Vers une sélection généalogique adaptée à l’apiculture française
Depuis plus de dix ans, l’association L’Abeille ligérienne expérimente la sélection généalogique des abeilles. Avec l’appui du Sysaaf, de l’Itsap et de l’Inrae, elle ouvre la voie à une méthode de sélection plus rigoureuse et adaptée aux défis actuels de l’apiculture.
L’apiculture fait face à de nombreux défis (changement global, maladies…) et l’amélioration génétique constitue une des voies potentielles intéressantes pour y répondre. Depuis une quinzaine d’années, des apiculteurs de différents pays commencent à intégrer une nouvelle méthode de sélection dite « généalogique » utilisant les principes du Blup appliqués en productions animales depuis 1975. Un article précédent (Réussir Apiculture n°7, avril-mai 2024) avait introduit l’organisation de l‘Abeille ligérienne. Cet article présente les principes de cette méthode de sélection, les premiers résultats obtenus par l’Abeille ligérienne avec l’appui de l’Itsap, du Sysaaf (syndicat professionnel dédié à la génétique et à la reproduction des espèces avicoles, aquacoles et entomocoles) et de l’Inrae, ainsi que les perspectives de transfert vers d’autres acteurs de la sélection apicole.
Les principes de la sélection généalogique
La méthode de sélection généalogique repose sur :
- la création d’une population à large base de variabilité génétique à partir d’au minimum 30 à 40 reines mères ou grands-mères paternelles ;
- l’entretien de cette variabilité génétique à chaque génération par des appariements dirigés pour éviter la consanguinité ;
- la connaissance des parents des reines et de leurs ouvrières (pedigree) ;
- la mesure d’au minimum 15-20 colonies par reine mère ;
- le classement des reines (indexation) par traitement mathématique dit du Blup, acronyme anglophone de « meilleures estimations linéaires non biaisées ».
Une des difficultés est de repenser avec les apiculteurs l’organisation de leur sélection en portant l’effort sur l’évaluation de colonies de pedigree connu, toutes ces colonies étant alors candidates.
Une organisation collective structurée
En 2025, L’Abeille ligérienne regroupe une vingtaine d’apiculteurs mettant à disposition une trentaine de ruchers (15-20 colonies/rucher) répartis principalement dans le Grand Ouest et dans le Sud-Est de la France. La voie mâle est contrôlée par l’utilisation de six sites de fécondations dirigées et par insémination artificielle.
Chaque année, les membres de l’association se retrouvent en fin d’année pour faire le point sur les performances mesurées puis en février avec le Sysaaf et l’Itsap afin de choisir les colonies indexées par le Sysaaf en Blup, pré-organiser les flux de colonies à reproduire et discuter des améliorations potentielles à mettre en œuvre.
Un appui technique et une gestion fine des données
En effet, le succès d’un programme de sélection ne réside pas seulement dans le nombre de colonies mesurées mais aussi dans l’optimisation des moyens mis en œuvre. L’association assure la coordination entre les apiculteurs concernant par exemple la gestion de la création des familles (reines filles d’une mère et d’un père connu), les flux de semences ou l’organisation du travail sur les sites de fécondation dirigée, la mise en forme et le contrôle qualité des données de performances et de pedigrees, leur remontée au Sysaaf… Elle assure aussi l’interface avec le Sysaaf afin de faciliter les traitements génétiques des données.
La standardisation des mesures et leur enregistrement ont nécessité le développement d’un prototype de système de base de données (type Beebreed) pour sécuriser et faciliter le travail d’estimation des valeurs génétiques des colonies réalisé par le Sysaaf, ce prototype étant aussi utilisé par le groupe de sélection Naps (Nouvelle-Aquitaine partage et sélection).
Des résultats encourageants sur la production de miel
Les données de sélection antérieures à 2022 ont été analysées pour estimer dans un premier temps l’héritabilité de la production de miel. L’héritabilité représente la part des différences de production de miel entre colonies qui est attribuable à leurs parents. L’héritabilité a été estimée de l’ordre 0,3 à 0,4 (Figure 1), ce qui signifie que 30 à 40 % des différences entre les colonies après correction de l’effet « rucher » sont dues aux parents, ce qui est supérieur ou égal aux estimations rapportées par la littérature scientifique et donc une bonne nouvelle en matière de sélection et pour un noyau de sélection de taille encore limitée. Les données ont également estimé des gains théoriques attendus en fonction de pressions de sélection (nombre de colonies sélectionnées/nombre de colonies mesurées).
Des préconisations ont été émises pour optimiser le dispositif de sélection comme introduire de nouvelles colonies dans la population en sélection, pour maintenir suffisamment de variabilité génétique sur les trois prochaines années (1ère génération), équilibrer et augmenter le nombre de reines filles par mère, mieux répartir chacune des familles au travers de 3-4 ruchers afin d’établir des connexions génétiques entre ruchers, définir une méthode de mesure commune du poids de miel…
Ce travail est renouvelé chaque année avec l’apport de données de 302 colonies en 2022, 205 en 2023, 339 en 2024 soit au total 1284 colonies en 2024.
Une sélection plus fine grâce au Blup
Lorsque les reines candidates sont classées sur la base de leurs valeurs génétiques estimées en BLUP ou par sélection massale après correction de l’effet « rucher », il apparaît (Figure 2) qu’une sélection de 10 % des meilleures reines ne sélectionnerait pas les mêmes reines. En effet, la sélection généalogique permettant un classement plus précis car prenant en compte les performances des colonies apparentées grâce au pedigree.