Habituez-vous à prononcer son nom : « Tropilaelaps »
Absent de l’Union européenne, il fait cependant parler de lui : « Tropilaelaps », originaire d’Asie du Sud-Est et responsable de la tropilaelose, est aujourd’hui signalé aux frontières de l’Europe de l’Est. Les plus pessimistes prévoient une possible arrivée en France dans moins de cinq ans, malgré la surveillance et les mesures dont il fait l’objet. Une menace qui inquiète.
Si les deux espèces sont bien différenciables avec une loupe (figure 2), la comparaison avec varroa est indéniable : Tropilaelaps vit presque exclusivement dans le couvain, où il est très discret et difficilement repérable. De plus, comme varroa, il se multiplie dans le couvain operculé, mais il n’a pas besoin de s’accoupler pour donner une descendance : même non fécondée, une femelle donnera une progéniture abondante. On estime qu’une femelle Tropilaelaps donnera deux à trois fois plus de descendants qu’une femelle varroa. Tropilaelaps se nourrit exclusivement sur le couvain et ne semble pas capable de perforer la cuticule des abeilles adultes. Pour prélever sa nourriture, il perfore les larves et les nymphes en de multiples endroits, contrairement à varroa, dont la progéniture utilise le seul lieu de ponction créé par leur mère. Sa présence hors du couvain est très limitée (mais pas impossible : de trois à sept jours maximum) et les dommages physiques qu’il induit au couvain parasité sont très importants. Enfin, comme pour varroa, un large panel de virus des abeilles a été détecté chez Tropilaelaps et il pourrait jouer un rôle dans la transmission du virus des ailes déformées.
Un danger biologique majeur pour les colonies
La tropilaelose est en tout point comparable à la varroose : affaiblissement des colonies, dépopulation, couvain en mosaïque, opercules percés, imagos morts à l’émergence, la langue tirée, jeunes abeilles présentant des anomalies morphologiques, désertion, etc. Toutefois, les performances de Tropilaelaps en matière de prolificité changent la donne : alors que les premiers signes de varroose n’apparaissent généralement qu’en fin de saison apicole, il faut craindre avec Tropilaelaps de possibles troubles en cours de saison. Sans oublier que les deux parasites peuvent cohabiter. Nos repères acquis avec varroa en matière de surveillance et de seuil d’infestation admissible seront nécessairement à revoir en cas d’arrivée de Tropilaelaps.
Déclaration obligatoire aux services vétérinaires en cas de suspicion
Les pays membres de l’Union européenne ont une obligation de déclaration, de surveillance et de certification pour les échanges intracommunautaires et les importations de pays tiers (pays hors UE). À cela l’État français maintient, en cas de détection, la mise en œuvre de mesures de police sanitaire visant à éliminer le parasite et éviter sa propagation (limitation des mouvements de ruches, mesures d’assainissement) et prévoit une indemnisation des apiculteurs.
Toute suspicion doit faire l’objet d’une déclaration à la direction départementale en charge de la protection des populations (DDecPP) ou par l’intermédiaire de l’Observatoire des mortalités et des affaiblissements de l’abeille mellifère (OMAA), c’est une obligation légale. Les cas suspects sont traités par le Laboratoire national de référence (Anses de Sophia-Antipolis) et toute détection de l’acarien est déclarée aux instances européennes et communiquée à l’Organisation mondiale pour la santé animale (OMSA).
Introduction d’abeilles depuis l’étranger : des règles à respecter afin de limiter les risques
Pour limiter le risque d’introduction, la législation européenne interdit les importations d’essaims d’abeilles ou de colonies provenant de pays tiers. Seule l’importation de reines d’abeilles est autorisée, mais en provenance d’un nombre restreint de pays hors Union européenne et elle doit faire l’objet d’une déclaration à la DDecPP et d’un certificat sanitaire garantissant le statut indemne de la zone d’origine. À leur arrivée dans l’Union européenne, les reines doivent être transférées dans de nouvelles cages avec de nouvelles abeilles accompagnatrices ; les cages, abeilles accompagnatrices et les emballages d’origine font ensuite l’objet d’un examen dans un laboratoire agréé. Des règles s’appliquent aussi pour les introductions d’abeilles en provenance des États membres de l’Union européenne, appelées « échanges intracommunautaires ». Une introduction de Tropilaelaps pourrait avoir des conséquences sanitaires et économiques graves pour la filière. La vigilance des apiculteurs est donc primordiale pour empêcher son arrivée et éviter que ce petit parasite passe au travers des mailles des dispositifs de surveillance.
