Marché français des céréales : une fin de campagne commerciale chamboulée par la géopolitique et des interrogations sur celle qui arrive
Lors de la Bourse aux grains de Sète, le 22 mai 2026, les professionnels des métiers du grain constatent des échanges commerciaux poussifs sur la fin de campagne, sur fond de conflit au Moyen-Orient. Alors qu’il reste des volumes à écouler, la visibilité sur le prochain exercice commercial reste pour l’heure limitée.
La Bourse aux grains de Sète, organisée par Cobesud (association des professionnels des métiers du grain du sud de la France), s’est tenue le vendredi 22 mai, avec près de 400 personnes présentes, une affluence en hausse par rapport à l’an passé. Les courtiers comme les industriels ou encore les organismes stockeurs et prestataires de services (logisticiens, transporteurs, assureurs, financiers…) du secteur, en conventionnel comme en bio, ont pu faire le point à la fois sur la fin de campagne commerciale 2025-2026 et sur le début de la nouvelle qui démarrera le 1er juillet.
Fin de campagne difficile pour la commercialisation des grains
Les enjeux sont clairement énoncés dès les premiers échanges pour la campagne qui s’achève : « Les coûts de revient des agriculteurs sont toujours nettement supérieurs aux prix proposés par les marchés de grains ». Dans ce contexte de vendeurs qui font de la rétention, en espérant des prix plus hauts, et d’acheteurs peu enclins à payer les prix actuels du marché, jugés trop onéreux pour leur modèle économique, « difficile de faire se rencontrer l’offre et la demande, en plus des autres questions posées par le contexte international, agricole comme géopolitique », affirme un courtier situé dans le Sud-Est. Un vrai dilemme dans un contexte français où les volumes à vendre sur cette fin de campagne 2025-2026 sont encore importants.
Les vendeurs espèrent des prix meilleurs et les acheteurs estiment payer trop cher leur approvisionnement : une difficulté qui marque la fin de campagne
À ajouter à cela un facteur régional qui concerne plus particulièrement le grand sud de la France. « Le marché espagnol est engorgé et les stocks sont encore importants dans le pays », précise ainsi un courtier barcelonais. Ce débouché hors France n’apporte donc pas de dynamique supplémentaire par rapport au blocage du marché hexagonal actuel.
La hausse du prix de l’énergie surenchérit le coût de transport des céréales
La question du prix de l’énergie, qui a bondi en raison de la crise pétrolière au Moyen-Orient, est aussi dans toutes les conversations entre professionnels. « À titre d’exemple, pour appréhender la hausse des prix du transport, un départ La Pallice vers le Portugal qui se traitait à 19-20 €/t avant le 28 février 2026 se traite désormais à 24-25 €/t ; les affaires se font mais à des prix plus élevés à cause de la hausse des prix du fuel ; les capacités disponibles de transport existent, pas de problème sur ce sujet », explique un courtier en transport maritime.
« La fin de campagne est un peu délicate en matière d’exécution, certains acheteurs tardant un peu à enlever leurs marchandises auprès des organismes stockeurs, alors que la nouvelle récolte arrive. Les multiples jours fériés du mois de mai ont en plus compliqué la donne. La hausse des prix du carburant pèse aussi sur l’opérationnel même pour ceux qui bénéficient des récupérations proposées par l’État. Cependant, c’est moins violent que pour l’Ukraine en février 2022, les hausses de carburant avaient été alors beaucoup plus brutales que cette année avec le Moyen-Orient », commente un autre courtier. D’autres opérateurs expliquent aussi que le conflit Ukraine-Russie a pu servir « d’exemple » et que les acteurs des marchés de matières premières en général « ont intégré désormais la soudaineté et l’imprévisibilité d’évènements hexogènes dans leur gestion des risques pour leur propre business ».
Des prix pour la nouvelle campagne de commercialisation des céréales jugés trop élevés par les acheteurs.
