Rémunération du travail et charge sociales exploitants (Smic/UMO) | 1,49 | Rémunération en Smic/UMO | 2,70 |
| Source : Réseau des Civam normands | |||
Le passage en monotraite a eu un impact économique limité
« Suite au passage en monotraite, malgré la baisse du litrage, je voyais bien que cela passait bien en termes de trésorerie, indique Clément. Mais je préférais attendre les chiffres de l’exercice complet pour palper réellement l’impact économique. » L’amélioration de la conjoncture laitière a permis de limiter la baisse d’EBE à 10 % entre la moyenne 2021-2022 et 2023.
La perte du litrage produit s’est révélée plus importante que prévu : -38 % de lait, en passant de 458 000 à 286 000 L. Et côté taux, le TP est passé de 32 à 35 et le TB de 38 à 45. En parallèle, les charges opérationnelles se sont réduites de 8 000 €.
« Mais tout n’a pas été facile, reconnaît l’éleveur. Au bout de six mois de changement, le troupeau a rencontré des problèmes de mammites. « J’aurais dû me montrer plus vigilant sur les conditions de logement. Il aurait été bon également de renforcer l’hygiène de traite et de tarir avec des antibiotiques en amont et au moment du passage en monotraite », considère Clément avec du recul. Le passage en monotraite s’est effectué lors d’un hiver très pluvieux, avec une stabulation surchargée. Sans compter que le niveau cellulaire se montrait déjà assez haut auparavant, entre 200 et 250 000/mL de lait.
« J’ai pas mal galéré, mais la situation a fini par se rétablir au bout d’une bonne année », confie l’éleveur en précisant qu’il ne dépasse plus les 200 000 cellules/mL aujourd’hui. Il a abandonné la laine de bois dont il utilisait une poignée pour plusieurs vaches et est passé en lavettes individuelles. Il recourt aussi désormais à une solution de post-trempage. En hiver, il pratique un nettoyage complet de l’arrière des logettes une fois par semaine et utilise un asséchant.
La seule chose qui le ferait aujourd’hui revenir à la double traite serait une baisse sensible du prix du lait, ou la nécessité d’embaucher un salarié à temps plein. « L’avantage avec la monotraite, c’est qu’elle se montre réversible », conclut-il en souriant.
Fiche élevage
UMO : 2,1 dont 0,6 UMO salarié et un apprenti
SAU : 75 ha de prairies permanentes, plus 20 ha d’achat d’herbe sur pied
101 vaches à 3 200 L
Lait vendu : 333 000 L
Chargement : 1,7
Camille Olinet du réseau des Civam normands
« Oser le changement avec l’aide du collectif »
« Clément a opéré sur son exploitation un virage à 180 degrés en mettant à profit un parcellaire groupé, accessible au pâturage. Mais il ne se serait pas lancé dans une telle refonte de son système s’il ne s’était pas formé et s’il n’avait pas réalisé des visites et échangé avec d’autres éleveurs. Le fait d’avoir vu des exploitations rentables dans le système où il voulait aller l’a guidé et rassuré dans les périodes de doutes. C’est important de ne pas être seul pour ne pas faire demi-tour à mi-chemin en cédant à la pression environnante, d’autant que les résultats ne sont pas forcément immédiats et s’apprécient à moyen terme. Aujourd’hui, par son implication dans les groupes et son ouverture, il a à cœur de rendre la pareille et de partager son expérience sur le changement de système réalisé. Précisons aussi que cette prise de risque a été permise, car sa femme travaille à l’extérieur de la ferme et assure un salaire qui couvre les dépenses du foyer. »
En dix ans, le litrage produit a diminué de plus de moitié et en parallèle les charges ont été divisées par quatre. La marge brute a nettement augmenté, passant de 126 000 € en 2016 à 222 000 € en 2024. Tout comme l’EBE qui a doublé. La valorisation du lait est bien meilleure, en raison de l’amélioration de la conjoncture et du passage en bio (+ 256 €/1 000 l).
Le niveau des charges opérationnelles se montre limité. Depuis 2016, il n’a cessé de baisser. La réduction a été importante, en particulier sur le poste alimentation. Les achats de fourrages correspondent à 20 hectares d’herbe sur pied car le chargement est relativement élevé. À part les minéraux, aucun concentré n’est acheté.
L’exploitation travaille beaucoup en Cuma et dispose de peu de matériel en propre : un tracteur de 70 CV avec fourche, un 100 CV polyvalent avec fourche (6 ans, 2 500 h), une pailleuse distributrice, une faucheuse 3 m, 2 andaineurs et une benne de 14 t. Le crédit-bail pour le tracteur de 70 CV, souscrit dans un objectif d’optimisation des cotisations sociales, représente la moitié du coût de mécanisation. L’entretien s’élève à 8 200 € et 5 300 € pour les travaux par tiers (hors récolte et semis). L’ensilage est réalisé par une ETA. Clément privilégie un chantier unique plutôt que la multiplication de petits chantiers.
Le montant des annuités double en prenant en compte le prêt relatif à l’achat des parts sociales figurant hors bilan (40 000 €/an). Et le ratio annuités sur EBE passe alors de 38 à 76 %.