Ivan Broncard, changer sans renier
Apiculteur à Toulon avec son épouse Nicola, Ivan Broncard est un grand transhumant qui questionne ses pratiques tout en reconnaissant la valeur de l’héritage dont il a bénéficié.
« J’ai mis du temps à prendre confiance en moi et à faire mes propres choix », témoigne Ivan Broncard, qui a progressivement pris la suite de ses parents à partir de 2010. « Leur exploitation, fondée en 1982, correspond vraiment au modèle typique de la région, qui transhume sur de longues distances. J’ai repris le matériel et le circuit, qui a toujours bien fonctionné. » Dans sa zone, le démarrage de printemps pour les colonies est très bien, d’autant qu’Ivan a la chance de se situer dans l’un des rares endroits encore pluvieux du Sud-Est. « Ici, on a quelques miellées précoces comme la bruyère blanche, mais on fait rarement du miel avant les premières grandes transhumances », indique-t-il. Et elles sont nombreuses. Thym, acacia, framboisier, tilleul, châtaignier, montagne, lavande, toutes fleurs, sapin, Ivan multiplie les déplacements tout au long de la saison, avec 24 transhumances au total (voir planning 2025).
Un modèle hérité, une mécanique bien rodée
« J’ai beaucoup de miellées différentes depuis toujours et même si tout cela peut sembler compliqué quand on regarde mon planning de transhumance, l’enchaînement a longtemps très bien fonctionné. En résumé, pendant la période de production, j’ai toujours fait en moyenne soit une transhumance, soit une récolte par semaine. »
Par ailleurs, les localisations ont aussi été pensées pour limiter les déplacements inutiles. « Même si elles sont lointaines, mes transhumances ne sont pas éparpillées. Je ne pars pas dans le Sud-Ouest pour le tournesol ou dans la montagne côté Alpes Maritimes, par exemple. » Ces trajectoires font qu’il peut profiter d’un trajet retour de transhumance en Ardèche pour visiter des ruches dans la Drôme, par exemple. Ivan s’aide aussi des balances pour limiter le nombre de visites et les programmer au bon moment. « En moyenne, je visite mes ruches tous les dix jours. »
Quand le calendrier se dérègle
Depuis 2021, néanmoins, cette mécanique bien huilée se grippe avec des changements qui compliquent le respect du calendrier. « Tout est vraiment chamboulé, avec des miellées qui sont plus avancées ou retardées, voire annulées, déplore l’apiculteur. Il y a des choses qui se resserrent et se bousculent dans la même semaine et puis parfois plus rien. » Parallèlement, Ivan commence à bouger certains circuits. Il avait pris un emplacement dans l’Ain en 2017 pour faire du sapin. « J’y emportais des ruches qui avaient fait l’acacia dans le Mâconnais avant et à la suite un châtaignier dont je n’étais pas satisfait. J’ai décidé d’emporter les ruches directement après l’acacia dans l’Ain pour tester le toutes fleurs là-bas et il s’est avéré que c’était un excellent tilleul… 1,8 tonne récoltée en 2025. Ce genre d’essais donne confiance pour tenter d’autres fonctionnements. »
Repenser les circuits pour préserver les colonies
Ivan questionne aussi l’impact de ses choix sur la santé des colonies. Le circuit ardéchois faisait démarrer très tôt les ruches sur la bruyère blanche pour les mener très tard vers le sapin ou le tournesol. « En termes d’organisation, c’était très efficace. Mais sur certaines années, on créait des dynamiques de colonies trop puissantes, avec de grandes surfaces de couvain, des famines possibles et souvent des pertes de fin de saison ou hivernales liées à varroa. »
Il a donc réfléchi à adapter mieux les circuits. Il a fini par trouver une organisation qu’il va tester en 2026. « Je vais faire terminer plus tôt les colonies les plus précoces, issues de la bruyère blanche, sur une lavande dans la Drôme. Les plus tardives débuteront sur des miellées puissantes en juin, capables d’attendre un traitement varroa jusqu’à début septembre sur le tournesol ou le sapin. L’idée pour moi, ce n’est plus seulement que le planning fonctionne. C’est aussi que les colonies tiennent sur la durée. »
Produire loin, vendre ici : un équilibre en question
En 2025, l’essentiel de la récolte a été réalisé en Auvergne-Rhône-Alpes, parfois à 500 km de Toulon. « J’ai explosé mon bilan fatigue autant que mon bilan carbone. »
Ces miellées lointaines sont intéressantes, mais posent la question du sens. Faut-il continuer à produire toujours plus loin, ou repenser l’équilibre global de l’exploitation ?
Ivan sait qu’il bénéficie d’un atout rare : une zone de commercialisation dynamique, de Marseille à Saint-Tropez. « Je peux produire loin, mais c’est ici que sont tous mes débouchés commerciaux. »
Le changement climatique, l’amélioration des circuits pour les colonies, le maintien d’un équilibre global… beaucoup de sujets qui font réfléchir et bouger Ivan. « Parfois, je ne sais pas si c’est le climat qui me pousse à changer ou si c’est moi qui ai envie d’essayer autre chose. Peut-être un peu des deux. » Entre fidélité au modèle familial et ajustements successifs, l’apiculture d’Ivan reste en mouvement.
Matériel : renouveler à l’identique ou faire évoluer ?
En 2020, Ivan décide de changer son camion vieillissant, qui commençait à trop coûter en réparation. Faut-il passer à un poids lourd avec couchette, comme beaucoup de confrères ? « Pour le confort de l’apiculteur, c’est quand même bien, on va loin, on a besoin de repos. » Mais ce choix implique un poids lourd plus long, qui conduirait à abandonner certains emplacements de transhumance et qui serait plus difficile à manœuvrer en pleine agglomération toulonnaise. Finalement, Ivan décide de garder la même catégorie de véhicule que celle qu’il a toujours connue, parfaitement adaptée à son exploitation. « Je l’ai fait carrosser sur mesure pour mon usage, j’en suis très content. » Même démarche avec le chargeur en 2023, il garde également un chargeur à chenille, comme le précédent, mais le choisit légèrement plus compact et maniable, parfait pour les terrains en terrasse des monts toulonnais ou d’Ardèche. « Nos emplacements ne fonctionneraient pas avec une grue. » Le matériel évolue comme le circuit, par ajustements progressifs.