La transhumance, pilier du métier d’apiculteur… malgré les défis
Pour les quatre apiculteurs que nous avons interrogés, la transhumance est quasiment incontournable, mais elle est aujourd’hui bousculée par le dérèglement climatique. Physiquement exigeante, elle entraîne un mode de vie particulier en saison, auquel tous sont attachés malgré tout.
Le dérèglement climatique est le premier point de convergence des échanges. « Ce que nous constatons ici c’est l’arrivée brutale du printemps depuis quelques années, où il n’y a pas de progressivité, avec des variations de températures fulgurantes en quelques jours », observe Maud Jaouen, en Bretagne. Dans le Centre-Val de Loire, Raffaël Quinet fait le même constat : « Les bourgeons sortent de plus en plus tôt et les gelées tardives de fin avril ou tout début mai peuvent alors faire très mal. » En pleine saison, certaines régions subissent des sécheresses et des pics de chaleur de plus en plus forts, tandis que d’autres connaissent des conditions climatiques instables : « En Bretagne, en juillet 2021, on faisait du feu dans la cheminée et il y avait de la loque européenne dans le couvain, c’était terrible », se souvient Maud Jaouen. Les mauvaises années semblent aussi plus fréquentes. « Aujourd’hui, une mauvaise année apicole revient tous les deux ou trois ans. Il faut être solide pour tenir. »
S’adapter pour sécuriser les miellées
Face à ces évolutions, les apiculteurs adaptent leurs stratégies. En Corse, Nathalie Bourras cherche la fraîcheur en installant ses ruchers toujours plus en altitude ou sur des versants plus ombragés. Raffaël Quinet, en Centre-Val de Loire, envisage de développer un circuit plus à l’est autour de la luzerne, avant d’enchaîner sur le sapin pour ne pas mettre « tous les œufs dans le même panier ». En Bretagne, Maud Jaouen et Roland Auffret, qui ne transhument que localement, s’intéressent aux ruches basse consommation pour préserver la santé des colonies. Dans le Sud-Est, Ivan Broncard intervient sur un territoire vaste et riche en miellées. Il commence à ajuster ses calendriers et à moduler ses circuits, même s’il reste difficile de trouver un bon équilibre pour les colonies comme pour l’apiculteur. Tous reconnaissent être en veille permanente, à l’affût de nouvelles idées pour adapter leurs pratiques et assurer la pérennité de leur activité.
Une activité physiquement exigeante
Suivre les miellées a aussi un coût humain. La fatigue, c’est l’autre variable qui revient pour tous en saison de production : « La période la plus dure, c’est fin juin, explique Nathalie Bourras. Les nuits sont courtes, il faut attendre très tard pour charger les ruches puis partir pour trois heures de route, décharger… » Maud Jaouen confirme : « Je me suis blessée assez sérieusement au dos avec le port de charges lors d’une transhumance en fin de saison. La fatigue a dû jouer. » Ivan Broncard, qui a ajusté ses plannings, témoigne : « En 2025, j’ai laissé mes ruches dans l’Ain, à 500 km de chez moi, pour la miellée de tilleul puis le sapin. C’était une réussite mais la conséquence c’est qu’il a fallu se déplacer chaque semaine pour rajouter des hausses, faire des récoltes intermédiaires… En termes de fatigue, c’était vraiment difficile. » Ces déplacements interrogent aussi certains apiculteurs sur leur impact environnemental, en partie compensé néanmoins par l’absence de recours au nourrissement des colonies.
Solidarités multiples
Malgré les difficultés, tous évoquent aussi les bons côtés de cette pratique. « Nous avons créé de belles amitiés au fil des années grâce aux transhumances. Cette période est l’occasion de revoir nos amis de la montagne », raconte Nathalie Bourras. L’entraide entre apiculteurs est fréquente. « Avec les copains apiculteurs, on essaie autant qu’on peut de caler nos transhumances le même jour pour se retrouver, boire le café ensemble, c’est convivial », explique Raffaël Quinet. « À la lavande, j’ai un ami qui vient de Carcassonne, il fait plus de dix heures de route, poursuit-il. Quand je vais visiter mes ruches, j’ouvre aussi les siennes pour lui dire quand venir. D’autres font ça pour moi, pour la miellée de tilleul. » Ivan Broncard, de son côté, travaille avec un collègue jeune installé : « Il m’accompagne sur toutes les transhumances tandis que moi je l’aide sur le matériel, les essaims, on se rend mutuellement service. »
Un équilibre de vie particulier
Et si la saison apicole est intense, elle laisse aussi une place importante à la vie personnelle le reste de l’année. « Je suis absent quelques jours par semaine de mai à septembre mais cela ne dure qu’un temps », explique Ivan Broncard. « Le reste de l’année, j’ai vraiment du temps pour moi et ma famille. » Une contrepartie qui, pour beaucoup, compense les nuits courtes et les kilomètres avalés pendant les transhumances.
Transhumance : la sécurité reste une priorité
Arrimage des ruches, temps de conduite, fatigue… La sécurité est une préoccupation partagée par tous les apiculteurs interrogés. Voici quelques précautions simples pour limiter les risques.
En amont de la transhumance
Vérifier l’éclairage du véhicule, et être équipé de lampes frontales. Selon la zone, prévoir des chaînes à neige adaptées à vos pneus en cas d’embourbement et être équipé de sangles de traction. Préparer le trajet et identifier d’éventuelles fermetures de route ou zones de travaux. Vérifier la compatibilité de l’attelage, de la remorque et le tonnage. Vérifier l’état des sangles d’arrimage. Prévoir des bombes anti-crevaisons et des roues de secours gonflées. Identifier si possible deux-trois personnes à contacter autour du rucher et avoir au moins une combinaison de plus pour solliciter un éventuel coup de main ou pour les secours. Prévoir un filet de transhumance.
Le jour de la transhumance
Garder votre combinaison dans la cabine. Arroser les ruches au chargement en cas de grosse chaleur. Vérifier le sanglage 3 km après le départ. Attention à la surcharge ! Vérifier toujours que votre poids ne dépasse pas la charge maximale autorisée pour votre véhicule. Rappel : un accident en surcharge causant un décès peut coûter jusqu’à cinq ans de prison et 75 000 euros d’amende. De plus, dans ce cas, vous, vos passagers et votre véhicule n’êtes pas assurés. Selon l’Institut national de recherche et de sécurité (INRS), 10 000 accidents par an seraient liés un mauvais arrimage.