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Seine-Maritime : Les « bonnes » terres cauchoises continuent à profiter de l’ACS chez Antoine et Guillaume Chedru

Dix années se sont passées depuis la première visite de « TCS » à Goderville en Normandie chez les Chedru. Si, en 2014, l’ACS était déjà bien assise, elle l’est encore mieux aujourd’hui. L’atelier de l’EARL, par lequel passent tous les outils de travail du sol ou de semis, n’y est pas étranger. Guillaume est certes formateur mais les deux hommes continuent, avec un plaisir évident, à trouver l’inspiration auprès de tiers et à expérimenter.

Continuant sur sa lancée telle que décrite dans TCS n °76, Antoine Chedru poursuit sa simplification du travail du sol. La même année que le reportage, en 2014, il fait l’acquisition d’un semoir de semis direct à disques, un Fastliner de chez Khun. « J’avais déjà testé le semis direct en louant à un entrepreneur un SD 4000, se remémore l’ACSiste normand. Je voulais poursuivre dans cette technique tout en étant réaliste : le semis direct en cultures industrielles, on oublie mais pour les autres, on peut tenter le coup. Le Fastliner a été choisi pour remplacer le combiné de semis rotative. La culture phare de chez nous est le lin textile, il faut semer 2 000 graines au mètre carré à 1 centimètre de profondeur. Ce système de disque ouvreur, rouleau de rappui, double disque et roulette plombeuse, permet de bien positionner la graine. De plus le système de semis à disques nous permet de réaliser des semis sous couvert pour des céréales. Il offre la polyvalence dans notre système de culture. »

Antoine ne modifie pas ses cultures, excepté le maïs qu’il ne fait plus. Il ne le faisait déjà qu’occasionnellement. La région est trop humide pour le maïs, engendrant des frais de séchage élevés et des risques supplémentaires de dégradation des sols à la récolte. On retrouve donc toujours les cultures à plus forte valeur ajoutée comme le lin et la betterave, ainsi que la féverole de printemps et, pour l’automne, le colza (toujours associé à des plantes compagnes) et les céréales (blé, voire orge). La rotation est plutôt bien fixée : blé -lin - blé - betterave - blé - colza - blé - féverole.

Les cultures d’automne, colza associé et céréales ainsi que la féverole de printemps et les couverts d’interculture, sont semés en direct sans travail du sol préalable. Le semoir autoconstruit à dents est le plus souvent employé. En céréales, le Fastliner peut être utilisé mais seulement si les conditions de semis sont bien sèches. « Dans nos limons, dès que c’est humide, les disques vont lisser la ligne de semis qui aura du mal à se refermer », explique Antoine.

Par rapport à il y a dix ans, les couverts ne sont plus semés à la volée mais en direct. « C’est quand même plus efficace au semoir », appuie Antoine. Le frein reste la période de semis, toujours compliquée sur la ferme car il faut jongler entre les moissons, l’arrachage du lin (et le travail qui s’ensuit) et le semis de colza. « Nous faisons le maximum pour semer au plus près derrière la moisson », indique Antoine.

Semis des couverts plus efficace au semoir

Le semis des couverts est d’autant plus efficace avec le semoir à dents qu’il est possible de placer les graines à deux profondeurs différentes. La trémie frontale permet de semer les grosses graines à 4 centimètres de profondeur, là où il y a de l’humidité ; « ce que le semis à la volée ne pouvait pas, indique Antoine, sans oublier qu’on a de ce fait, supprimer le passage de déchaumeur puisque le semis à la volée y était associé », ajoute-t-il. Une petite trémie a été ajoutée pour semer les plus petites graines en surface. Une roue plombeuse suivant l’élément semeur rappuie le tout et « le tour est joué ! ». Résultat : de meilleures réussites sur les couverts. Des couverts qui sont en interculture avant les cultures de printemps. Le mélange est le suivant : 50 kilos de féverole, 20 de pois de printemps, 10 de vesce commune, 15 d’avoine strigosa, 5 de tournesol, 3 de phacélie, 500 grammes de radis chinois et 500 grammes de radis fourrager.

