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Turquie : un marché et allié potentiel complexe pour l'Union européenne

De retour d'une mission en Turquie, le sénateur Mézard, mandaté par Gérard Larcher, décrypte la complexité de la situation de ce pays et de ses relations avec la France et l'Europe.

Jacques Mézard en entretien avec Ismail Kahraman, président de la Grande Assemblée nationale de Turquie.
Jacques Mézard en entretien avec Ismail Kahraman, président de la Grande Assemblée nationale de Turquie.
© UC

Vous revenez d'une mission en Turquie mandaté par Gérard Larcher. Avez-vous pu échanger sur la réouverture du marché turc aux bovins français, même si ce sujet doit paraître secondaire au vu de la situation géopolitique ?

Jacques Mézard : "Il y a effectivement une conjonction d'éléments conflictuels et négatifs tant sur le plan intérieur qu'extérieur au pays qui fait que ce n'est pas la priorité du moment. Mais je n'ai pas manqué d'évoquer à notre ambassade la question des exportations de viande bovine française. Je reste persuadé qu'il y a un avenir dans ce pays pour nos animaux, qui correspondent à la demande, si l'on s'inscrit dans la durée. La situation actuelle est complexe en Turquie mais sur le plan économique, ce pays a triplé son PIB en douze ans, c'est aujourd'hui la dixième puissance mondiale, avec une croissance continue, bien qu'un peu moins forte que ces dernières années. Cette croissance a amené une augmentation considérable du niveau de vie qui a certes concerné une certaine nomenklatura mais qui a aussi bénéficié au peuple turc, notamment dans les régions rurales. De ce fait, comme les Turcs ne mangent très majoritairement pas de porc, il manque de plus en plus de viande bovine. D'où l'intérêt de ce marché de 72 millions d'habitants. Les choses étaient très bien parties pour nos exportations de broutards avant la crise de la fièvre catarrhale(1). Tous les retours des Turcs sont favorables à notre production bovine qu'ils considèrent de qualité et qui jouit d'une très bonne image. On a su aussi s'adapter à leur demande, à savoir des broutards légers. Ceci dit, ce sont des marchés où il faut construire des relations constantes, se créer un réseau de partenaires. Il ne s'agit pas de faire des coups. Il faut avoir une politique sur la durée."

 

Pensez-vous que les choses puissent évoluer ou le marché a-t-il déjà été investi par d'autres ?

J. M. : "Je ne crois pas qu'on ait été remplacés. Il s'agit plus d'une fermeture du robinet d'accès que d'une ouverture à d'autres fournisseurs. Et le marché n'est pas complètement bloqué. Au-delà de la qualité de nos animaux qui constitue un réel atout, nous avons aussi, sur place, une ambassade très mobilisée sur ces questions, avec des gens très compétents, qui connaissent très bien les questions agricoles et ce dossier. Après, les relations bilatérales sont plus compliquées..."

Quel était l'objet de cette mission d'information ?

J. M. : "Il s'agissait d'une mission d'information en tant que représentant personnel du président du Sénat, Gérard Larcher, et ancien président du groupe France Turquie, pour faire le point sur la situation du pays confronté à l'afflux de 3 millions de réfugiés, à la question kurde, aux négociations avec l'Union européenne, et à l'évolution du régime en matière de politique intérieure et de libertés publiques. Durant ces deux jours, j'ai eu des entretiens directs avec le président de la Grande Assemblée nationale turque, le président de la commission des Affaires étrangères de l'Assemblée, les vice-présidents en charge des questions internationales des partis politiques de la majorité et de l'opposition, des universitaires et le représentant du Haut conseil des réfugiés de l'ONU."

 

Vous évoquez l'adhésion de la Turquie à l'UE, la jugez-vous pertinente dans une Europe bousculée par la crise de migrants, tentée par le repli sur soi et qui, en même temps, doit lutter contre le terrorisme ?

