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L'importance des relations humaines dans l'installation en société

L’installation des agriculteurs en société a le vent en poupe mais "on écarte trop souvent les hommes, la communication et les relations humaines", estime Gilbert Godet, médiateur et formateur en relation humaine dans les sociétés.

© REUSSIR Jean Nanteuil

Interview

Pour Gilbert Godet, médiateur et formateur en relation humaine dans les sociétés depuis 1989, les relations humaines font parties des clefs de la réussite, voire la plus importante. Les installations actuelles en agriculture se font de plus en plus sous forme sociétaire, quels que soient les types de production.
Elles représentent en France 41 % des exploitations professionnelles, 13 % des Gaec, 21 % des EARL et 7 % des sociétés d’une autre forme.
Ces chiffres mettent en évidence l’importance du nombre des installations sous forme sociétaire et cette tendance est toujours en évolution d’année en année. Derrière ces chiffres, il y a des aboutissements positifs mais également très négatifs. En effet, sur le terrain, on constate souvent dans les premières années de l’installation, un dysfonctionnement dans les relations humaines entre les associés. Cela se traduit par une impossibilité de discuter de l’organisation du travail, d’un projet ou simplement de dialoguer. Puis tout va crescendo jusqu’à l’explosion.


Comment expliquez-vous qu’il y ait des problèmes de relation entre les associés ?   
P.G. : Avant toute chose, il faut dire que toutes les installations sous forme sociétaire en agriculture n’ont à aucun moment été faites en s’interrogeant sur la place des relations humaines et de la communication entre associés. Sont-ils bien en phase ? Se connaissent-ils bien ? Y a-t-il un projet commun ?
La seule approche qui est faite et la seule ligne directrice fixée et/ou proposées aux futurs associés, repose sur la fiscalité, l’économie, les cotisations sociales, etc. Les conseillers qui encadrent les agriculteurs pendant cette phase de pré-installation sont des juristes, des fiscalistes et des économistes. Ils ne sont pas du tout sensibilisés aux relations humaines.
Cela explique en grande partie les dysfonctionnements après l’installation. On voit très souvent apparaître après un an ou deux de fonctionnement, les premiers tiraillements. C’est à ce moment-là que les désaccords surgissent, que les conflits de générations font jour et j’en passe. Se mettre en société c’est tout partager : les décisions, les projets, l’organisation du travail, les représentations extérieures, les résultats économiques, etc. Il ne doit pas y avoir ni de dominant, ni de dominé mais un partage d’expérience et une complémentarité.
Pendant cette période de pré-installation, alors qu’il faudrait analyser cette adéquation entre les futurs associés, cette étape est souvent écartée du processus au profit des aspects technico-économiques.
Pour résumer, s’il y a des problèmes entre les associés c’est que premièrement ils ne se connaissent pas et deuxièmement ils ne savent pas communiquer.  


Y a-t-il des formes d’associations plus exposées aux dysfonctionnements que d’autres ?
P.G. : Bien sûr, ce sont les associations en famille qui sont les plus exposées aux dysfonctionnements tels que père et fils, mari et femme, etc. Contrairement aux idées reçues ce sont les associations entre tiers qui sont les moins exposées.
En famille, c’est évident on se connaît n’est-ce pas ? Eh bien non! Rien n’est évident et se mettre en société génère un changement du mode relationnel et ça, il vaut mieux le découvrir avant qu’après l’installation. Prenons quand même un peu de recul : si c’est une installation en famille entre père et fils pour 2 à 3 ans en vue de transmettre l’exploitation, ce n’est pas trop important mais attention, il faudra que l’aîné sache bien passer la main « une main de velours dans un gant de fer ».


Avez-vous beaucoup de dossiers ? Comment vous arrivent-ils ?
P.G. : J’en ai beaucoup trop et quand ils arrivent, il y a le feu depuis plusieurs années et c’est déjà presque peine perdue. Quelle que soit la situation, je tente toujours une médiation, même si les morceaux ne se recollent plus. Cela permet toujours d’apaiser les choses, ce qui offre la possibilité de proposer des axes de sortie.
La plupart des dossiers m’arrivaient par le tribunal et maintenant par certains centres de gestion et de comptabilité. Depuis 5 à 6 ans, un phénomène nouveau a fait surface. Les agriculteurs ayant été sensibilisés viennent eux-mêmes frapper à ma porte. C’est la meilleure situation pour désamorcer dès le début une dégradation des relations : le terrain de médiation et de conciliation est alors propice.
Encore une fois, plus on anticipera et plus on démystifiera ce sujet tabou. Il y aura alors moins de drames humains et de fait, moins de problèmes économiques et financiers sur le terrain.


