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Retour sur une traque aux innovations dans quatre régions françaises

De nombreuses pratiques visant à minimiser le recours au travail du sol en agriculture biologique peuvent être inspirantes pour la conception de systèmes de culture performants. Retour sur les enseignements mis en avant par des enquêtes à travers la Bretagne, les Pays de la Loire, la Normandie et Rhône-Alpes.

Depuis le début des années 2 000 en Europe, les agriculteurs en agriculture biologique portent un intérêt croissant aux principes de l’ACS, parmi lesquels figure la réduction de la perturbation mécanique du sol, et en premier lieu du labour (Peigné et. al, 2016). Cependant, sans herbicide, se passer ou minimiser le recours au labour représente un véritable défi pour maîtriser les adventices. C’est pourquoi la Chambre d’agriculture de Bretagne a lancé en janvier 2024 un projet multipartenaire (nommé MASTER) qui testera en station expérimentale et directement chez les agriculteurs différents leviers pour concevoir des systèmes de culture performants limitant le travail du sol en agriculture biologique. Pour fournir des idées de pratiques innovantes à tester, une « traque aux innovations » a été réalisée pour le lancement du projet. Cet article propose de résumer le déroulé et les résultats de ce travail mené de février à septembre 2024.

Réaliser des enquêtes pour découvrir des pratiques inspirantes

La méthode de “traque aux innovations” en agronomie a été développée par des chercheurs de l’INRAE à la fin des années 2010. Elle consiste à découvrir activement chez les agriculteurs des pratiques encore peu répandues, représentant des pistes d’avenir pour la thématique étudiée. Un véritable jeu de piste a ainsi été engagé, à la recherche d’agriculteurs biologiques se passant de travail du sol grâce à des pratiques innovantes. Le périmètre de ces recherches correspond aux régions impliquées dans le projet MASTER, à savoir la Bretagne, la Normandie, les Pays de la Loire et Auvergne Rhône-Alpes. En interrogeant d’abord des conseillers puis en contactant de proche en proche une diversité d’acteurs du monde agricole, une cinquantaine de contacts d’agriculteurs ont pu être recensés. Après avoir sélectionné des personnes ayant un peu de recul et globalement satisfaites de leurs pratiques ou de leur système, quatorze enquêtes ont été menées dans neuf départements des régions citées. Les exploitations des personnes enquêtées couvrent une grande diversité de situations, dans des contextes pédoclimatiques variés : polyculteurs éleveurs ou céréaliers, sur une SAU allant de 15 à 260 hectares. Au cours des enquêtes, les agriculteurs ont pu décrire leurs pratiques en les replaçant dans le contexte de leur système, mais également parler des éléments déclencheurs les ayant amenés à réduire le travail du sol, leurs évolutions et ce qu’ils pensent des résultats obtenus. De précieuses notes, photos et enregistrements audio ont permis d’analyser les pratiques rencontrées au retour de cette exploration.

Différentes approches selon le contexte de l’exploitation

Au cours de cette enquête, nous n’avons pas rencontré d’agriculteurs ayant systématisé la pratique du semis direct. Le fait de renoncer au labour et/ou de réduire le travail du sol se traduit chez les agriculteurs rencontrés par des itinéraires techniques très variés. Par exemple, certains agriculteurs en grandes cultures n’utilisent pas le labour, mais combinent des passages d’outils de fissuration et un travail superficiel du sol. Les éleveurs conçoivent plutôt des systèmes où le labour est envisagé comme solution de secours en cas d’aléas ou pouvant être mobilisé à un moment clé de la rotation, comme pour la destruction des prairies, ce qui permet de diminuer le nombre total de passages et donc d’alléger la charge de travail pour se consacrer à l’atelier animal. Certains agriculteurs, notamment ceux qui ont progressivement abandonné le labour, sont satisfaits d’avoir réduit le travail du sol sur leur exploitation : ils gagnent sur leur marge (économie de carburant) et sur leur temps de travail. Pour ceux qui étaient en semis direct en agriculture conventionnelle et se sont ensuite convertis en agriculture biologique, la trajectoire est plutôt inverse : tous ont dû réintroduire des passages d’outils voire du labour, et sont parfois déçus de n’avoir pas pu conserver le système qu’ils avaient mis en place auparavant.

