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Projet pilote de biocarburant pour l’aviation : la cameline en interculture pour l’aviation

Depuis 2019, Saipol, filiale d’Avril, expérimente la production de cameline en culture dérobée estivale après une récolte de culture principale précoce. Ce mode de production, non concurrent des cultures principales de la rotation avec une récolte additionnelle, permet à la cameline d’être éligible au marché de l’aviation. Éclairage sur cette opportunité de transformer un couvert végétal en bioénergie !

<em class="placeholder">La cameline, crucifère aux propriétés allélopathiques, peu sensible aux ravageurs, mellifère et bien adaptée aux conditions sèches.</em>
La cameline, crucifère aux propriétés allélopathiques, peu sensible aux ravageurs, mellifère et bien adaptée aux conditions sèches.
© G. de La Forest

Le secteur de l’aviation entame sa trajectoire de décarbonation à partir de 2025, alors que le transport routier se décarbone depuis 30 ans en Europe, notamment grâce au colza que l’on retrouve à la pompe dans le B7 et le B10. C’est également le cas des camions, qui roulent aussi au colza, par exemple avec la marque Oleo100, le B100 de Saipol. Oléagineux peu exigeant à cycle court, la cameline revient sur le devant de la scène comme candidate potentielle aux carburants d’aviation durables, produits pendant les intercultures des céréales classiques. L’intérêt principal est de réaliser une deuxième culture sur une même surface et une même année, ce qui n’engendre aucune compétition entre les débouchés cultures alimentaires et énergétiques. Une production commercialisable est simplement ajoutée dans le système cultural. De plus, dans la majorité des situations, les sols français sont partiellement couverts par obligation ou nus. Pour les ACSistes, la cameline est une opportunité de combiner les bénéfices agronomiques et environnementaux d’un couvert végétal à cycle court d’été, à une rentabilité économique directe.

Pourquoi la cameline ?

La cameline est une espèce oléagineuse ancienne qui possède des variétés à cycle très court, de 90 jours, ce qui permet de l’intégrer dans les rotations françaises en tant qu’interculture. Pour les semences, Saipol travaille avec Camelina Company, un semencier espagnol qui a développé durant ces dernières années différentes variétés. L’objectif est d’implanter la seconde culture à partir du 15 juin et avant le 10 juillet, derrière des récoltes de cultures principales précoces comme les pois protéagineux, pois de conserve, orges d’hiver et/ou blés précoces. Il est donc possible de la récolter 90 jours plus tard, soit avant le 15 octobre, pour enchaîner sur des semis de céréales d’hiver, ou encore d’attendre les semis de printemps. La cameline est une crucifère qui a pu atteindre des rendements en interculture de 17 q/ha dans les premiers essais. Son effet allélopathique légendaire, lorsque la levée est réussie, a été vérifié sur géraniums et vulpins notamment. On l’explique en partie au nombre de graines-plantes/m2, ainsi qu’à la rapidité de germination et de levée de cette très petite graine. C’est pour ces mêmes raisons, en association avec son système racinaire pivotant, que la cameline a un couvert végétal très structurant en surface. La plante possède une très faible sensibilité aux ravageurs (altises et méligèthes) et est une espèce estivale mellifère très appréciée. Elle résiste assez bien aux conditions sèches.

Les apprentissages de ces quatre années d’expérimentations

La cameline est peu exigeante en intrants, elle n’en demeure pas moins technique pour assurer sa réussite. Elle remplit son rôle de couvert végétal mais doit être menée avec la même rigueur qu’une culture principale. Saipol s’est ainsi heurté aux mêmes problématiques que rencontrent les ACSistes pour réussir le semis de leurs couverts végétaux d’été dans des conditions sèches et dans des pailles avec en plus une très petite graine.

Les précédents culturaux. Le pois s’avère être le meilleur précédent cultural pour la cameline, car il laisse peu de résidus de pailles au sol entravant le semis, ainsi qu’un reliquat d’azote suffisant pour qu’elle exprime son potentiel. Le pois est également récolté de bonne heure, ce qui permet de semer tôt la cameline afin de récolter avant que les conditions automnales ne compliquent la récolte. Cependant, tous les pois ne se valent pas pour la cameline. Les pois de conserve sont un très bon précédent, cependant les herbicides appliqués au printemps peuvent être très néfastes s’ils sont appliqués trop tard et/ou que la pluviométrie printanière n’est pas suffisante pour dégrader les molécules. Plusieurs cas d’échecs ont été constatés lors des années avec un printemps très sec comme 2022 : des taches blanches apparaissent sur les plantules et la cameline succombe après quelques jours de levée. En revanche, avec une pluviométrie printanière normale, nous avons d’excellents résultats, autour de 15 q/ha et jusqu’à 17 q/ha.

