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Météo en Russie : faut-il vraiment s’inquiéter des effets du gel sur le blé tendre ?

Les cours du blé tendre ont fortement progressé sur Euronext ces dernières semaines, compte tenu d’une météo jugée adverse en Russie. Début mai, les prix sur l’échéance rapprochée ont, le 13 mai 2024, atteint un plus haut depuis juillet 2023.

© curmet-Pixabay

Le gel survenu ces derniers jours en Russie suscite une certaine crainte quant à ses effets sur les cultures de blé tendre. Mais est-elle justifiée ? La réponse à cette question peut se résumer ainsi selon les experts contactés : il est trop tôt pour se prononcer. Ce qui est sûr, c'est que les utilisateurs des contrats à terme européens et états-uniens ont fortement réagi suite à l'apparition des basses températures au sein du premier exportateur mondial.

Les prix du blé à un plus haut depuis juillet

Arthur Portier, analyste du cabinet d’analyse Agritel, filiale du groupe Argus Média, tient à rappeler une vieille antienne : « les marchés achètent la rumeur et vendent le fait ». En effet, suite à l’annonce de l'arrivée du gel dans les plaines russes début mai, les cours ont nettement renchéri, atteignant le 13 mai 2024 un plus haut depuis juillet 2023 (cf. graphique). 

Source : base de données de La Dépêche-Le Petit Meunier, d'après Euronext.

Dans un commentaire publié sur Linkedin le 15 mai dernier, l’expert d’Agritel-Argus Média explique que « alors que les échanges physiques sont rares et les acheteurs internationaux sont aux abonnés absents, ce sont bien les opérateurs financiers qui réalisent des opérations de "short covering", c’est-à-dire de rachat de positions ».

Une hausse des prix alimentée par les fonds

Les fonds (opérateurs non commerciaux ou financiers) sont désormais vendeurs de 50 000 lots environ sur le contrat à terme blé tendre de Chicago, contre 150 000 lots trois semaines auparavant (cf. graphique). « Cela signifie qu’en trois semaines, les opérateurs ont acheté 100 000 lots états-uniens, soit 500 000 000 de boisseaux (13,6 Mt), ce qui représente 27 % de la production américaine de blé », précise Arthur Portier.

Source : Argus.

« Les opérateurs (financiers) ont acheté 100 000 lots états-uniens, soit 500 000 000 de boisseaux (13,6 Mt), ce qui représente 27 % de la production américaine de blé », note Arthur Portier, analyste d’Agritel-Argus Média.

Les achats massifs de la part des opérateurs non commerciaux (ou financiers) se constatent également sur le contrat à terme européen (Euronext). Alors qu’ils étaient très largement vendeurs, d’environ 180 000 lots au début de l’année 2024, ils sont désormais acheteurs de près de 79 000 lots au 10 mai 2024, soit un plus haut niveau depuis l’été 2023 (cf. graphique). Entre la fin avril et le 10 mai, soit une quinzaine de jours, ce sont près de 47 000 lots qui ont été rachetés, soit aux alentours de 2,35 Mt.  

Source : Euronext et Grainbow.

Le gel a bel et bien sévi dans plusieurs régions russes. A tel point que le ministère de l’Agriculture national estime que 830 000 ha de cultures (toutes confondues : blé, orge etc.) ont été perdues, soit 1 % de la surface totale semée dans le pays. De son côté, le bureau d'analyse russe SovEcon évalue les pertes à 1 Mha. Sur ces 1 Mha, moins de la moitié serait du blé.

 «La récente montée des prix est la traduction d’une certaine déception des opérateurs, qui tablaient auparavant sur plus de 90 Mt de blé russe en 2024. »

Mais les dégâts liés au froid sur le blé, capable de supporter de faibles températures, restent encore très difficiles à évaluer. Les chiffres annoncés précédemment sont prévisionnels, et sont peut-être amenés à évoluer. Ensuite, « même si le marché projette pour l’instant la récolte russe 2024 de blé tendre sous les 90 Mt, cela resterait une bonne moisson. La récente montée des prix est la traduction d’une certaine déception des opérateurs, qui tablaient auparavant sur plus de 90 Mt », tempère Arthur Portier.

Le sec inquiète davantage que le froid

Surtout, un analyste privé anonyme rappelle que, ce qui inquiète surtout le marché actuellement, ce n’est pas le froid en Russie, mais le déficit hydrique, présent depuis début février. « Le sud du pays, soit la région de Krasnodar, gros bassin de production, manque d’eau. Quelques pluies sont tombées ces derniers jours, mais elles se sont avérées très insuffisantes. Seuls quelques millimètres ont été rapportés », commente-t-il.

« Le sud du pays, gros bassin de production, manque d’eau. »

Andrey Sizov, dirigeant du cabinet d’analyse russe SovEcon, confirme ces propos sur son blog le 15 mai 2024 : « SovEcon a abaissé ses projections de récolte 2024 de 7,2 Mt (entre avril et mai 2024), à 85,7 Mt. (…) La sécheresse a constitué la principale justification de ce repli. » Malgré le déficit hydrique et le gel, une récolte russe supérieure à 85 Mt reste une performance tout à fait honorable.

Des bilans mondiaux plutôt confortables en céréales fourragères

Si l’on prend un peu de recul, les experts contactés ne sont, pour le moment, guère inquiets quant aux bilans mondiaux. « Il y aura certes probablement une certaine tension sur le marché mondial du blé tendre pour l’alimentation humaine. La progression des cours ces dernières semaines se justifie par l’incertitude, la peur ambiante sur le marché et les industriels qui se protègent sur le marché à terme. (…) Mais les bilans des autres céréales, soit l’orge et le maïs, sont plutôt confortables, et peuvent compenser », relève l’analyste anonyme. Il ajoute qu’il faudra surveiller la situation en Argentine, qui pourrait connaître un accroissement de ses surfaces, et en Australie

Lire aussi : "Prix du blé : pourquoi les céréaliers argentins sont optimistes"

Arthur Portier abonde : « Certes il y a eu quelques soucis de production en maïs en Argentine à cause de la cicadelle, et les semis sont ralentis aux États-Unis par les pluies, tout comme en France. Mais rappelons que le maïs a été un des principaux facteurs baissiers des prix des céréales, dont le blé, entre fin 2023 et le début du printemps 2024, conséquence d’importantes disponibilités planétaires. La production argentine est espérée autour des 48 Mt, celle au Brésil autour des 110-120 Mt, ce qui est considérable ».

Bien entendu, encore beaucoup de chose peuvent se produire d’ici à la récolte de céréales. Par exemple, si les dégâts liés au gel ou à la sécheresse en Russie se révèlent finalement plus importants que prévu, une nouvelle hausse des prix n'est pas à exclure. Dans le cas contraire, un effritement pourrait survenir. 

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