Le semis à la volée n’a pas été complètement écarté puisqu’il est envisagé de faire des essais de semis de couvert avant moisson, rien qu’avec un épandeur et pour des parcelles éloignées.

L’EARL a également investit dans une herse à paille, employée devant chaque semis au semoir à dents. Il s’agit, avec cet outil, de gérer les limaces, autant au stade œufs qu’adultes. « Derrière moisson, un passage de herse à paille met à jour les œufs et détruit une bonne partie des individus. On n’a pas supprimé pour autant les antilimaces mais on a largement diminué leur usage », raconte cette fois-ci Guillaume, le fils d’Antoine.

Des techniques adaptées pour les betteraves et le lin

Guillaume représente une autre étape marquante dans l’histoire de l’EARL. De retour des États-Unis en 2020 où il a travaillé sur des fermes, il est depuis salarié à mi-temps. Il a d’abord occupé son autre mi-temps en tant qu’agronome salarié d’une structure de conseil puis avec sa propre entreprise de conseil agronomique créée en 2023 : ChedruAgronomie. Mais revenons aux implantations et parlons des cultures de printemps...

Les couverts d’interculture, semés au mois d’août, sont détruits par roulage à la faveur d’un gel hivernal, environ deux mois avant les implantations de printemps. Une application de glyphosate est effectuée en février ou mars, surtout pour éliminer les éventuelles adventices présentes. Que ce soit avant betterave ou lin, il y a un déchaumage avec des bêches roulantes : « Nous avons énormément de dégâts de sangliers et donc de trous dans les couvert ; les bêches roulantes permettent de niveler le sol. On attend que ça ressuie, que ça réchauffe et on termine avec un passage de vibroculteur à 4 ou 5 centimètres de profondeur », explique Guillaume. Pour les betteraves, le strip-tiller maison (toujours le même) est alors utilisé en solo, permettant, en même temps, d’apporter une fertilisation localisée en P et K. Antoine a ensuite créé sa propre fraise. Un ou deux jours après le strip-till, la fraise vient travailler seulement le rang de betteraves sur 2 à 3 centimètres de profondeur, l’interrang restant intact pour éviter qu’il se reprenne en masse et se compacte. Le semis suit dans la foulée (fraise et semoir sont associés).

Pour ce qui est du lin, suite à la préparation commune à la betterave décrite plus haut, on passe directement au semis avec le Fastliner et une localisation sur le rang de 50 litres de 14-48. « Nous avons fait des essais de semis direct de lin ou même de betterave. Mais on perd à chaque fois bien trop de pieds. En betterave, ça peut monter à 50 % de pieds perdus », évoque Antoine.

Arrivée du chanvre textile, culture du non-salissement

Lors de notre premier reportage il y a dix ans, Antoine Chedru indiquait ne pas être ennuyé par les adventices sur ses parcelles. Mais comme beaucoup, laboureurs compris, la ferme a fini par rencontrer des problèmes de graminées, ray-grass et vulpin. « Je ne dis pas qu’il n’y a pas eu de moments de doute, évoque l’ACSiste cauchois. Mais on a réussi en enrayer cette problématique sans devoir revenir à la case départ c’est-à-dire la charrue. Nous avons ainsi rencontré un problème de vulpin sur une parcelle. Nous avons arrêté le blé durant trois ans enchaînant lin puis betterave. Aujourd’hui nous sommes revenus en blé tous les deux ans mais si une problématique salissement revenait, nous reviendrions à trois ans après deux cultures de printemps. »

Guillaume précise que cette année, ils vont rajouter une nouvelle culture, celle du chanvre textile. La culture est réputée pour son non-salissement. Elle offre souvent derrière elle de très bonnes conditions de semis direct d’un blé. De plus, dans une stratégie de diminution des produits phytosanitaires, le chanvre est un très bon choix. Enfin, la culture ne nécessite pas d’autre investissement puisque le matériel de récolte est le même que pour le lin.

