Sols : « L’animal n’est pas un fertilisant mais un transporteur d’éléments »
Gilles Lemaire a effectué sa carrière à l’Inrae de Lusignan dans la Vienne. Il y a étudié les interactions entre l’animal et les plantes et la dynamique de l’azote dans les systèmes prairiaux. Il argumente sur l’intérêt du couplage entre productions animale et céréalière à l’échelle du territoire ainsi que sur le rôle des herbivores dans le maintien de la qualité des sols et la nutrition minérale des cultures.
Comment en est-on arrivé à séparer l’élevage des productions végétales ?
Gilles Lemaire - Dans la première moitié du Moyen Âge (il y a 500 ans), la fertilisation des sols agricoles était assurée par les transferts d’éléments minéraux des herbivores domestiques grâce au pâturage des prairies communales et forêts, associé au parcage nocturne des troupeaux sur les jachères. Ce système permettait de nourrir environ 30 habitants au km². La seconde moitié du Moyen Âge (200 ans en arrière), voit augmenter le chargement animal en faisant des réserves de foin et en hivernant les bêtes à l’étable. On fabrique du fumier, on adopte la jachère triennale et le rendement des céréales est multiplié par deux. Ce système assure l’alimentation de 50 à 80 habitants au km². La population des villes augmente. Au XVIIe siècle, on assiste à une suppression de la jachère, du pâturage en forêt et à la privatisation des prairies communales qui intègrent alors la surface cultivée. Des légumineuses fourragères font leur entrée comme la luzerne, le trèfle, le sainfoin. La rotation dite de Norfolk (céréales-prairies) est généralisée, multipliant encore par deux les rendements (10-20 q/ha). Les productions animales et végétales sur une même ferme sont encore couplées. L’agriculture ensuite va s’intensifier jusqu’au découplage de l’élevage et des productions céréalières.
Comment a pu se faire ce découplage et quelles en sont les conséquences ?
G. L. - L’intensification de la production agricole dans les pays industrialisés s’est réalisée via l’utilisation d’intrants de synthèse, d’un recours massif à la mécanisation et d’une spécialisation et simplification des systèmes de production. Cela a permis une explosion des rendements pour assurer l’objectif de nourrir une humanité croissante. Après la Seconde Guerre mondiale, la question politique portait sur une hausse massive de la production agricole et la productivité du travail afin de dégager de la main-d’œuvre pour l’essor industriel. C’est la grande réforme des années 1950. On a pu se passer des animaux grâce à d’autres sources d’engrais. Des régions comme le Bassin parisien sont devenues céréalières alors que d’autres comme la Bretagne, se sont spécialisées dans l’élevage avec très peu de productions végétales. Aujourd’hui, bien qu’il faille alimenter une population mondiale toujours croissante, ce découplage n’est plus justifié ni soutenable. En découplant les productions animale et végétale, on a posé d’autres problèmes, lié à une diversité trop faible de nos systèmes de production, à tous les niveaux : parcelle, ferme, paysage, région...
Doit-on retourner à des formes passées d’agriculture ?
G. L. - Non, bien entendu, mais il faut remettre en lien élevage et productions végétales. Un rappel : la plante permet un couplage du carbone et de l’azote pour former la matière organique. Directement sous la dépendance de la végétation, les microorganismes du sol sont le pivot de ce fonctionnement des écosystèmes. Ils sont à la fois des pourvoyeurs et des consommateurs d’azote, mais aussi de phosphore et autres éléments minéraux. Or la mise en culture et les apports d’azote minéral découplent N du carbone C , en libérant les formes minérales de N mobiles et augmentent les émissions. Réassocier élevage et agriculture est la clé pour maîtriser les cycles C, N et P. Le sol est comme un gros fermenteur, à l’instar du rumen des ruminants, qui découple C et N mais recouple aussitôt dans un va-et-vient permanent qui permet à la plante d’y puiser ses ressources sans de trop fortes accumulations de N sous forme mobile et donc avec des risques d’émission réduits. Le rumen des herbivores et les sols sont à la fois des digesteurs de matière organique et des synthétiseurs de biomasse microbienne et ils fonctionnent en complémentarité. Quand on retire l’animal du système, il faut compenser.
Il n’est pas si facile de remettre de l’élevage dans les fermes ! ?
G. L. - On peut envisager ce recouplage en sortant du seul cadre de l’exploitation individuelle car tous les céréaliers n’ont pas forcément une âme d’éleveur et peuvent avoir de bonnes raisons d’avoir supprimé l’élevage. Des fermes voisines, l’une avec un atelier d’élevage et l’autre plutôt céréalière, peuvent travailler ensemble. C’est remettre en place une économie territoriale avec des élevages nourrit localement qui ne sont donc pas hors sol. Cette évolution doit s’accompagner d’une diversifications accentuée des rotations et des assolements de cultures et d’une introduction plus forte des légumineuses dans les assolements. L’introduction de prairies, de cultures fourragères y compris des couverts d’interculture implique la présence d’animaux à proximité pour valoriser la biomasse produite et recycler leurs déjections. C’est donc à un niveau local et territorial, par l’association étroite d’exploitations céréalières et d’ateliers d’élevage spécialisés, mettant en commun leurs ressources et échangeant fourrages contre fumiers que les agronomes devront inventer de nouveaux systèmes de production plus soutenables.