Dans les systèmes en AB rencontrés, différentes pratiques peuvent être combinées afin de maîtriser les adventices tout en préservant au mieux le sol. Détaillons certaines de ces pratiques, dont les agriculteurs se disent satisfaits.

Tout d’abord, semer du trèfle dans une céréale d’hiver pour couvrir le sol dès la moisson suscite un grand intérêt. Parmi différents types d’implantations observées, une adaptation innovante à une gestion difficile des adventices consiste à semer le trèfle (ici blanc) en même temps que la céréale uniquement sur le rang grâce à un semoir à plusieurs trémies, afin de pouvoir passer la houe dans l’inter rang par la suite. Ceux qui moissonnent et stockent les semences de trèfle peuvent se permettre d’augmenter la densité de semis (jusqu’à 20 kg/ha) pour maximiser la couverture du sol.

Une pratique jugée très satisfaisante pour détruire les couverts d’interculture sans labour consiste à combiner un broyage et un scalpage (scalpeur à dents ou fraise rotative). Cela permet d’éviter les repousses et ainsi, de ne réaliser qu’un seul passage si les conditions favorables sont réunies (24 à 48 heures de soleil après l’opération, dents en parfait état, aucun rappui derrière le scalpage).

Pour détruire une prairie en un seul passage de labour superficiel et supprimer le déchaumage, le surpâturage par un troupeau bovin peut être envisagé, épuisant les réserves des graminées. Les agriculteurs n’ayant pas d’animaux mais souhaitant implanter des luzernières pour leur intérêt en matière de gestion des adventices peuvent se tourner vers l’échange de pâturage contre du fumier avec un éleveur voisin. Cela a cependant des conséquences sur l’organisation du travail.

La mise en place d’un semis sans aucun travail du sol reste rare mais peut être pratiquée de manière opportuniste. Lorsque la parcelle est propre, un couvert d’interculture peut être implanté avant une pluie avec un semoir centrifuge à l’avant du tracteur, complété par un broyeur à l’arrière permettant de recouvrir les semences avec les chaumes broyés. Pour l’implantation des cultures en semis direct, une manière de procéder consiste à semer très précocement (fin août) une céréale dans les chaumes de la culture précédente à l’aide d’un semoir à disque. Cela peut être réalisé après une culture non binée et couvrante (chanvre, sarrasin…) car le sol doit être propre et bien nivelé. Pour réguler les adventices en favorisant le tallage de la céréale, la parcelle est broyée en février. Cette pratique, qui donne de bons résultats depuis plusieurs années avec de l’avoine blanche, pourra être testée avec d’autres espèces.

Si la mise en place de systèmes de culture mobilisant peu de travail du sol nécessite d’adapter la rotation ou encore implanter des couverts, l’accès à du matériel dédié constitue également un levier important (semoir à plusieurs trémies, scalpeur en bon état, charrue déchaumeuse…). La mise en commun de matériel agricole pourrait permettre d’améliorer l’accessibilité à ce type de matériel plus coûteux mais les agriculteurs rencontrés déplorent un manque d’intérêt de leurs pairs pour la réduction du travail du sol, freinant les possibilités d’investir à plusieurs dans ce type d’outils. Une autre voie pour limiter la perturbation du sol consiste à privilégier l’autoconstruction à partir d’outils classiques. Par exemple, les dents de fissurateurs peuvent être affinées afin de moins remuer le sol et ainsi limiter la remise en germination d’adventices, tout en recréant de la porosité.

Les conduites qui restent délicates

Pour finir, cette traque aux innovations a permis de mettre en avant des pratiques ayant déjà fait leurs preuves mais également celles pour lesquelles des difficultés persistent. Un travail du sol au strip till, combiné à un désherbage avec une bineuse à disque (Orbis), est une pratique actuellement explorée pour l’implantation de cultures de printemps. Toutefois, elle donne actuellement des résultats très variables et semble peu adaptée à certains contextes (sol sableux et caillouteux par exemple). Pour aller plus loin dans la conservation du sol, le semis direct dans un couvert vivant (trèfle ou luzerne) est également testé mais peu maîtrisé. Des essais ont été réalisés avec du seigle, trop étouffant pour le couvert, ou encore avec des variétés anciennes de blé, qui ont pu certaines années être étouffées. De nombreuses expérimentations dans différents contextes restent à imaginer, afin que les agriculteurs biologiques puissent sécuriser leur production tout en préservant leur sol avec les contraintes qui leur sont propres.

Rédaction Réussir

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