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Climat et apiculture : ce que le dérèglement change pour les abeilles et les apiculteurs

Sécheresses, canicules, manque de froid hivernal… Le changement climatique bouleverse les équilibres agronomiques sur lesquels repose l’apiculture. Serge Zaka, spécialiste en liens entre climat et agriculture, nous explique les mécanismes en jeu et les pistes d’adaptation à envisager.

Vous êtes agrométéorologue et agroclimatologue. En quoi consistent ces disciplines ?

Serge Zaka : L’agrométéorologie et l’agroclimatologie étudient les liens entre le climat et l’agriculture, mais sur des échelles de temps différentes. L’agrométéorologie travaille sur le court terme : elle utilise les prévisions météorologiques pour anticiper les risques pour les cultures, comme le gel, la sécheresse ou les fortes chaleurs. L’agroclimatologie, elle, analyse l’évolution du climat sur plusieurs décennies afin de comprendre comment les zones de culture, les rendements ou les espèces cultivées vont évoluer, et comment l’agriculture peut s’y adapter.

Vous pointez le manque de froid hivernal comme la principale menace pour la végétation. Pourquoi ce facteur est-il si important ?

S. Z. : On parle beaucoup des sécheresses et des canicules, et elles sont évidemment très importantes. Mais il faut y ajouter un facteur souvent oublié : le manque de froid hivernal. Beaucoup de végétaux ont besoin d’une période de froid pour pouvoir fleurir correctement au printemps, c’est ce qu’on appelle la vernalisation. Avec le réchauffement climatique, ce froid devient parfois insuffisant, ce qui peut perturber la floraison et favoriser aussi la survie hivernale de certaines maladies et ravageurs.

C’est probablement le principal facteur limitant qui va modifier l’aire de répartition de nombreux arbres fruitiers en Europe au cours du siècle. Et c’est un problème difficile à compenser : on peut parfois atténuer la canicule avec de l’ombrage, ou la sécheresse avec l’irrigation. Mais recréer du froid en hiver est beaucoup plus compliqué.

Quelles conséquences et quelles adaptations prévoir pour l’agriculture à moyen et long terme ?

S. Z. : Il n’existe pas une solution unique, mais une combinaison de solutions complémentaires. L’adaptation passera par la génétique, avec des variétés plus résistantes à la chaleur, à la sécheresse ou aux maladies, par l’agronomie, avec l’évolution des dates de semis et la diversification des cultures, et par l’aménagement des paysages pour recréer des microclimats : haies, agroforesterie, couverts végétaux.

Il faudra aussi mobiliser la technologie et l’irrigation raisonnée, et parfois adapter la biogéographie des cultures, c’est-à-dire déplacer certaines productions vers des zones plus favorables. Mais ce déplacement n’est pas seulement agronomique : il faut aussi créer de nouvelles filières, adapter les outils de transformation, les marchés, et parfois même les habitudes de consommation.

L’apiculture est étroitement liée au monde agricole. Quelles conséquences le changement climatique aura-t-il sur le monde apicole ?

S. Z. : L’apiculture est très dépendante à la fois de l’agriculture et de l’état général des écosystèmes, et les impacts du changement climatique s’y accumulent sur plusieurs fronts à la fois.

Le premier effet visible concerne les ressources. Les floraisons se décalent, avancent ou reculent selon les années, et leur durée se raccourcit sous l’effet des hausses de températures. Certaines échouent complètement lors d’événements extrêmes, canicules, gelées tardives ou sécheresses prolongées, réduisant la quantité et la qualité du nectar et du pollen disponibles. Les périodes de disette entre les miellées deviennent plus fréquentes et plus prononcées. Certaines miellées tendent à se raréfier ou à disparaître dans des régions où elles étaient autrefois fiables.

Le deuxième effet touche directement la santé des colonies. Le cycle biologique des abeilles est perturbé : les arrêts de ponte deviennent intempestifs en période de sécheresse, tandis que l’absence de gel hivernal empêche l’arrêt de ponte naturel. Les défenses immunitaires s’affaiblissent, car la pénurie de pollen augmente la sensibilité des abeilles aux pathogènes. La pression du varroa s’accroît avec le réchauffement. Les hivers plus doux favorisent aussi la survie et l’expansion du frelon asiatique, dont les colonies se développent plus tôt au printemps, augmentant la pression de prédation sur les ruches.

Le troisième effet est économique. Les coûts de production augmentent : plus de nourrissement pour pallier le manque de ressources, plus de transhumances pour aller chercher les miellées là où elles se trouvent, plus d’équipements pour abreuver les colonies et isoler les ruches. La variabilité de la production rend la gestion financière des exploitations difficile, et les destructions de ruchers lors d’événements extrêmes, incendies, inondations, ajoutent une instabilité supplémentaire. Les exploitations du sud de la France sont particulièrement exposées, certaines ayant été fragilisées plusieurs années consécutives.

Pour l’apiculture transhumante en particulier, quelles adaptations semblent nécessaires ?

S. Z. : Face à ces pressions cumulées, la transhumance reste un bon levier dont disposent les apiculteurs professionnels. Mais pour rester efficace, elle doit devenir plus stratégique : bouger au bon moment, vers le bon endroit, avec les bonnes colonies.

Plusieurs pratiques permettent d’aller dans ce sens. Les balances connectées permettent, par exemple, de détecter le démarrage d’une miellée en temps réel et d’ajuster les itinéraires sans attendre. Multiplier les emplacements disponibles offre aussi plus de souplesse pour saisir des fenêtres de miellées plus courtes et plus imprévisibles. Dans ce contexte où certaines miellées seront plus intenses, disposer de colonies robustes et populeuses au bon moment devient aussi déterminant que le choix de l’emplacement lui-même.

Dans ce contexte, la santé des colonies reste un point primordial. La sélection et le renouvellement des reines constituent aussi un levier important. Des lignées présentant une bonne dynamique et une tolérance aux stress environnementaux permettront d’exploiter plus facilement une miellée courte et s’en sortir lors d’épisodes de carence alimentaire.

La transhumance doit enfin s’inscrire dans une stratégie d’exploitation plus large. Monter en technicité par la formation, diversifier ses productions vers le pollen, la propolis ou la gelée royale, pour ne pas dépendre uniquement du miel constitue un levier de résilience économique, et s’appuyer sur les observatoires de miellées pour mieux interpréter un calendrier floral qui continue de se décaler, sont autant de pistes à explorer.

Certains apiculteurs explorent aussi des stratégies territoriales : travailler avec les agriculteurs et collectivités pour développer les ressources mellifères : implantation de haies, couverts fleuris…

Développer ses compétences en météorologie et biologie végétale, rejoindre des réseaux de communication sur les floraisons : autant de leviers qui peuvent s’avérer tout aussi que le camion et la remorque.

Qui est Serge Zaka ?

Serge Zaka est ingénieur agronome et docteur en agroclimatologie. Il est président et fondateur d’Agroclimat2050, un bureau d’études spécialisé dans l’analyse des impacts du changement climatique sur l’agriculture, et vice-président d’Infoclimat, association de référence dans la diffusion de l’information climatique.

Depuis plusieurs années, il accompagne les filières agricoles et les territoires dans la compréhension des évolutions climatiques et de leurs implications concrètes sur le terrain. Dans le contexte apicole, ses analyses permettent de remettre en perspective scientifique des phénomènes que beaucoup d’apiculteurs observent déjà au quotidien : décalages de floraison, enchaînement des miellées, hivers plus doux, stress hydrique, et une variabilité de plus en plus marquée d’une année sur l’autre.

Rédaction Réussir

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