Pigeons, corvidés et sangliers : quels leviers combiner pour faire face à ces bioagresseurs ?
Il est de ces espèces que tout agriculteur préférerait ne pas voir dans ses cultures. Après leur passage, pigeons, corneilles, corbeaux et sangliers laissent des traces… Mais pourquoi cette présence est-elle parfois si importante ? Comment y faire face ?
Pigeons, corvidés et sangliers sont des espèces généralistes, à comparer avec des espèces dites spécialistes. Cette terminologie fait surtout référence à leur régime alimentaire, variable, mais aussi à leur habitat, peu sélectif.
En milieu agricole, deux espèces de pigeons posent problème : le pigeon ramier et le pigeon biset, voire le domestique. Le premier, le plus gros, caractérisé par cette tache blanche sur les côtés de son cou, se nourrit en milieu ouvert, même s’il a obligatoirement besoin d’arbres pour se reposer et nicher. Le pigeon biset est l’ancêtre du pigeon domestique. À force de croisements, il n’existe plus guère de bisets purs. L’oiseau, naturellement inféodé aux milieux rocheux, s’est habitué aux infrastructures humaines. Pour se nourrir, à l’instar du ramier, il se déplace en milieu plus ouvert, tels que les milieux agricoles. Là, les deux espèces recherchent des graines mais également de petits invertébrés. Tournesol et pois font partie des cultures qu’ils apprécient le plus, ce qui cause des dégâts caractéristiques sur cotylédons et jeunes tiges.
Le régime alimentaire de la corneille noire et du corbeau freux, les deux espèces de corvidés à l’origine de dégâts en cultures, est encore plus varié. On peut y ajouter parfois le choucas des tours qui, contrairement aux deux autres, n’est pas une Esod (1). Les corvidés font partie de ces espèces « nettoyeurs » de l’environnement. Tout y passe ou presque : graines, jeunes pousses (on pense au maïs avec des graines déterrées et des plants arrachés), invertébrés (dont des ravageurs en cultures) ou restes d’animaux. Ces corvidés dorment en bandes, notamment à proximité des villes, se préservant ainsi, au maximum, de la prédation.
Quant au sanglier, son régime alimentaire est peu différent, entre végétaux (surtout racines et bulbes), invertébrés (il est très friand de vers de terre), petits animaux (campagnols) ou cadavres. Le passage de son boutoir (groin) est sans appel avec un sol retourné. Une parcelle visitée est bonne à être renivelée !
Les pattes au sec en ACS
Ce régime alimentaire opportuniste fait que ces espèces s’adaptent beaucoup plus facilement à leur environnement que les espèces spécialistes. Pour les oiseaux insectivores par exemple, dès lors que leur ressource fait défaut, ils partent (migration) ou voient leur population décliner. Les généralistes, non. Parfois même, ils abondent ! Tout au plus, il leur faut, pas trop loin, quelques arbres ou infrastructures arborées pour nicher et se cacher. La profusion de nourriture dans ces immenses parcelles agricoles est une aubaine. D’autant que leurs prédateurs naturels font désormais défaut. Pour les pigeons et corvidés, il s’agit, en particulier, de deux rapaces : l’autour des palombes et le faucon pèlerin.
Bien sûr, les parcelles en ACS sont particulièrement attrayantes car beaucoup plus riches en nourriture variée que leurs voisines labourées. De quoi les sustenter quasiment toute l’année, eux qui ne migrent pas ou seulement partiellement (ramier). Paraît même que les oiseaux préfèrent aussi les parcelles en ACS parce qu’ils ont les pattes au sec, contrairement aux parcelles travaillées sans résidus !
Arrêtons-nous sur le sanglier. Il est aujourd’hui en surpopulation. Il y a pourtant quelques décennies, la « bête noire » était difficile à voir. Mais il faut le reconnaître : des décennies d’agrainage, d’élevage parfois et de mauvais plans de chasse ont conduit à cette situation très compliquée.
