Sarah Singla, acsiste et formatrice : « Ne parlons plus d’effluents mais d’engrais de ferme »
Agricultrice en Aveyron et formatrice bien connue des réseaux ACS, Sarah Singla revient sur la notion, à son sens erroné, d’effluent, à remplacer par engrais organique ou engrais de ferme. Baignée dans une région d’élevage, elle insiste avant toute chose sur la qualité du stockage de ces engrais.
Cet article est un premier texte sur cette thématique des engrais de ferme vus par Sarah Singla. Nous y abordons tout particulièrement le stockage. Nous poursuivrons, dans un prochain numéro de TCS, sur leur valorisation, toujours avec le point de vue de Sarah.
Sarah, explique-nous pourquoi, selon toi, il faut bannir la terminologie d’effluent d’élevage ?
Sarah Singla : Nous sommes nés après la Seconde Guerre mondiale, période où les engrais minéraux, le pétrole et l’énergie ne coûtaient pas cher. Nous avons été habitués à entendre que « les effluents d’élevage n’avaient aucune valeur et qu’il fallait s’en débarrasser ». La preuve, on entend souvent « je vide la fosse à lisier » ou encore « je cure la stabu » ! En réalité, nous ne devons pas nous débarrasser de nos effluents. Nous devons valoriser nos engrais de ferme pour fertiliser nos cultures ! Avant guerre, on évaluait un agriculteur à la façon dont il gérait ses engrais de ferme… Un effluent, dans sa définition stricte, c’est un jus issu d’une salle de traite, ni plus ni moins. À mes yeux, effluent est synonyme de perte. On pourrait même dire que le liquide qui sort d’un fumier stocké à l’air libre, non protégé et soumis aux précipitations, est un effluent. Ce jus n’est pas valorisé par l’agriculteur, au contraire d’un engrais de ferme ! Regardez les couverts végétaux. Au début, on parlait de Cipan. Aujourd’hui, on les appelle engrais verts ! L’énergie coûte cher et de plus en plus cher. De ce fait, la fertilisation aussi. Nos engrais de ferme sont une vraie richesse pour l’agriculture. Or, je trouve qu’on ne les considère pas suffisamment à la hauteur de ce qu’ils représentent. Les engrais organiques sont à la base de la fertilisation et la fertilisation minérale n’en est que le complément. Ensuite, et c’est le deuxième point que je souhaite évoquer dans cet entretien, de la manière de les stocker dépend largement leur qualité et, derrière, leur valorisation.
Qu’entends-tu par là ? Qu’est-ce qu’un mauvais stockage à tes yeux ?
Sarah Singla : Un mauvais stockage, c’est un tas de fumier laissé dehors en plein air, sans protection. Je vais vous donner une image qui me semble bien correspondre : en agriculture de conservation des sols, est-ce que vous laissez un sol nu, sans couverture végétale ? Non, bien sûr ; c’est justement l’un de ses fondements. Pour un engrais de ferme, c’est pareil. Regardez la pluie qui tombe sur un tas de fumier stocké en plein air. Quand elle arrive dessus, elle est transparente. Mais quelle est la couleur du jus qui sort du tas ? Marron avec tous les éléments minéraux et oligo-éléments utiles qui étaient présents dans le fumier. Ainsi entraînés par l’eau de pluie, ils sont perdus. Par exemple, 80 % de ce que contiennent ces pertes, c’est du potassium. Or, le potassium est, par exemple, l’un des éléments qui permet aux plantes de mieux résister à la sécheresse. Conservons-le, rien qu’en stockant mieux nos fumiers.
Qu’est-ce, alors, un bon stockage d’engrais de ferme ?
Sarah Singla : C’est un engrais de ferme qu’on ne laisse plus à l’air libre, non protégé. Il est a minima bâché et avec une fosse de récupération des jus. Comme je le dis souvent à mes interlocuteurs, en plaisantant et pour prendre le contre-pied de l’anglicisme utilisé pour critiquer l’agriculture : faites de l’agribashing ! Dans le sens, vous m’aurez compris : bâchez vos tas de fumier !
Peux-tu aller plus loin dans tes conseils de protection des engrais de ferme ?
Sarah Singla : On peut utiliser deux types de bâche, en fonction de la nature de l’engrais organique. S’il est plutôt humide (issu d’élevage de bovins ou de porcins par exemple), on utilise de préférence une bâche géotextile qui laisse respirer le fumier mais empêche les infiltrations d’eau. S’il est plutôt sec (certains fumiers de bovins, les équins ou même un compost), mieux vaut protéger avec une bâche d’ensilage qui favorise la condensation à l’intérieur. Mais si on n’a pas la bonne bâche, ce n’est pas là l’essentiel. L’important, quitte à me répéter, est que le fumier ne soit pas laissé nu. Comme les sols ! On pourra dès lors l’utiliser mais seulement lorsque les plantes en ont besoin (NDLR : ce qui fera l’objet d’un prochain article). J’ai évoqué les composts, il va sans dire qu’on ne composte qu’un fumier qui a été correctement stocké. Je finirai mes propos par ceci : tout le monde cherche à optimiser la fertilisation minérale au travers des types d’engrais, des doses, des dates d’application et des stades culturaux. Dans plusieurs buts : améliorer l’efficacité, réduire les coûts, minimiser les pollutions. Il faut faire de même avec les engrais de ferme, et cela, dès leur stockage.