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Santé des sols : « Nous sommes complètement dépendants de l’harmonie dans les champs »

Pierre Weill a passé sa carrière à prouver ce qui peut paraître une évidence : le lien étroit entre état de santé des sols, de la végétation produite et celle des animaux qui la consomment, dont les êtres humains. Il fallait pour cela les bons indicateurs.

<em class="placeholder">Pierre Weill</em>
« La production sur sol vivant améliore de 30 % la capacité antioxydante des tomates comparativement à la production hors sol », a expliqué Pierre Weill lors de sa conférence durant la journée de la revue TCS au lycée agricole de Vendôme en décembre 2025.
© Gabriel Omnès

Pierre Weill, aujourd’hui retraité, est d’abord ingénieur agronome, docteur en biologie santé, cotitulaire de la chaire aliments et bien-manger à l’université de Rennes (Ille-et-Vilaine) et enfin membre de l’Académie d’agriculture de France. Il est aussi l’auteur du livre Une seule santé paru il y a un an et fruit de ses décennies de recherche.

« 

Le lien qui a guidé ma vie professionnelle, on l’appelle aujourd’hui “One Health” (une santé)

 », déclare-t-il. Pierre Weill postule ainsi que la

santé

des hommes dépend de celle des animaux et des

écosystèmes

, en partant du sol. C’est l’hypothèse qu’il a émis au début des années 1990, avec une première publication sur l’impact de la nourriture donnée aux

vaches

. Il comparait les effets des aliments traditionnels à base de maïs et ceux à base de lin, de protéagineux ou d’herbe, sur la fertilité des vaches et la composition de leur lait. « 

À chaque fois qu’une vache passe d’un régime à base de lin ou d’herbe à du maïs, on passe, pour simplifier, d’un régime omégas 3 à un régime omégas 6, sachant que le régime de l’homme est en excès d’omégas 6 et en déficit d’omégas 3. À l’époque, on lisait de plus en plus d’articles faisant état d’un déficit en omégas 3 dans la population française. D’où l’hypothèse que, peut-être, notre façon de produire nos aliments peut engendrer des carences chez l’homme ! 

» Les recherches de Pierre Weill vont alors s’évertuer à prouver cette hypothèse.

Le sang plus riche en omégas 3

Avec des partenaires de la recherche et de l’agroalimentaire, il va mettre en place une étude clinique sur 200 personnes dont l’alimentation est contrôlée durant quatre-vingt-dix jours (avec une partie témoin) et leur sang analysé. Les produits animaux (œufs, viande, beurre…) sont issus soit d’animaux ayant une alimentation conventionnelle (base de maïs, de soja), soit d’animaux ayant reçu dans leur alimentation des graines de lin. Les résultats sont sans appel : il y a bien un lien étroit entre la composition des assiettes (et donc le type d’alimentation des animaux) et celle du sang, même jusque dans les globules rouges, faisant dire à Pierre Weill : « Nous sommes complètement dépendants de l’harmonie dans les champs. » Après trente-cinq jours seulement, la composition en acides gras du sérum et celle des globules rouges sont significativement modifiées. Avec une alimentation enrichie en graines de lin, le sang des consommateurs est plus riche en omégas 3.

<em class="placeholder">Schéma de l&quot;association Bleu Blanc Coeur montrant l&#039;importance d&#039;une bonne santé du sol pour, au final, une bonne santé humaine.</em>
Pour Pierre Weill : « La vie du sol, ce sont des myriades d’organismes qui brassent, synthétisent, assimilent, digèrent, excrètent, creusent des galeries, ameublissent, solubilisent les minéraux des roches, fixent l’azote de l’air, fabriquent et transportent de petites molécules nourrissantes pour les végétaux et bien d’autres choses. Ils sont à la base d’une complexité nourricière. La préserver est un enjeu fort. » © Bleu Blanc Coeur

Rappelons-le, seuls les végétaux sont capables de fabriquer les omégas 3 et les omégas 6. Les omégas 3 sont les acides gras des végétaux en croissance, « verts » (ils sont fabriqués dans les chloroplastes, usines à photosynthèse) et de quelques rares grains tandis que les omégas 6 sont plutôt les acides gras des réserves végétales (grains). Ainsi le maïs, le soja ou le tournesol contiennent plus de 60 % d’omégas 6. Or, dans le métabolisme animal, les omégas 3 sont plutôt des anti-inflammatoires alors que les omégas 6 sont catégorisés comme pro-inflammatoires.

Afin de porter ces résultats, Pierre Weill, avec d’autres appuis, crée en 2000 l’association Bleu-blanc-cœur. Partie d’une vingtaine de membres, elle est aujourd’hui forte de plus 35 000 membres dont des agriculteurs, des professionnels de santé, des consommateurs etc. Bleu-blanc-cœur s’évertue à promouvoir des cultures mais aussi des façons de produire qui aboutissent, dans l’assiette, à ce que Pierre Weill appelle la densité nutritionnelle, fruit de la santé du sol où les aliments ont poussé. L’association soutient ainsi une véritable filière.