L’effarouchement 2.0
Les corvidés ainsi que les sangliers sont réputés comme ayant des capacités cognitives élevées. Surtout chez les corvidés, ce sont des espèces sachant analyser des situations, mémoriser et rapidement s’adapter. Qui utilise des systèmes d’effarouchement (canons, épouvantails…), l’a bien observé. Il faut continuellement « revoir sa copie », sans compter les désagréments sur le voisinage (bruit). L’effarouchement 2.0 arrive avec le développement de laser et de drones. Certaines technologies sont désormais capables de reconnaître les oiseaux posés au sol. Ces moyens doivent être économiquement abordables et pas trop chronophages, mais là encore, on peut miser sur une capacité d’adaptation des oiseaux, surtout les adultes qui l’enseignent aux plus jeunes.
L’objectif, face à ces animaux, est donc de les empêcher, au maximum, de venir se nourrir dans les parcelles, surtout aux stades les plus sensibles des cultures cibles et même avant. Le maïs, vis-à-vis des corvidés, est le plus sensible entre le semis et huit-neuf feuilles. Le tournesol, plutôt visé par les pigeons, l’est surtout entre l’émergence et la première paire de feuilles. Parfois et alors que les pigeons ne sont pas censés gratter le sol, certains les ont vus déterrer des graines.
D’autres cultures peuvent subir des dégâts. Victor Leforestier, ACSiste normand, nous parle de la pression qu’il subit sur le lin d’hiver : « Les pigeons ont consommé un demi-hectare au printemps 2025 sur les 5 ha. Ils mangent la tête alors que les plantes font 10 cm. Le lin s’arrête de pousser ou branche. Ils sont de nouveau présents dès que le lin est arraché et mangent les graines dans les capsules. Une fois les pigeons passés, les sangliers fouillent sous les nappes de lin, recherchant, entre autres, des campagnols. Cela perturbe le rouissage, nous obligeant à remettre les nappes en ligne à la main ! Pour 20-25 ha, il faut compter une journée et demie à deux personnes. Les sangliers apprécient aussi nos champs de pommes de terre riches en vers de terre. Ils choisissent même les variétés ! Quand aux corvidés, par printemps sec, ils vont jusqu’à déterrer des plants de pommes de terre pour accéder aux germes. J’ai également fait du chanvre. Si les chasseurs n’étaient pas là le lendemain du semis, c’était noir de corbeaux ! »
Diluer la pression dans l’espace
Le raisonnement dépasse le seul périmètre des parcelles. L’environnement de la ferme et au-delà doit permettre de diminuer la présence de ces espèces ou, au moins, les diluer dans l’espace. Ce peut être le cas dès lors que les cultures cibles ont des dates de semis resserrées et qu’elles sont dispatchées dans l’environnement (une parcelle isolée au stade sensible va concentrer l’attention). À l’échelle d’un territoire, ce peut être aussi une mise en place de bandes d’attraction. L’objectif est de détourner les oiseaux des parcelles à protéger en les attirant vers des bandes en bordure où sont semées des graines consommables. Des essais ont été mis en place (Terres inovia, Limagrain…), notamment avec du soja. Les résultats sont cependant trop variables (d’autant que la présence des oiseaux est aléatoire), avec des éléments non validés : espèces les plus intéressantes à semer dans la bande ? Conduite de celle-ci ? Dimensionnement ? Localisation ? Etc. Tout en s’interrogeant : des telles bandes ne risquent-elles pas d’attirer, au final, plus de problèmes sur un territoire ?
Leurrer les oiseaux
En intra-parcellaire, que peut-on envisager ? On pense à la profondeur de semis, minimum 4-5 cm, surtout vis-à-vis des oiseaux. Un sol rappuyé sitôt semis rend aussi plus difficile la préhension par les oiseaux des grains ou des germes, contrairement à un sol soufflé ou motteux. D’une manière générale, plus vous mettez votre culture en conditions de germination et de levée homogènes, rapides et vigoureuses, plus vous diminuez sa vulnérabilité face à l’appétit des volatiles.
