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Russie
Une récolte record qui pose problème

La logistique russe mise à l’épreuve d’une récolte qui dépasserait 100 Mt

La Russie enregistre cette année une récolte de céréales « digne de l’ère Krouchtchev », comme la qualifient certains. Mais cette production record met en lumière le manque d’investissements réalisés depuis des années dans le secteur agricole du pays.

Non seulement les débouchés intérieurs manquent, mais les infrastructures font défaut pour aborder sereinement le marché export. Ce sont les principaux éléments d’analyses mis en avant par les spécialistes invités par la Russian Grain Union, lors de la conférence internationale organisée début septembre à Moscou. Les voisins de la Russie, l’Ukraine et le Kazakhstan, rencontrent des problèmes similaires. Ce qui fait de la zone mer Noire une concurrente redoutable de l’Union européenne et des Etats-Unis sur les marchés internationaux : quelles que soient les difficultés matérielles qu’ils rencontreront, les trois pays auront plus que jamais un besoin vital d’exporter pour parvenir à écouler leurs récoltes et engranger des revenus satisfaisants.

Une récolte qui devrait dépasser 100 Mt

«Nous avons déjà récolté plus de 90 Mt de grains », a indiqué Andrey Slepnev, secrétaire d’Etat à l’Agriculture. « Compte tenu des bonnes conditions climatiques, nous récolterons au moins 95 Mt, un record depuis 10 ans ». Selon Ikar, institut russe réputé spécialisé dans les études sur les marchés agricoles, celle-ci doit même dépasser les 100 Mt. La moisson de blé monterait à 60 Mt, celle d’orge à 20 Mt et celle de maïs à 6 Mt. Pour cette céréale, « c’est la plus grosse récolte que nous ayons jamais réalisée », a souligné Dmitry Rylko, directeur général d’Ikar. Toutes les provinces enregistrent de bons résultats, à l’exception de celle de Krassnodar, où le temps trop sec a pénalisé les performances.

Le débouché sur l’élevage reste très inférieur au potentiel

Cette récolte « géante » risque de ne pas se révéler facile à commercialiser. D’une part, les besoins de la Russie sont limités. En blé meunier, ils sont évalués autour de 14 à 15 Mt. Quant aux céréales fourragères, « nous estimons la consommation totale pour cette campagne à 37 Mt, sachant que la répartition entre les différentes cultures est encore incertaine », signale Dmitry Rylko. Peut-être plus encore que ses voisines, la Russie a bien du mal à développer une activité d’élevage. Elle est loin de couvrir ses besoins et se trouve dans une position structurellement importatrice. Selon les chiffres de l’USDA (département américain de l’Agriculture), le pays ne devrait produire en 2008 qu’à peine 56 % de ses besoins en bœuf contre 69 % en 2004. « La production de viande de bœuf se réduit graduellement », confirme Dmitry Rylko. Sur quatre ans, la baisse s’établit à 14 %.

Pour François Viel, attaché agricole à l’ambassade de France à Moscou, « les Russes ont perdu leur savoir-faire en élevage bovin ». L’arrivée de nouveaux investisseurs avides de profits à court terme ne devrait pas améliorer les choses. « Ils sont dans une logique de gros élevages, et recherchent des cheptels de 10.000 têtes clé en main », ajoute François Viel. L’investissement dans la formation ou l’accompagnement des hommes n’est pas à l’ordre du jour. La filière porcine n’est guère en meilleure posture. S’il constate une légère reprise sur les dernières années, Dmitry Rylko estime la production « instable ». Entre 2004 et 2008, celle-ci a progressé de 18 %, mais du fait de la hausse des besoins, elle ne représente aujourd’hui plus que 69 % de la consommation contre 74 % quatre ans auparavant. Seule la volaille s’en sort un peu mieux, avec une production affichant un taux de croissance de 15 à 20 %, selon Ikar. Un chiffre à relativiser néanmoins, puisque sur 2,7 Mt équivalent prêt à cuire consommés par an, le pays n’en fabrique qu’1,5 Mt.

La logistique ferroviaire à rationaliser

Pour écouler sa récolte, la Russie devra donc miser sur l’export. Toutes céréales confondues, son potentiel serait de 18,5 Mt dont 10 Mt en blé. « Mais nous ne savons pas ce que le marché nous laissera exporter », observe Dmitry Rylko, prudent. La campagne de commercialisation ne se déroulera pas sans difficulté. Les capacités de stockage comme la logistique font défaut. Un point crucial dans un pays qui s’étend sur plus de 17 millions de kilomètres carrés et où les récoltes ont lieu des deux côtés de l’Oural. C’est grâce au chemin de fer que 70 % des céréales arrivent sur les ports ou vers leurs utilisateurs finaux, or l’état du réseau et du matériel est préoccupant. « Pour les sept premiers mois de l’année, seuls 70 % des transports demandés ont pu être assurés », déplore Elena Kunaeva, de la compagnie de chemin de fer RZD, principale entité ayant succédé au monopole d’Etat qui a pris fin en 2003. Ce chiffre risque de se dégrader encore davantage au second semestre 2008, compte tenu du volume de la récolte. « Les routes allant vers les ports du Sud vont connaître une pression supplémentaire », estime Oleg Rogachev, directeur de LP TRans.

Une nouvelle compagnie privée

Pour Elena Kunaeva, le coût d’entretien du matériel est trop élevé et le transport insuffisamment optimisé, entraînant des immobilisations inutiles et une sous-utilisation globale du réseau et du matériel. Depuis le 13 août, une nouvelle compagnie privée s’est mise en place pour se consacrer exclusivement au transport de grains. Détenue à 51 % par RZD, RusAgroTrans part avec un capital de plus de 7,5 milliards de roubles et utilisera le matériel de RZD. La compagnie est pleine d’ambition : « Nous voulons développer les voies permettant d’exporter les grains, réduire de moitié le temps de rotation des trains, utiliser des wagons plus larges pour le marché domestique », explique notamment Oleg Rogachev, dont la société est partie prenante dans la création de RusAgroTrans. Affaire à suivre, sachant que cette année, la Russie devra de toute façon se passer des améliorations que pourra apporter ce nouvel opérateur ferroviaire dédié.

Ce qui ne l’empêchera pas d’exporter. Le pays a déjà vendu à l’étranger plus de 3,4 Mt de céréales depuis le début de campagne, principalement vers l’Egypte, la Turquie, l’Iran, mais aussi à destination du Maghreb et de l’Afrique noire. Un record… qui a sa logique. L’exportation risque d’être le seul moyen pour les opérateurs de limiter la baisse des cours. Bien qu’il prône plus que jamais le renforcement de l’agriculture russe, l’Etat ne devrait pas acheter plus de 4 Mt de grains en vue de réguler le marché. Un bien faible tonnage au regard des 100 Mt à commercialiser.

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