Une récolte de blé record en Argentine pénalisée par la qualité
L’abondante récolte de blé argentin lui confère une grande compétitivité en ce début d’année. Les ventes vers l’Asie sont très dynamiques, mais les flux vers l’Afrique du Nord pourraient pâtir de la faible teneur en protéines.
L’abondante récolte de blé argentin lui confère une grande compétitivité en ce début d’année. Les ventes vers l’Asie sont très dynamiques, mais les flux vers l’Afrique du Nord pourraient pâtir de la faible teneur en protéines.
La récolte de blé qui vient de s’achever en Argentine, annoncée à 27,5 millions de tonnes (Mt), établit un nouveau record historique. Cette abondance a fait chuter le prix FOB à 160 dollars états-unien la tonne ($/t) en décembre 2025, le plus bas niveau depuis 2019. Malgré sa remonté à 209 $/t à la mi-janvier, l’origine argentine s’impose en ce début d’année comme la plus compétitive du marché mondial. On la retrouve partout : au Brésil, bien sûr, et en Afrique du Nord (Algérie et Maroc), mais surtout dans le Sud-Est asiatique et, pour la première fois, en Chine.
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L’analyste Diego de la Puente, du cabinet Novitás, précise que les blés argentins « continueront d’être sous la barre des 210 $/t FOB tant que l’Argentine écoulera son blé ailleurs qu’au Brésil. Nous sommes très agressifs à l’export. À la place des opérateurs, je scruterais le moment précis où l’Argentine ralentira le rythme de ses ventes. »
Quelque 13 Mt à exporter, au-delà du Brésil
Sur les 19 millions de tonnes (Mt) de disponible exportable de l’Argentine, environ 6 Mt seront écoulées au Brésil où les blés argentins sont affranchis du tarif douanier extra-Mercosur (10 % du prix FOB). Cet atout s’ajoute à celui de la proximité géographique qui se traduit par un coût de fret maritime inférieur à 15 $/t.
« Ce qui est inhabituel cette saison, ce sont ces 13 Mt de blé qui iront ailleurs qu’au Brésil, souligne Diego de la Puente. Sur le total des chargements de blé argentin embarqués jusqu’ici (2,69 Mt en décembre et 1,55 Mt jusqu’au 20 janvier), trois pays ont presque tout raflé : le Vietnam avec 1,26 Mt, l’Indonésie avec 958 000 tonnes (t) et le Bangladesh avec 1,17 Mt. C’est à comparer aux 286 000 t partis vers l’Algérie, 360 000 t vers le Maroc, et 676 000 t vers le Brésil. »
Déjà 6 Mt de blé argentin vendues, en plus des 6 Mt destinées au Brésil
Selon l’analyste, le line-up des bateaux devant charger du blé dans les ports argentins totalisait 1,964 Mt au 20 janvier. En y ajoutant le récent appel d’offre de l’OAIC algérien pour 600 000 t de blé meunier « remporté majoritairement par l’Argentine le 19 janvier au prix de 254 $/t rendu à destination », selon Reuters, il resterait au bas mot 7 Mt de blés argentins qui devront être exportés ailleurs qu’au Brésil entre février et novembre prochain.
Teneur en protéines moyenne de 10,8 %
« Je dirais plutôt 8,5 Mt, estime un autre analyste privé argentin, Jorge Domínguez, ex-directeur des achats chez LDC. Nos blés pourraient rester très compétitifs jusqu’au début des récoltes de l’hémisphère nord. » Malgré ce disponible bien supérieur à celui des années précédentes, les flux vers l’Afrique du Nord ne vont pas forcément exploser. Les blés argentins sont en effet pénalisés par leur faible teneur protéique.
Les flux vers l’Afrique du Nord ne vont pas forcément exploser
Selon Armando Casalins, l’expert qualité de la fédération argentine des organismes stockeurs, le taux moyen de protéines de la nouvelle récolte s’établirait à 10,8 % en base sèche (9,5 % en base humide). Il évoque des blés « très tenaces avec des taux de P/L proches de 3 et des taux de gluten au plancher. Nous accusons déjà des décotes », constate l’expert.
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Les rendements de blé record ont surtout eu lieu au nord de la région pampéenne, près des ports de Rosario. « Le centre et le nord de l’Argentine sont responsables de 7 Mt des 10 Mt supplémentaires engrangées cette année par rapport à l’an dernier », précise Jorge Domínguez. Or, ces lots de qualité fourragère sont les premiers à être partis vers l’Asie.
« Les lots de blé fourrager avec un taux de protéines inférieur à 10 %, qui vont en Indonésie, aux Philippines et au Bangladesh, où nous concurrençons l’origine Australie, représenteraient 3 Mt. A l’autre extrême, les lots à 12,5 % de protéines ne représentent pas plus de 1 Mt », assure Jorge Domínguez. Entre ces deux extrêmes, le gros des lots de blé peut être vendu partout en ajustant le prix. Selon lui, les meuniers brésiliens devront se contenter cette année de lots à 11 % de protéines, au lieu de 11,5 %.
Contraintes logistiques
Mais où stocker cette moisson de blé de 28 Mt quand celle-ci plafonnait jusqu’alors à 20 Mt ? Les capacités de stockage des organismes stockeurs argentins sont limitées face à une telle récolte, déjà invitée à dégager des silos face à l’arrivée imminente des récoltes de soja et maïs à partir de mars.
Le stockage du blé en silos-sacs entraîne des risques de fermentation
Les fermiers, eux, stockeraient leur blé dans des silos-sacs. Mais, selon Armando Casalins, « c’est loin d’être la solution idéale. Pour des grains mis en sac sous des températures de 40°C, le risque de fermentation existe. Si l’intention est de garder ces lots de qualité médiocre en vue de les mélanger à ceux de la prochaine récolte, en décembre prochain, qu’en sera-t-il de leur qualité après huit à dix mois dans un sac ? »
Le piteux état des routes de province de l’Argentine et la dépendance au tout camion pour l’acheminement jusqu’aux ports sapent aussi la compétitivité de l’origine argentine. D’autant plus si le parc de camions est monopolisé par l’évacuation des récoltes de soja et de maïs, comme ce sera le cas à partir du mois de mars.
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Des rendements exceptionnels dopés par une météo idéale
Selon les statistiques publiées par la Bourse aux céréales de Buenos Aires, le rendement moyen de la récolte argentine de blé atteindrait à 43,4 q/ha, soit moitié plus que la moyenne quinquennale, et 25 % au-dessus du précédent record de 2022. Avec 6,7 millions d’hectares (+350 000 ha par rapport à la saison précédente), la sole décroche elle aussi un nouveau record. Cette moisson exceptionnelle de 27,8 millions de tonnes s’explique par un régime pluviométrique idéal tout au long du cycle de culture, et sur toute la zone de production de l’Argentine. De l’avis unanime des experts, il est improbable qu’une telle récolte se reproduise à l’avenir.