Vous pouvez aussi limiter les dégâts en utilisant des plantes leurre, soit parce qu’elles cachent la culture de rente aux yeux des oiseaux, soit parce qu’elles les attirent en étant plus appétentes. Sylvain Delzon, de l’Inrae de Bordeaux, évoque des essais de couvert de sarrasin entre un blé et un tournesol. « Nous avions des repousses de sarrasin au mois d’avril. Le semis de tournesol au milieu du sarrasin – semis sans problème - avait permis d’éviter les dégâts de palombes, détaille-t-il, le sarrasin a été détruit au Pulsar en post-levée du tournesol. »
Le choix de l’orge de printemps comme leurre revient le plus souvent. L’orge est semée à la période habituelle et à bonne densité, le tournesol sera semé en direct dedans quand l’orge est à 2-3 feuilles. La céréale camoufle la jeune culture et est supprimée avec le désherbage de celle-ci. Le fenugrec a été évoqué, non pas comme leurre mais du fait de son odeur répulsive. Toutefois, avec sa croissance lente, son choix n’est pas idéal. Parfois, c’est la même espèce (associée ou non à une autre plante) que la culture de vente, qui est utilisée comme plante d’appât. Elle est juste semée plus tôt que la culture de vente puis détruite quand cette dernière n’est plus sensible aux attaques. C’est l’exemple d’un tournesol classique utilisé pour diluer les attaques dans du tournesol VTH (variétés tolérantes aux herbicides). Cette stratégie est cependant dépendante de l’emploi de variétés tolérantes.
En maïs, l’association avec du colza (également dans un but de limiter les dégâts de limaces), semble atténuer les attaques de corvidés, la culture sensible étant en quelque sorte brouillée à la vue des volatiles. Là aussi, la plante compagne est facilement éliminée avec le désherbage.
Enrobages et compagnie
Enfin, il y a les potions. En traitement de semences conventionnel, seul sur le marché, le Korit 420 FS, à base de zirame et homologué sur maïs (jusqu’en 2027), semble donner globalement satisfaction, pour un coût d’environ 20 euros l’hectare pour deux doses par hectare (100 000 graines de maïs/ha). Des essais menés par Arvalis montrent cependant qu’en cas de forte pression de corvidés, l’efficacité peut se révéler insuffisante, ce que confirme Clément Pottiez, chef marché traitements de semences chez Corteva : « Le problème avec les corvidés, c’est que les attaques restent très aléatoires. Chaque année, la perte d’essais exploitables est importante, jusqu’à 70 % d’essais par manque d’attaques dans les parcelles ! Ce qui rend d’ailleurs plus complexe l’appréciation de l’efficacité des différents traitements… Lorsque les essais sont exploitables, ils peuvent également présenter des résultats hétérogènes. » Le chef de marché indique que l’entreprise travaille sur deux projets en TS répulsifs oiseaux dont un projet biocontrôle, à base de terpènes.
Du côté des solutions moins conventionnelles, citons le soufre élémentaire, employé comme fertilisant et mis en avant par Stéphane Billotte, ACSiste en bio, gérant de la société Billeco. « Ce sont des retours d’essais chez des clients, confirmés sur ma ferme, qui ont montré un effet sur les sangliers, à la dose recommandée de 30 kg/ha, dans la ligne de semis. Cela leur irrite le groin. L’avantage est que l’effet persiste puisque le produit se détériore très lentement, par l’activité biologique du sol, parfois sur plusieurs mois. Il semblerait que cela ait aussi un effet sur les corvidés, sans que je puisse vraiment valider. »
Le TCS 130 de novembre-décembre 2024 nous avait permis de rencontrer Frédéric Barbot en Touraine. Celui-ci évoquait des résultats étonnants de lait caillé utilisé en protection des semences de tournesol contre les oiseaux, lait caillé qu’il combinait avec de l’homéopathie stimulant la levée.
Sans pouvoir citer toutes les expériences, mentionnons l’enrobage sur maïs et tournesol préconisé par Pierre Tourneur, conseiller en bio au sein d’Océalia. « Depuis des années, je fais faire l’enrobage suivant qui m’avait été conseillé par un agriculteur de la Vienne, lui-même sur les conseils d’un ancien. Pour un quintal de semence, il faut 1 flacon de tabasco, 100 g de poivre gris et un demi-litre d’huile végétale (pas plus), sans oublier du talc pour maintenir le mélange autour des semences et ne pas boucher les tubulures du semoir. Cet enrobage, dont le coût ne dépasse pas 5 euros/ha, a un effet répulsif sur les oiseaux et même les sangliers. En cas de gros orage, avec une augmentation de l’humidité du sol, il n’a aucune conséquence sur le germe, contrairement au PNF 19, produit homologué en bio à base de géraniol et d’épices », affirme-t-il. Le conseiller nous indique compléter cet enrobage par une fertilisation localisée, notamment avec du phosphore et du soufre, dopant la germination et la levée.