« On mesure dans les sols, les graines, les laits et le sang les mêmes marqueurs de l’antioxydation et de l’inflammation »

Toujours à partir de cette première étude clinique, de nombreuses autres vont suivre (500 publications dont plus de 70 cosignées par Pierre Weill), selon le même procédé : les personnes testées mangent la même chose, seuls les modes de production des aliments sont différents. Les résultats vont toujours dans le même sens, quelque que soit le type de métabolisme analysé. Avec une alimentation de type Bleu-blanc-cœur, l’obésité diminue, le risque d’infarctus s’atténue de 12 % jusqu’à la dernière étude à laquelle Pierre Weill ait participé (2017) sur la composition du lait maternel et celle du microbiote des bébés. Le lait maternel Bleu-blanc-cœur contient 75 % d’omégas 3 en plus que le lait issu d’une alimentation standard et les bébés présentent une meilleure immunité.

Sur cette lancée, les études continuent, affinant les résultats et le lien ténu entre le sol, à la complexité évidente, et la santé humaine. « À la chaire aliments et bien-manger à l’université de Rennes, on mesure dans les sols, les fruits, les graines, les laits et le sang les mêmes marqueurs de l’antioxydation et de l’inflammation », indique l’insatiable Pierre Weill.

Sans pouvoir toutes les citer, voici l’étude qui a porté sur la tomate, un lot étant produit hors sol, sur laine de roche, alimenté avec, normalement, tout ce dont a besoin le fruit (solution nutritive), et un lot conduit en système de « sol vivant ». L’ensemble des mesures réalisées sur les deux lots de tomates a été formalisé sous la forme de « signatures biologiques ». Entre les deux lots, les signatures sont, pour chaque élément mesuré, différenciées, aboutissant à la conclusion suivante : « La production sur sol vivant améliore de 30 % la capacité antioxydante des tomates comparativement à la production hors sol ». Cette étude n’était pas une étude clinique et n’a donc pas porté sur l’ensemble de la chaîne alimentaire jusqu’à l’homme. Cependant, pour les chercheurs, il est évident que si la tomate cultivée sur un sol vivant et complexe bénéficie de capacités antioxydantes plus élevées, il en sera de même en bout de chaîne, chez le consommateur. À savoir qu’une étude, portée par une autre équipe de chercheurs français, donne les mêmes tendances sur lentille.

Telle est alors la conclusion de Pierre Weill : « La vie, si on résume, est un long combat, perdu d’avance, contre l’oxydation. Au départ, la synthèse chlorophyllienne est une réduction. Ensuite, avec l’énergie, on a des oxydations et la production de radicaux libres. Il faut donc des antioxydants. Les animaux n’en produisent pas assez. Ils doivent absolument les trouver dans leur alimentation car qui dit insuffisance d’antioxydants, dit inflammation. On retrouve nos omégas 3 ! »

Conserver une approche globale

La forte relation entre la qualité des sols et la santé humaine via les aliments est logique. Si les carences se transfèrent parfaitement le long de la chaîne alimentaire, les bons équilibres et les subtilités organiques doivent le faire également. À ce titre, beaucoup de remontées de terrain témoignent de l’état sanitaire retrouvé des troupeaux lorsque les sols vont mieux. Bien que ce ne soit qu’un bruit de fond, il y a concordance !

Cependant il faut rester prudent sur le terme « santé du sol » qui reste une notion complexe. Elle repose déjà sur le respect de l’habitat et donc sur un minimum de perturbations (voire pas du tout) mécaniques et chimiques, combinées à une alimentation quantitative, qualitative et le plus continu possible. C’est ici que les approches en agriculture de conservation des sols apportent de gros bénéfices avec des compromis hauts. Ce n’est qu’à ces conditions que la vie peut s’épanouir, se diversifier et participer activement au transfert des éléments minéraux, et bien plus, aux végétaux que nous cultivons pour directement manger ou nourrir nos animaux. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’il est plus juste de parler de nutriments.

Enfin, il ne faut pas oublier dans cette approche globale, la minéralité entre les éléments majeurs (N, P, K, S, Mg, Ca) mais aussi tous les oligo-éléments qui doivent être présents en quantité mais aussi avec les meilleurs équilibres possibles. En fait peu de sols sont suffisamment fournis et l’agriculture exporte. L’activité biologique du sol, et surtout ses fonctions, seront les premiers impactés par des carences. Le maintien de ces disponibilités minérales est également la responsabilité des agriculteurs pour le bon fonctionnement de leurs sols et de fait, pour la qualité des aliments qu’ils produisent.

Enfin l’approche « une santé » promue par Pierre Weill et son équipe ouvre sur du factuel et devrait aider à faire évoluer les mesures et les politiques trop centrées sur des « moyens » pour des approches plus « résultats », mesurables et vérifiables. En compléments, il y a certainement une bonne liaison entre qualité nutritionnelle, santé et goût : critères que le consommateur est capable de repérer et est prêt à financer.

Frédéric Thomas

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