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Grand témoin
“Un pays qui ne saurait nourrir son peuple...”

Invitée d’honneur de l’Amoma 15, Christiane Lambert, présidente du Copa, a mis en exergue le rôle majeur de l’agriculture, au carrefour de nombreux défis mondiaux.

Christiane Lambert, présidente du Copa : “Certes il y a des écarts dans l’agriculture, mais il y a aussi de belles réussites et il faut savoir dire quand ça va mieux. »
Christiane Lambert, présidente du Copa : “Certes il y a des écarts dans l’agriculture, mais il y a aussi de belles réussites et il faut savoir dire quand ça va mieux. »
© © PO

L’histoire a une fâcheuse tendance à bégayer et jamais la France et ses citoyens ne sont plus reconnaissants envers leurs agriculteurs qu’au sortir de crises profondes. C’est vers le monde paysan, qui a payé un lourd tribut dans le conflit comme lors de celui de 1914-18, que l’on confie la mission de nourrir la France exsangue au lendemain de la Seconde guerre mondiale en lui donnant les moyens d’un formidable essor. “Un pays qui ne saurait nourrir son peuple ne saurait être une grande Nation”, déclarait déjà le Général De Gaulle à l’aube des années 1960, comme l’a rappelé lundi Christiane Lambert, ancienne présidente du CNJA et de la FNSEA et actuelle présidente de la Copa(1), conviée à évoquer devant l’assemblée générale de l’Amoma(2) sa vision de l’avenir de l’agriculture, en particulier de montagne.

Produire plus, mieux avec les contraintes du climat
Six décennies plus tard, Julien Denormandie, prometteur ministre de l’Agriculture, ne dira pas autre chose devant les députés à peine le premier confinement passé, évoquant ce même enjeu stratégique : “Un pays qui ne saurait assurer sa souveraineté alimentaire et qui aurait autant de dépendance ne serait pas au rendez-vous de l’Histoire.” La mise en garde a fait long feu : si les Français ont eu peur quelques mois durant de manquer d’huile, de moutarde ou encore de pâtes, jamais la courbe des importations n’est repartie autant en flèche, inversement proportionnelle à celle du solde commercial agricole tricolore quasiment réduit à néant.
L’ex présidente du premier syndicat agricole français a aussi souligné que la Communauté européenne avait été portée sur les fonds baptismaux en 1957 autour de deux piliers, l’agriculture mais aussi l’énergie, ”deux éléments clés de la stabilité - y compris démocratique - d’un pays”... La guerre en Ukraine a servi aux dirigeants européens de douloureuse piqûre de rappel.
Voilà pour le contexte récent, qu’en est-il des enjeux pour l’agriculture française et européen-
ne ? Nourrir 2,5 milliards d’individus de plus à l’horizon 2050, avec des pratiques plus vertueuses et économes, le tout en subissant une accélération rapide des effets du changement climatique. Équation du troisième degré qui, pour Christiane Lambert, mérite bien plus que les solutions simplistes et les débats “punchline” prisés de certains médias. Et l’agricultrice, installée avec son mari et désormais aussi son fils et leur salariée en élevage porcin dans le Maine-et-Loir, de déconstruire le discours décroissant, en reprenant les données de la FAO(3) : pour subvenir aux besoins de ces 2,5 milliards de nouveaux terriens, il faudra produire 70 % de viande rouge en plus d’ici 2050, plus de lait, plus de blé aussi... sous peine de voir se multiplier les vagues migratoires sur une Méditerranée devenue cimetière.
“Nous, agriculteurs, sommes au cœur, au carrefour de tous ces débats”, a affiché la présidente de la Copa non sans omettre le diktat d’une société urbaine “qui met tout en équations au carré mais qui ne connaît pas la vulnérabilité au climat de nos exploitations qui travaillent avec du vivant, ni la relation des éleveurs avec leurs animaux”.

Savoir dire quand ça va
Et l’équation se corse encore avec la pyramide des âges des chefs d’exploitation agricole dont 40 % feront valoir leurs droits à la retraite dans la décennie : “Il va falloir trouver à la fois des jeunes agriculteurs (pour les remplacer) mais aussi des salariés. On n’y arrivera pas sans des perspectives de revenus plus attrayantes”, a pointé la responsable agricole dans son intervention, reconnaissant certes des cours des productions animales meilleurs ces deux dernières années, mais “pas forcément pour les bonnes raisons”, à savoir sous l’effet premier de la décapitalisation du cheptel allaitant mais aussi laitier.
Pas de quoi rassurer ni attirer des porteurs de projets agricoles : voilà pourquoi, avant de lister les arguments qui font selon elle de l’agriculture avant tout une source de solutions à tous ces défis, Christiane Lambert invite ses pairs et plus globalement le monde agricole à s’extraire d’une communication systématiquement pessimiste. “Certes il y a des écarts dans l’agriculture, mais il y a aussi de belles réussites et il faut savoir dire quand ça va mieux”, estime la présidente du Copa mêlant opiniâtreté et perspicacité, et confiante dans la capacité d’adaptation de l’agriculture. À condition que les règles du jeu soient communes avec ses concurrentes. Christiane Lambert voit aussi des opportunités à saisir pour diversifier (et non substituer) les revenus des agriculteurs : à travers la vente de crédits carbone, dispositif auquel Bruno Dufayet, ancien président de la FNB, a fortement œuvré et qui a déjà permis “à plus de 3 000 agriculteurs de toucher un chèque”. Au passage, elle a glissé qu’un hectare de maïs, culture diabolisée par certains, captait deux fois plus de carbone qu’un hectare de forêt.

Biomasse : “un boulevard devant nous”
“On fait la même chose avec la biodiversité en monnayant les services rendus : des agriculteurs, comme ceux du Quercy lotois où j’étais récemment, sont rémunérés par une entreprise de luxe pour avoir réintroduit du sainfoin dans leurs parcelles, sainfoin qui sert aux abeilles, au microbiote des brebis, à la qualité des agneaux...” a illustré l’intervenante avant de citer le photovoltaïque et le potentiel à venir sur la biomasse, les biomatériaux. “La biomasse, c’est nous ! a-t-elle assuré. Si on est capable d’être suffisamment organisés, on a un boulevard extrêmement important devant nous !” Et le Cantal ? “Le Cantal a une identité extraordinaire, connu de tous : c’est le pays vert, celui des cinq AOP laitières, avec des atouts différenciateurs dont les agriculteurs ont su se saisir”, a simplement déclaré celle qui s’est d’abord installée sur le territoire massiacois, âgée alors d’à peine 19 ans.
Ses derniers mots ont été pour exhorter ses collègues à l’engagement, certes synonyme de contraintes (“ je n’ai pas usé beaucoup de canapés, ni de chaussons”) mais si enrichissant en rencontres, expériences. “Se sentir utile, c’est un formidable carburant pour rester “in”.”


(1) Comité des organisations professionnelles agricoles de l’Union européenne.
(2) Association des médaillés du mérite agricole.
(3) Organisation pour l’alimentation et l’agriculture, organe de l’Onu.

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