Les informations qui filtrent sur la nouvelle campagne (nouvelles récoltes plutôt prometteuses, stocks de report à venir importants…) sont « plutôt de nature baissières », juge un courtier mais elles ont du mal à orienter les prix dans ce sens. Pour l’instant, les prix se maintiennent en raison de la géopolitique, des prix de l’énergie et du blocage du détroit d’Ormuz notamment. Conclusion, selon cet intervenant français, « on assiste à un marché de spéculation actuellement » avec une omniprésence des fonds positionnés à l’achat en nouvelle campagne. « Ça commence à bouger en nouvelle récolte même si les acteurs sont un peu perdus face aux gros écarts de prix entre mai et septembre 2026 sur les marchés à terme. Notamment les acheteurs qui ont du mal à accepter de payer beaucoup plus cher la nouvelle récolte par rapport à l’ancienne. »
Pour d’autres, « la demande est déjà dynamique en récolte 2026 mais un accord au niveau du conflit au Moyen-Orient ne ferait pas de mal pour calmer un peu le marché, notamment pour des questions de visibilité globale pour les opérateurs à l’international ».
Les vendeurs sur le marché préfèrent « travailler tout en prime, rien en cash », constate un autre courtier, alors que les acheteurs souhaitent plutôt fixer des prix tout de suite. « On ne sait jamais ! » En clair, les acheteurs préfèrent un prix fixé, sécurisé et définitif alors que les vendeurs souhaitent se ménager une possibilité de faire évoluer leur proposition commerciale en fonction des évolutions de la situation internationale et de ses conséquences sur les marchés à terme.
Faible enthousiasme en nouvelle campagne sur fond de récolte prometteuse pour l’instant
Côté champs, « les orges devraient démarrer d’ici une dizaine de jours du côté de Toulouse [en tout début juin, NDLR] », selon un représentant d’une coopérative. Ce que confirme un courtier barcelonais : « En Espagne, les premières coupes en blé dur en nouvelle campagne ont été réalisées et les retours sont plutôt positifs. Les utilisateurs ne sont pas pressés de regarder à l’extérieur pour le moment ».
Dans le sud-ouest de la France, « on a eu de la pluie en janvier-février, et un temps sec et plutôt chaud en mars-avril, donc tout se présente bien pour la moisson ; d’ici au 15 juin, on devrait attaquer les blés, les orges auront commencé avant. Difficile de donner un sentiment aujourd’hui [en termes de quantité et de qualité de la récolte, NDLR] », précise un courtier. « Il fallait de l’eau, on l’a eu et il fallait du soleil, on l’a eu. Donc ça se présente globalement bien pour les nouvelles moissons », ajoute un opérateur du marché situé dans le Sud-Est.
Dans certaines régions de Bourgogne Franche-Comté, les premières coupes d’orge devraient intervenir vers le 10 juin. Selon une autre coopérative située en Rhône-Alpes, « ça se présente bien pour les coupes à venir, sans doute fin juin en blé ».
Tous sont d’accord sur un point : il ne faut pas qu’il y ait d’épisodes orageux hyper violents alors que les premières coupes démarrent.
Pour résumer le sentiment général, « on aurait besoin, au moins pendant quelques semaines, d’éléments stabilisateurs et de moins de volatilité sur les éléments contextuels de marché, aussi bien en termes de géopolitique que sur le secteur énergétique ». Ne serait-ce que pour essayer de construire une stratégie de commercialisation de fin/début de campagne…
Questionnement sur les engrais
En engrais, « des inquiétudes commencent à poindre, pas tant sur les niveaux de prix, certes très élevés, et qui le resteront sans doute pour un temps encore, que sur le fait de simplement pouvoir trouver des disponibilités » sur le marché, indique un courtier. En clair, même si un acteur est prêt à payer le prix fort, il ne trouve pas de marchandise disponible.
Un opérateur européen de terminaux portuaires explique qu’en tourteaux et en céréales, « ça tourne, on décharge et on charge normalement » sur cette fin de campagne mais « en engrais, il ne se fait plus rien globalement, c’est mort jusqu’à juillet-août et on espère une reprise en septembre maintenant, mais sur quels niveaux de prix ? » Toujours à propos des engrais, « quelques affaires se font encore dans certains ports, notamment en France », mais « uniquement sur un marché d’opportunités ».