Limiter les dégâts d’oiseaux ou de sangliers en culture revêt donc, comme souvent vis-à-vis des bioagresseurs, d’une démarche globale, combinant plusieurs leviers, d’abord préventifs avant d’être curatifs.
Remplacer le maïs par du sorgho
Jérémy Bonte est responsable développement technique chez Semental. Il nous livre son opinion face aux dégâts de pigeons, corvidés et autres sangliers…
« Nous n’avons pas encore identifié de levier agronomique réellement efficace pour remédier aux attaques aussi bien d’oiseaux que de sangliers. Sur le maïs, le traitement Korit 420 FS reste une solution efficace, qui continue de se développer pour lutter contre les oiseaux (corbeaux et autres). À ce stade, les autres solutions testées ne sont pas aussi satisfaisantes. La date de semis et la vitesse de démarrage du maïs auront également un impact, même si les attaques d’oiseaux peuvent intervenir sur des maïs déjà bien développés.
Contre les sangliers, de plus en plus d’agriculteurs remplacent le maïs par du sorgho dans les parcelles constamment visitées, surtout à proximité de bosquets ou de forêts. Les attaques en maïs surviennent souvent courant d’été quand le grain est au stade laiteux. En sorgho, les sangliers traversent la parcelle, s’y installent parfois, mais ne détruisent pas la culture. Pour certains éleveurs, c’est devenu un levier indispensable pour garantir une récolte de fourrage. Les sangliers ne s’intéressent pas au sorgho car pour le moment, il ne fait pas partie de leur alimentation. Ils connaissent donc moins cette plante et la formation des grains arrive beaucoup plus tard en saison. Pour les sorghos fourragers, une grosse partie des variétés ne produit pas de grains et sécurise donc totalement les parcelles exposées aux attaques. »
Et si notre urine était la solution ?
Toopi Organics est une entreprise relativement jeune, créé en 2019, qui valorise l’urine humaine pour en faire un produit utilisable en agriculture. Elle récolte l’urine, l’assainit, la stabilise et l’associe avec des bactéries utiles (genre lactobacillus). Le produit fermenté obtenu, commercialisé en France et en Belgique, est alors appliqué en plein sur les cultures entre mars et octobre. Objectif annoncé : l’activation biologique des sols.
Mais avec l’usage, il semblerait que cette urine fermentée présente un autre avantage, celui d’être un répulsif vis-à-vis des sangliers, voire aussi des corvidés ! C’est en tout cas ce que nous indique Frédéric Favrot qui a repris l’entreprise au printemps 2025 : « En visitant les agriculteurs utilisateurs de nos produits, tous font état de ce caractère répulsif. Ce n’est pas si surprenant. Tout chasseur vous le dira : les sangliers n’aiment ni les cheveux, ni l’urine humaine ! Nous avons donc déposé une demande d’autorisation de commercialisation avec cette nouvelle étiquette. » En attendant, l’entreprise a mis en place une vingtaine d’essais, que ce soit avec des agriculteurs, des chasseurs, des autoroutes ou concessionnaires autoroutiers et des entreprises de transport ferroviaire. Un protocole est ainsi à valider : quel dosage ? Application en plein ou seulement sur les bordures de parcelle ? Et des questions posées comme où vont les sangliers repoussés ? Vont-ils faire davantage de dégâts dans une parcelle voisine non traitée ?
Une nuisibilité supérieure des individus juvéniles
Dans la réflexion autour de la lutte pour limiter les dégâts d’oiseaux en culture, la vitesse de consommation des oiseaux est un paramètre important. Ainsi, une dizaine de pigeons suffit pour détruire 2 à 3 hectares en une journée. Cette vitesse de consommation dépend de paramètres sociaux. Chez les corneilles noires, les dégâts sont surtout causés par des bandes jeunes alors que les couples établis d’adultes ont plutôt un effet protecteur des cultures (protection du territoire vis-à-vis des autres corneilles) (Schmid, 2011).