J. M. : "La Turquie se trouve aujourd'hui dans un certain isolement, bordée au sud par la Syrie et l'Irak, à l'est par l'Iran, au nord-est l'Arménie, à l'ouest la Grèce... En même temps, j'ai senti une volonté très forte, en tout cas exprimée par l'ensemble de l'échiquier politique turc, d'adhérer à l'UE. En faisant valoir qu'ils se sentent profondément Européens, que l'Europe est leur maison, qu'ils ont un petit morceau à l'ouest d'Istanbul qui touche la Grèce, qu'ils sont membre associé de l'Union européenne depuis 1963, membre du Conseil de l'Europe, membre de l'Otan... Il y a d'ailleurs une confusion dans nos pays d'Europe occidentale : les Turcs, s'ils sont majoritairement musulmans, ne sont absolument pas arabes. La position de la France a d'ailleurs évolué et ces derniers temps, elle n'émet plus de véto à une possible adhésion. Si les Turcs adhéraient à l'UE, économiquement, ils ne seraient pas une charge pour l'Europe avec un poids du déficit qui ne dépasse pas 31 % de leur PIB, contre 100 % en France... et plus de 60 % pour l'Allemagne. En même temps, la réponse n'est pas si simple : avec 75 millions d'habitants, la Turquie deviendrait le pays le plus important de l'UE. Et puis il y a les questions de politique intérieure et de respect des libertés d'expression en Turquie qui posent des points de compatibilité avec les chapitres 23 et 24 de la Constitution européenne, des questions que je n'ai cessé de rappeler dans mes entretiens. C'est déjà compliqué à 28... Je me demande, comme certains, s'il ne faut pas envisager l'Europe avec un noyau dur avec autour un ensemble d'États avec moins de contraintes auquel pourrait s'intégrer la Turquie. On a déjà avec l'euro et Shengen une Europe à géométrie variable. Quoi qu'il en soit, au niveau géopolitique, on a plus intérêt à ce que la Turquie soit associée à l'Europe qu'à l'Orient."

 

Et sur la question des réfugiés ?

J. M. : "La Turquie assure aujourd'hui une charge exceptionnelle en accueillant 3 millions de réfugiés, dont plus de 2,5 millions de Syriens dont l'objectif numéro un, pour beaucoup, est de retourner un jour en Syrie. Parmi ces migrants, seuls 15 % vivent dans des camps dont tout le monde, y compris le HCR, considère qu'ils sont corrects. Cela veut dire que 85 % des migrants sont intégrés dans la population sans que leurs conditions de vie soient bien évidemment exceptionnelles. Mais les Turcs viennent de décider d'ouvrir le droit du travail aux migrants, de leur construire un certain nombre d'écoles... Le coût de cet accueil des migrants dépasse les 10 milliards d'euros pour ce pays sans que, jusqu'ici, cela ait jamais suscité de conflit entre les grandes formations politiques. À cet égard, la réaction de l'Europe qui se prétend le coeur de l'humanisme et de la démocratie, est très difficile à entendre." Cette crise dite des migrants peut-elle faire exploser l'UE ? J. M. : "Exploser non, mais j'espère que cela la fera réfléchir sur des évolutions et prendre conscience que la construction européenne ne peut être figée. La question des migrants est un problème humain, économique, de société, sachant que les Turcs sont convaincus que si la frontière grecque est perçue comme poreuse, on assistera à un déferlement de migrants économiques en Europe où ils ne vivront pas dans des conditions bien formidables..."

 

(1) Sur les neuf premiers mois de 2015, La Turquie a absorbé 79 300 têtes, soit près de 10 % des animaux maigres de plus de 80 kilos exportés par la France. Et soit à peine moins que l'Espagne. La réouverture du marché est suspendue aux négociations sanitaires entre les deux pays.

 

Plus d'infos à lire cette semaine dans L'Union du Cantal.

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