Moins de phytos avec les macérations

Depuis 2015, l’EARL de Longueil n’utilise plus d’insecticides. Si la région est peu sujette aux fortes pressions de pucerons, elle peut l’être davantage aux altises, notamment sur colza et lin. En colza, pour les Chedru, l’objectif est d’obtenir une culture qui pousse vite et fort pour qu’elle soit peu sensible aux attaques de l’insecte. Ils suivent d’abord les deux règles suivantes : un semis de bonne heure et l’utilisation de variétés à fort PMG (poids de mille grains) pour avoir un taux de germination important. Le deuxième levier a été apporté par Guillaume, devenu très bon connaisseur des macérations de plantes, concoctées à la ferme. Il a suivi des formations prodiguées les unes par Éric Petiot, les autres par Stéphane Billotte. Après la levée du colza, une macération d’ail est pulvérisée. « Une odeur d’ail se dégage des parcelles et l’altise n’aime pas. On peut ainsi gagner une à deux journées, évitant les gros vols », résume le jeune agronome. Cela fait neuf ans qu’ils procèdent ainsi et selon eux, « ça marche bien ! ». Le lin est quand à lui semé sur terre réchauffée afin d’optimiser la levée. La macération d’ail est utilisée pour gagner, là aussi, une à deux journées et dépasser le stade sensible aux altises.

Qu’en est-il sur betterave, suite à l’interdiction d’usage des néonicotinoïdes ? Comme déjà évoqué, il n’y a pas de grosses attaques de pucerons dans le secteur. Les Chedru ont néanmoins travaillé durant trois ans avec l’Institut technique de la betterave (ITB), pour anticiper cette interdiction et trouver des alternatives. « Nos macérations ne marchent pas sur pucerons. Nous avons travaillé sur les plantes compagnes, sur les bandes fleuries… L’association avec 20 kilos d’orge par exemple, permettait de réduire la jaunisse. Néanmoins, la compétition de l’orge sur la betterave nous faisait perdre 10 à 20 tonnes par rapport aux modalités de l’ITB avec insecticides », résume Antoine.

Si les insectes ne sont pas le plus gros désagrément sanitaire, les maladies le sont. L’usage des macérations, si elle ne permet pas de se passer complètement des fongicides, permet néanmoins d’en diminuer l’emploi (seuls sont conservés, si besoin, les fongicides de fin de cycle). Ce sont, cette fois-ci, l’ortie et la consoude qui sont utilisées, toujours en préventif et sur toutes les cultures. Guillaume évoque l’exemple d’un essai conduit sur blé semé en direct, sur cinq ans (ci-contre).

Six modalités testées à quatre stades

Le blé était un mélange de plusieurs variétés (Extase, Chevignon, Garfield, Audace, Broadway), semé en direct. La culture recevait chaque année environ 200 unités d’azote et aucun régulateur (il n’y en a plus sur la ferme). Six modalités ont été testées (voir tableau), chacune sur une bande de 19 mètres par 100 mètres, dont une bande témoin non traitée. Les applications, extraits fermentés en solo, à deux, avec ou sans fongicide chimique de synthèse, étaient appliquées à quatre stades : épi 1 cm, épiaison, dernière feuille étalée et floraison.

Si la modalité 100 % fongicides de synthèse permet de sortir de bons rendements, celles utilisant les macérations le font également, en moyenne. Surtout, elles coûtent moins cher et n’ont pas les mêmes répercussions environnementales. Lorsque la modalité mixte les deux, les IFT sont divisés par deux. Aujourd’hui et quelle que soit la culture, Antoine et Guillaume appliquent la stratégie mixte, mêlant en préventif, des applications d’ortie et de consoude, complétées, par exemple en fin de cycle sur blé, par des fongicides conventionnels. Guillaume complète par un excellent résultat sur féverole obtenu en 2024 (78 q/ha), dû à une combinaison de facteurs : semis direct sur gel, un désherbage, des macérations à partir d’une hauteur de 50 centimètres et tous les quinze jours, et deux applications de fongicides à la formation des gousses et en fin floraison.

Aujourd’hui Antoine et Guillaume sont posés et sereins. C’est peut-être dans leur caractère mais aussi sans doute le résultat d’une application progressive des principes de l’ACS et d’un goût de l’expérimentation.

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