IMPORTANT : Lorsque vous achetez des abeilles vivantes (reines, essaims, paquets d’abeilles…) produites à l’étranger à un revendeur en France, exigez un certificat sanitaire ! Si vous souhaitez importer directement des abeilles depuis l’étranger, contactez votre DDecPP pour déclarer cette importation et connaître les démarches à conduire.
Une vigilance accrue est nécessaire pour une détection précoce
La détection précoce vise à repérer au plus tôt le(s) premier(s) individu(s). Trouver Tropilaelaps nécessite une recherche active, il est donc nécessaire de connaître les méthodes et leur sensibilité (figure 3). La phase de présence sur les abeilles adultes (aussi appelée « phorésie ») est restreinte pour Tropilaelaps, le lavage des abeilles est donc peu efficace pour le dépistage. L’observation sur lange graissé doit être fréquente pour nettoyer les débris de ruche où il est difficilement repérable. La recherche dans le couvain operculé de nymphes âgées est plus ciblée et peut nécessiter de nombreuses désoperculations pour détecter les premiers individus. L’emploi d’un peigne à désoperculer n’est pas adapté car il endommage les acariens, l’usage d’une pince fine ou de bandes de cire dépilatoire est préférable. Ces méthodes sont chronophages, notamment en raison de la petite taille du parasite, qui rend sa détection difficile. L’observation et la vigilance sont essentielles face à ce risque !
Face à « Tropilaelaps » quelles méthodes de lutte sont réellement efficaces ?
Dans les régions où « Tropilaelaps » est endémique, la survie des colonies d’abeilles repose sur une savante combinaison de mesures prophylactiques, de pratiques apicoles adaptées et de traitements acaricides.
Les fortes infestations non contrôlées provoquent un effondrement des colonies en quelques semaines. En pratique, les apiculteurs utilisent majoritairement des acaricides déjà employés contre varroa (amitraze, fluvalinate, fluméthrine, coumaphos, acide formique, thymol). Ces traitements montrent une bonne efficacité sur Tropilaelaps, y compris dans le couvain operculé pour l’acide formique. Néanmoins, la multiplication des traitements augmente les coûts, le risque de résidus dans les produits de la ruche et surtout la pression de sélection sur varroa en cas de co-infestation, favorisant l’émergence de résistances. Une rotation raisonnée des molécules est, là aussi, indispensable.
La rupture de couvain est une stratégie efficace mais contraignante
Les méthodes populationnelles sont particulièrement efficaces pour réduire drastiquement l’infestation car Tropilaelaps est incapable de survivre durablement sur les abeilles adultes. L’encagement de la reine est pratiqué de 9 à 24 jours selon la gravité de l’infestation et le besoin de maintenir une population d’abeilles récolteuses. En cas d’urgence, et dès que la situation s’y prête, le retrait ou la destruction de cadres de couvain permet une chute rapide de l’infestation. Toutefois, ces méthodes sont très consommatrices de main-d’œuvre et difficiles à utiliser pendant une miellée. Leur faisabilité dépend donc fortement du calendrier apicole.
Des pistes prometteuses, encore à confirmer
Des solutions innovantes sont à l’étude : le traitement thermique du couvain, déjà utilisé contre varroa, provoque une mortalité élevée chez Tropilaelaps. Toutefois, les effets à moyen terme sur la colonie restent à évaluer. Enfin, des colonies montrent des capacités de retrait du couvain infesté ou d’élimination partielle des acariens adultes, ouvrant la voie à long terme à des programmes de sélection d’abeilles aux comportements hygiéniques et de toilettage adaptés aux contextes locaux.
Pour une approche technico-économique de la gestion des parasites apicoles
En zone endémique, la gestion de Tropilaelaps impose une approche intégrée, combinant surveillance fine, adaptation saisonnière des pratiques et traitements ciblés. Le défi majeur est de concilier efficacité sanitaire, viabilité économique des exploitations et limitation des impacts à long terme sur la santé des colonies. Sous nos latitudes, certains contextes d’hiver rigoureux permettraient de contrecarrer naturellement l’infestation par une absence de couvain suffisamment longue. Mais l’évolution climatique perturbe les arrêts de ponte et fragilise ce scénario. Il n’existe actuellement pas de médicaments autorisés contre Tropilaelaps dans l’Union européenne. Même si les acaricides utilisés là où il est endémique sont aussi employés en France contre varroa, et que l’on peut s’attendre à ce qu’ils impactent aussi Tropilaelaps, certaines formes de médicaments, comme les lanières ciblant les parasites présents sur les abeilles adultes, ne conviennent pas pour traiter la tropilaelose. L’arrivée de Tropilaelaps nécessiterait d’adapter nos pratiques et devrait aussi rebattre les cartes de la lutte contre varroa.