AG FDSEA : Commerce international et souveraineté alimentaire – l’agriculture française sous pression
À l’occasion de l’Assemblée générale de la FDSEA 19, Arnold Puech d’Alissac, membre du Bureau de la FNSEAet Président de l’Organisation Mondiale des Agriculteurs, a livré une analyse approfondie de la situation des filières agricoles françaises et des enjeux liés au commerce international. Un constat sans détour, qui interroge directement la place de l’agriculture française dans les échanges mondiaux et européens.
À l’occasion de l’Assemblée générale de la FDSEA 19, Arnold Puech d’Alissac, membre du Bureau de la FNSEAet Président de l’Organisation Mondiale des Agriculteurs, a livré une analyse approfondie de la situation des filières agricoles françaises et des enjeux liés au commerce international. Un constat sans détour, qui interroge directement la place de l’agriculture française dans les échanges mondiaux et européens.
Des filières sous tension malgré des signaux de marché contrastés
Dans le secteur de l’élevage, les prix de la viande et du lait apportent aujourd’hui un certain répit aux exploitations, sans pour autant masquer la fragilité de la situation. La décapitalisation du cheptel français se poursuit, affaiblissant durablement le potentiel de production et la capacité de réponse des filières aux marchés. La filière porcine est, quant à elle, confrontée à de fortes tensions commerciales avec la Chine, réduisant ses débouchés à l’export. Parallèlement, la dermatose nodulaire contagieuse renforce la pression sanitaire sur les élevages bovins.
Un enjeu que le responsable syndical a tenu à souligner avec force, rappelant que le sanitaire constitue un pilier fondamental de la compétitivité agricole :
Entre les vaches laitières de ma mère à 3 000 litres et celles de mes voisins à 12 000 litres, ce sont des Formule 1. On ne peut pas se permettre d’avoir des petits pépins sanitaires qui traînent. »
Dans ce contexte, les décisions difficiles prises collectivement prennent tout leur sens.
Si cet été la FNSEA, les JA – et l’ensemble des organisations – ont accepté, le 16 juillet, un protocole sanitaire très dur sur la DNC avec l’abattage total des lots touchés, c’est parce que c’était le seul moyen de supprimer durablement ces foyers », a-t-il rappelé.
La filière volaille illustre enfin une contradiction préoccupante. Alors que la consommation progresse fortement, la production nationale recule, révélant un déficit de compétitivité structurel et ouvrant la voie à une hausse des importations.
Aujourd’hui, nous consommons en moyenne 30 kilos de poulet par habitant, contre 20 kilos en 2000. Pendant ce temps-là, la production française a baissé de 13 %. C’est comme ça qu’on devient importateur : parce qu’on n’a pas su reconstruire les poulaillers qu’il fallait », a-t-il conclu.
Viticulture : une crise structurelle profonde
La viticulture française traverse une crise majeure. L’année 2025 est marquée par une hausse significative des demandes d’arrachage, conséquence directe d’une baisse de la consommation, d’un ralentissement des exportations et d’une concurrence internationale accrue. La récolte 2025 atteint seulement 36 millions d’hectolitres, très en dessous de la moyenne habituelle de 44 millions.
Si certaines régions comme la Bourgogne résistent grâce à leurs appellations, d’autres bassins viticoles, notamment dans le Sud, sont durement touchés.
Productions végétales : pression économique et opportunités ciblées
Les productions végétales connaissent elles aussi une conjoncture particulièrement tendue. La baisse des prix et des volumes s’ajoute à une hausse très marquée des charges, qui pèse lourdement sur la rentabilité des exploitations. Les coûts des engrais ont ainsi augmenté d’environ 60 % depuis 2020, tandis que le prix du machinisme agricole poursuit sa progression, accentuant la pression financière sur les producteurs.
Cette envolée des charges s’explique en grande partie par des choix géopolitiques qui impactent directement les agriculteurs.
On est presque arrivé à doubler le prix des engrais depuis qu’on a arrêté d’importer des engrais de Russie et de Biélorussie pour soutenir l’effort de guerre contre l’Ukraine et affaiblir la Russie, mais c’est nous, agriculteurs, qui subissons cette pression. »
Malgré ce contexte difficile, des opportunités stratégiques demeurent. Le colza et les oléo-protéagineux bénéficient d’une demande mondiale soutenue en huiles et protéines, offrant des perspectives de diversification intéressantes. Les marchés céréaliers restent toutefois très volatils, avec des stocks mondiaux de maïs en baisse et des ajustements contrastés selon les cultures, appelant à la prudence et à une sécurisation accrue des débouchés.
Une balance commerciale agricole dans le rouge
Le constat est sans appel : la balance commerciale agricole et agroalimentaire française se dégrade fortement. Historiquement excédentaire, elle connaît un décrochage rapide. Entre 2011-2012 et 2024, le solde est passé de 11,9 milliards d’euros à 3,9 milliards d’euros, conséquence directe d’une croissance des importations plus rapide que celle des exportations. Cette évolution traduit une perte de compétitivité structurelle et un recul progressif de la production nationale.