Le pois protéagineux de printemps est récolté bien souvent trop tardivement, après le 10 juillet, date limite pour le semis de cameline. Le pois d’hiver ressort comme le précédent idéal, car il est récolté tôt et nécessite peu d’herbicides de rattrapage au printemps. Saipol préconise dans ce contexte un apport de 10 unités d’azote au semis et, si possible, en localisé, pour booster le démarrage de la cameline. L’orge d’hiver est un précédent cultural beaucoup plus complexe mais pas impossible. En effet, les pailles d’orge peuvent entraver le semis et la graine de cameline atterrit dans les pailles au lieu d’être à 3 cm de profondeur dans un lit de semence plus favorable à sa germination. Pour cela, un semoir de semis direct à dent plutôt qu’à disque paraît plus adapté, ainsi que de récolter l’orge le plus haut possible pour qu’il y ait le moins de pailles au sol.

Autre problématique : la disponibilité en azote précoce. La cameline nécessite 40 unités d’azote disponibles dès la levée. Or, le précédent orge laisse un reliquat dans le sol insuffisant et/ou hétérogène. Afin d’obtenir une parcelle homogène à la récolte et sans retard de croissance, Saipol recommande un apport de 40 unités d’azote minéral dès le semis et si possible en localisé pour assurer la disponibilité en azote. La fertilisation organique ne permet pas une disponibilité en azote suffisamment rapide en été, notamment car la minéralisation dépend fortement des conditions météorologiques. L’impasse sur la fertilisation azotée ces dernières années a causé également beaucoup d’échecs. Autre complexité : les menues pailles d’orge. Celles-ci sont abondantes et bien souvent concentrées sur quelques mètres de large avec les outils de récolte de plus en plus larges. Ces menues pailles peuvent gêner la levée de la cameline et la concurrencer par les repousses d’orge. Afin de les contrôler, il est conseillé d’être équipé d’un répartiteur de menues pailles et d’appliquer un anti-graminée très rapidement après la levée.

La réactivité du semis. Un jour de perdu à la moisson équivaut à 5 jours de perdus à la récolte. Une fois de plus, ce bon sens pratiqué en ACS a fait ses preuves. Étant donné la fenêtre très étroite en interculture d’été et les conditions automnales qui peuvent compliquer la récolte, il est préférable de semer derrière la batteuse, dans les 24 heures qui suivent la récolte. De plus, la cameline a une capacité de germination record et lève en 4 jours grâce au mucilage naturel contenu dans la graine, et elle capte le peu d’humidité environnante. Le semis derrière la batteuse permet de disposer de cette humidité résiduelle qui diminue rapidement dans les heures suivant la moisson. Être équipé d’un semoir de semis direct est donc un avantage certain. Enfin, la date limite de semis est fixée au 10 juillet pour récolter au plus tard le 10 octobre (90 jours).

La profondeur de semis. Ces quatre dernières années d’expérimentations ont permis de déterminer qu’il fallait positionner la graine à 3 cm de profondeur et éviter les semis superficiels ou semis à la volée. De nouveaux essais seront menés en 2024 afin de tester différentes modalités de profondeur de semis, de 1 à 5 cm pour affiner les préconisations techniques. Nous retrouvons ici les stratégies gagnantes avec les couverts.

Le semis à la volée, une fausse bonne idée. En 2021 et 2023, les tests ont porté sur le semis à la volée au drone avant la récolte du blé ou de l’orge (1 mois, 3 semaines, 2 semaines, 3 jours). Les conclusions sont les suivantes : la cameline n’aime pas quand on lui fait de l’ombre. Après la levée, la plante s’étiole au ras du sol et se redresse une fois que le blé est récolté, mais il est trop tard. Les essais 3 jours avant la récolte n’ont pas montré de résultats très satisfaisants non plus, car la répartition homogène à la volée de cette toute petite graine est compliquée. Conclusion : il vaut mieux un semis qualitatif après récolte avec fertilisation localisée qu’un semis à la volée avant récolte.