Vous parlez de drames humains, n’est-ce pas trop fort comme propos ?  
P.G. : Non et je pense que le terme est vraiment adapté. Vous savez des familles entières peuvent se déchirer, se « foutre» en l’air psychologiquement et socialement pour toute une vie. Des blessures comme cela ne se cicatrise jamais, même si elles s’atténuent avec le temps.
En revanche un problème économique et/ou financier pourra être surmonté sans souci. Lors des dysfonctionnements de relations humaines, c’est l’irrationnel qui domine les débats et en plus, si les agriculteurs sont entourés de « juristes » où le droit prime, c’est un cratère humain en pleine éruption que nous découvrons.
Dans ces cas, le seul objectif fixé par les agriculteurs et leurs « conseils » est celui de gagner donc de dégager l’autre coûte que coûte. Triste réalité que nous rencontrons où nous nous employons à éteindre ce « volcan » par tous les moyens. Heureusement que tous les cas ne sont aussi extrêmes.


Que proposez-vous pour éviter ces drames humains, voire ces échecs ?  
P.G. : Il faut que les Organismes Professionnels Agricoles O. P. A. arrêtent de faire de l’installation avec pour seule vision le fiscal, l’économique, le social, le juridique. Il faut qu’elles intègrent avant toute chose les relations humaines qui sont une des clés de réussite, probablement la plus importante.
Vous savez quand on ne communique plus, que l’on n’est plus en phase avec l’autre, quand les projets sont divergents, ce n’est pas le « fric » qui va faire le ciment de la pérennité de l’entreprise. La solidité d’une entreprise agricole passe avant tout par une base humaine ferme et cohérente. Cela demande une remise en cause profonde du système et de ceux qui orientent l’installation et la pensent.
Que veut-on exactement sur le territoire ? Est-ce des hommes bien dans leurs projets et heureux ou est-ce des hommes « plein aux as » mais qui dépriment ? Vous savez, je n’ai pas la science infuse mais mes dires reposent sur 25 ans de constats et d’observations.


Mon premier dossier de problèmes de relations humaines sur une exploitation agricole, un Gaec, date du début des années 1990. Deux frères installés, l’un après l’autre, sur l’exploitation familiale car c’était une évidence pour les parents, les O.P.A. et donc pour eux. Ils ont résisté trois ans avant la déflagration.
Résultat, je me suis retrouvé à négocier face à quatre personnes, car chacun avait pris un conseiller pour mettre un peu de piment sur les relations sociales. Conséquence, une dépense d’énergie considérable entre tous ces protagonistes ainsi qu’avec les parents qui ne comprenaient pas les raisons de cet échec. Leurs progénitures avaient pourtant tout à leurs yeux pour réussir « sous entendu la Sau, le patrimoine, le matériel, etc. ». Il n’y avait donc pas de raison « visible » pour avoir aboutir trois ans plus tard à une explosion de l’exploitation et de la famille. Humainement, je ne vous parle pas des dégâts indélébiles laissés à toutes les strates familiales et surtout lorsque l’on démarre une vie professionnelle à 25 ans.
Mais que s’est-il passé économiquement me direz-vous ? Chacun y a laissé beaucoup de plumes et est reparti sur une nouvelle installation qui aujourd’hui tourne très bien économiquement et financièrement. Comme je vous le disais, les plaies psychologiques ne se referment pratiquement jamais contrairement au « fric » qui lui en bossant renfloue le compte en banque.


Vous paraissez très amer vis-à-vis de ce que vous voyez sur le terrain ?  
P.G. : C’est normal avec les dossiers que je traite mais ce qui m’irrite le plus, c’est l’inertie des responsables professionnels agricoles face à ces situations. J’ai l’impression qu’ils sont à des années-lumière de la réalité !  
Je terminerais par ces points : Il faut anticiper les problèmes, sensibiliser les agriculteurs à cette thématique.
Il faut surtout que les Organismes Professionnels Agricoles (O.P.A.) arrêtent de se voiler la face, face à ces dysfonctionnements.  Pour terminer quand même sur une note positive : la plupart des sociétés agricoles fonctionnent très bien et c’est très important de le noter ! 

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