Cette perte de vitesse se manifeste d’abord au sein même de l’Union européenne. La France cède des parts de marché face à ses voisins, notamment l’Espagne, l’Italie, l’Allemagne ou les Pays-Bas. « Les Italiens et les Espagnols sont devenus les premiers importateurs de blé tendre et de maïs en provenance du Canada, d’Ukraine, voire du Brésil », a rappelé Arnold Puech d’Alissac. Un symbole fort du recul de la préférence communautaire, autrefois pilier de la construction agricole européenne :
le système dans lequel on a été élevés est aujourd’hui très ouvert, et nos grands voisins sont devenus les premiers acheteurs de blé qui n’est pas français ».
Cette dynamique s’illustre également dans les filières animales. L’exemple de la filière porcine est particulièrement révélateur. « En 2000, on produisait 25 millions de porcs en France, 25 millions en Allemagne, 25 millions au Danemark et 25 millions en Espagne. Aujourd’hui, la France est tombée à 21-22 millions, tandis que l’Espagne est montée à 40 millions, l’Allemagne et le Danemark à 32 millions. » Une évolution qui rappelle une réalité économique implacable :
pour vendre, il faut produire. Si vous ne produisez pas, vous n’avez aucune chance de vendre ».
La filière volaille illustre la même logique. Alors que la consommation européenne a fortement progressé, la production n’a pas suivi partout. « En 2000, l’Union européenne exportait près d’un quart de sa production de poulets. Aujourd’hui, la consommation a augmenté chez nous, mais nous ne produisons pas suffisamment, ou pas les volumes et segments attendus. » Ce décalage a ouvert la porte aux importations, un phénomène encore amplifié par l’arrivée de volumes ukrainiens.
Au final, le message est clair et constant : il existe une demande, sur les marchés européens comme internationaux, mais sans production, il n’y a ni débouchés, ni souveraineté alimentaire. Produire reste la condition première pour reconquérir des parts de marché et redresser durablement la balance commerciale agricole française.
Quand l’agriculture devient une monnaie d’échange
Dans un contexte géopolitique particulièrement tendu, la Commission européenne poursuit un agenda commercial dense et offensif. Accords conclus ou négociations engagées avec l’Ukraine, le MERCOSUR, le Mexique, l’Inde, l’Indonésie, l’Australie ou encore les Émirats arabes unis se multiplient, souvent au triment des secteurs agricoles les plus sensibles, qui se retrouvent une nouvelle fois en première ligne des concessions commerciales.
L’exemple de l’accord UE-Ukraine est révélateur. Malgré l’annonce de mécanismes de sauvegarde, celui-ci prévoit des augmentations très significatives de quotas sur des productions sensibles telles que la volaille, le sucre, le miel ou les œufs, faisant peser de lourdes inquiétudes sur l’équilibre des marchés et sur la capacité des producteurs européens à rester compétitifs.
Ces concessions illustrent un déséquilibre croissant entre ambitions diplomatiques et réalités agricoles. La FNSEAréaffirme dans ce contexte son opposition totale à l’accord UE-MERCOSUR, qu’elle juge inacceptable en l’état.
L’absence de réciprocité des normes de production, l’inefficacité des clauses de sauvegarde et des contrôles largement insuffisants exposent les filières européennes à une concurrence déloyale, au profit d’importations produites sans les mêmes exigences sanitaires, environnementales et sociales. »
Comme cela a été rappelé avec force : « La diplomatie, quand la France est grande, forte et respectée, ça peut nous servir. Mais quand elle est grande et forte sans être respectée, ça ne nous sert pas. »
Face aux critiques et aux mobilisations, l’Union européenne a annoncé l’ajout de clauses de sauvegarde renforcéesdepuis l’automne. Reste désormais une question essentielle pour les agriculteurs : seront-elles réellement appliquéeset déclenchées à temps pour protéger les filières, ou resteront-elles des outils théoriques sans effet concret sur le terrain ?
Une PAC à recentrer sur l’économie et la production
Face à ces enjeux, la future Politique agricole commune, dont la mise en œuvre est prévue au 1er janvier 2028, devra impérativement être plus économique et plus protectrice. La FNSEA plaide pour un budget sécurisé et réévalué, une PAC orientée vers la compétitivité et la résilience des exploitations, ciblant les agriculteurs professionnels et soutenant réellement la production dans les territoires.
La régulation des marchés, la transparence dans la gestion de la réserve de crise et la simplification de l’architecture verte sont identifiées comme des leviers essentiels.
Produire pour rester souverains
À travers cette intervention, un message central s’impose avec clarté : il n’y a pas de souveraineté alimentaire sans production, pas de production sans moyens, et pas de moyens sans choix politiques clairs et assumés.
Face à une concurrence internationale exacerbée, la France et l’Union européenne ne peuvent plus considérer l’agriculture comme une simple variable d’ajustement des politiques commerciales ou diplomatiques. Produire est un acte stratégique, indispensable pour nourrir les citoyens, maintenir l’activité dans les territoires et préserver l’avenir de l’agriculture.
Dans ce contexte exigeant, l’engagement syndical prend tout son sens.
À la FDSEA, s’engager, c’est rendre service », un état d’esprit d’autant plus nécessaire que « les difficultés obligent à rebondir ».