Les pertes de récolte jusqu’à 50 % si la batteuse est mal réglée. Les réglages de batteuse pour une si petite graine sont primordiaux. Ils ont pu engendrer, dans certains cas, des pertes de plus de 50 % à la récolte. Un guide technique de réglage batteuse devrait être rédigé dans les prochains mois par Saipol et ses partenaires, pour partager les clés de réussite.

Un coût de production qui reste réduit. Le coût de production total (intrants, mécanisation et main-d’œuvre) est estimé à environ 300 euros/ha (semis + semences + 40 unités d’azote + 1 désherbage (si levée hétérogène) + frais de récolte), guère plus qu’un couvert si l’on ne prend pas en compte la moisson.

Une gestion de la récolte exigeante. En fonction de la date de récolte, les graines peuvent contenir de 12 à 15 % d’humidité, alors que la norme exigée pour une bonne conservation est de 9 % maximum. De plus, les impuretés (coques, tiges et feuilles de cameline, adventices) peuvent être nombreuses et apportent beaucoup d’humidité au lot. Afin d’éviter que la cameline ne capte toute cette humidité extérieure (avantage au semis mais désavantage à la récolte), il faut envisager un nettoyage très réactif après la moisson pour une bonne conservation du grain. Ce nettoyage rapide et le séchage, si l’automne est humide, obligent à travailler avec des organismes collecteurs équipés pour travailler cette graine.

Les objectifs pour 2024

Pour la prochaine campagne, cette échelle « pilote » sera maintenue afin d’assurer que la culture soit diffusée exclusivement avec une maîtrise des itinéraires techniques et d’éviter ainsi les écueils techniques connus. Le premier objectif est de bien faire appliquer par les agriculteurs les clés de réussite assez similaires aux couverts d’été, afin d’augmenter significativement la part de surfaces allant jusqu’à récolte ainsi que les rendements obtenus. Pour le pilote 2024, Saipol s’entoure de quelques organismes stockeurs partenaires et proposera un cahier des charges strict permettant de sécuriser le rendement. L’ambition est de maîtriser la progression des surfaces, en les limitant les premières années à quelques centaines d’hectares, afin de s’assurer que les agriculteurs soient prêts techniquement et d’augmenter significativement les surfaces en 2025-2026 pour répondre aux forts besoins de l’aviation attendus à partir de 2030. C’est pourquoi l’objectif est un taux de réussite de 100 % des surfaces récoltées et une moyenne de 8 q/ha sur l’ensemble du pilote.

Pour ce pilote, Saipol cible donc les agriculteurs techniques, réactifs, maîtrisant l’implantation et liés à des organismes stockeurs partenaires pour démontrer la faisabilité de cette filière. Saipol s’appuiera uniquement sur les organismes collecteurs afin de réaliser la collecte de cameline en proposant un prix attractif pour les graines récoltées et un prix plancher en cas de non-récolte. Les agriculteurs qui ne pourront pas intégrer le pilote en 2024 pourront manifester à nouveau leur intérêt auprès de leur organisme collecteur en 2025. Saipol poursuit également les expérimentations en lien avec quelques agriculteurs du réseau TCS pour préciser l’itinéraire technique et apporter les meilleures recommandations techniques afin que cette filière prenne son envol.

Alors que l’agriculture est en quête d’azote mais aussi d’énergie « verte » et de protéines (plan protéine), ce projet, abordé avec une approche globale entre sa faisabilité dans les champs et le développement d’une nouvelle filière, fait sens. En complément, il risque certainement de s’appuyer sur le savoir-faire de nos réseaux et de mettre en avant les cohérences de l’ACS, notamment en matière d’efficacité d’intervention, de qualité de semis et de gestion de l’eau, précieuse en été. Comme pour les couverts végétaux, il faudra certainement accepter le côté aléatoire de cette seconde culture qui permettra d’aller chercher une rentabilité supplémentaire sans nuire, bien au contraire, aux bénéfices agronomiques et environnementaux recherchés tout en cochant toutes les bonnes cases en matière de carbone et lutte contre le changement climatique. La cameline, vue sous cet angle, semble également apporter des ouvertures intéressantes dans les rotations mais aussi faire avancer les pratiques de seconde récolte et de stratégies de relais avec d’autres cultures mineures qui pourraient devenir de bons candidats (moutarde, sarrasin, quinoa et autres).

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