Pas-de Calais : Passionné par l'élevage, le sol devient le coeur du système de Jean-Luc Maeyaert
Il y a douze ans, nous avions fait un reportage chez Jean-Luc Maeyaert, éleveur laitier du Pas-de-Calais. Passionné d’élevage, il ne voyait que par ses animaux, ce qui lui avait valu quelques déboires en affouragement. L’ACS lui a permis de mieux mener son pâturage, de produire en continu des fourrages variés et de qualité avec, entre autres, la technique du patûrage tournant. Son élevage s’est agrandi, sans augmenter le nombre de vaches laitières, mais bien celui des panses…
Nous parcourons une région par monts et par « veaux », dans un paysage du Montreuillois creusé par les rivières de l’Aa et de la Canche sur un sous-sol d’argiles à silex. Située à moins de 40 kilomètres de la mer (Le Touquet, Berck), la région profite d’un climat océanique humide avec une pluviométrie annuelle moyenne dépassant les 1 000 millimètres. Au détour d’un des multiples sentiers de balades qui morcellent la zone, vous pourriez croiser Jean-Luc Maeyaert occupé à allier jogging et tour de ses parcelles. Les sols les plus pentus sont broutés par les vaches, mais la situation économique de l’agriculture a favorisé la mise en culture des parcelles en pentes, et avec elle, l’érosion. Grâce à la multiplication de ses couverts et à leur durée, Jean-Luc Maeyaert est le bon élève dans la région.
D’exploitation agricole à entreprise agricole
Depuis le dernier article TCS sur Jean-Luc Maeyaert en 2013, la suppression des quotas laitiers est survenue en 2015 et avec elle, le changement des priorités : « on est passé d’une ferme laitière visant à produire un maximum d’herbe de qualité à une entreprise visant la maximisation de la production de lait », résume l’éleveur. La moitié des 200 laitières bonnes productrices restent de ce fait 100 % à l’étable. On leur apporte la meilleure herbe produite sur la ferme. Les génisses restent en pâturage tournant (mob grazing) comme c’était le cas avant la suppression des quotas, de même qu’un lot de 90 vaches laitières. Et last but not least, Jean-Luc Maeyaert ne se soucie plus des refus ou des herbages de moins bonne qualité car il leur a trouvé une autre valorisation : un autre estomac s’en charge, celui d’un biométhaniseur. Il produit non pas du lait mais de l’électricité revendue sur le réseau électrique, et de l’engrais sous forme de digestat. Plusieurs éléments concomitants ont marqué un tournant dans l’évolution de la ferme Maeyaert composée de trois associés (Jean-Luc Maeyaert, son épouse et récemment, son fils) et de quatre ouvriers. En 2014, son exploitation devient une des 60 fermes pilotes bas carbone françaises. Le CA P2ER est l’outil de calcul des émissions de CO2. « On s’est aperçu que moins on émettait de CO2, plus on améliorait la rentabilité économique des laitières. En parallèle, depuis 2011, on avait lancé (via le groupe Terr’Avenir du CER France) la certification environnementale ISO14001. Ma motivation était de montrer patte blanche car j’agrandissais l’élevage, avec enquête publique. Je voulais une ferme qui prenne en compte l’environnement et le voisinage et montrer que je faisais des choses positives. Finalement, ce qui m’a fait le plus progresser c’est de réaliser un SWOT sur ma ferme, de mettre mes valeurs par écrit, d’avoir une stratégie et une politique d’entreprise forte. Dans cette politique, on a mis le sol au cœur de nos préoccupations », retrace Jean-Luc Maeyaert.
Autonomie, indépendance et confiance
L’analyse SWOT (Strengths- Weaknesses-Opportunities-Threats) est un outil d’évaluation stratégique qui permet d’identifier les forces, faiblesses, opportunités et menaces d’un projet. Tel un vrai gestionnaire d’entreprise, Jean-Luc Maeyaert a mis en exergue les trois maître-mots de sa SCEA: autonomie, indépendance, confiance. «L’autonomie concerne autant la production de mes fourrages que les intrants. En utiliser le moins possible est mon leitmotiv. L’indépendance c’est mon pivot, elle est surtout intellectuelle. Je paie le conseil. Avec les vendeurs de la coop, je ne fais que du commerce. Personne ne me vend quelque chose en me vendant un conseil. Tout ça c’est grâce au semis direct. On s’est marginalisés. Les techniciens de la coop ne comprenaient pas pourquoi on faisait les choses. Du coup, on faisait partie de groupes de réflexion (Terr’Avenir, l’Apad, le Geda) et on s’est entourés d’agronomes indépendants qui ont progressé en même temps que nous. En quelque sorte, on les a formés. Ça a commencé en 2004, suite à de grosses inondations. Joël Rolin, agriculteur et maire de Reclinghem, a réussi à rassembler un groupe d’agriculteurs et de conseillers et à financer, grâce à l’Agence de l’eau, un semoir Semeato. À l’époque, on s’est inspirés d’Alfred Gässler, Konrad Schreiber, les Bourguignon… Certains, fous furieux, mais qui nous ont poussé dans nos retranchements.»
S’il était parmi les créateurs de l’Apad (association pour la promotion d’une agriculture durable), aujourd’hui, Jean-Luc Maeyaert s’éloigne des réseaux dont il faisait partie au moment de sa transition. Le gestionnaire d’entreprise qu’il est devenu, continue de progresser à son rythme sans tenter de convaincre quiconque. Il reste disponible pour les échanges en mode entrepreneur aguerri. Des liens se sont d’ailleurs tissés avec le belge Jean Tasiaux, installé à 30 kilomètres à Saint Omer sur la ferme Bonduelle (voir TCS n° 121). Il s’explique:« C’est bien d’avoir des idéaux mais il faut gagner sa vie. On est des entreprises. On doit gérer le risque. Si on veut tout connaître et tout maîtriser, on n’améliorera pas spécialement ses pratiques. Aujourd’hui, les primes PAC ne représentent plus que 3 % de mon chiffre d’affaires. » Et Jean-Luc Maeyaert de terminer sur son dernier maître-mot : « Et enfin, notre dernière valeur : la confiance. Quand on a des salariés, il faut faire confiance ! »
Le sol au cœur du système et de la réflexion
L’assolement de 2025 est composé de 86 hectares de prairies (dont 20 de prairies temporaires), 60 hectares de maïs (dont 20 de maïs grain), 70 de blé, 8 de betteraves et 5 de lin. Cette année, Jean-Luc Maeyaert n’a pas mis de colza qui pâtit du réchauffement climatique. « Je suis moins dogmatique par rapport au travail du sol ; s’il faut le travailler un peu, je le fais, mais uniquement après une observation d’un tassement de sol. Toutes mes parcelles de maïs sont sondées à la fourche téléscopique pour réaliser un diagnostic. Ça a commencé il y a deux ans car mes rendements en maïs plafonnaient. Un agronome m’a accompagné. On a observé une zone de tassement entre 10 et 17 cm, malgré un sol encore très vivant dessous. C’était probablement dû à l’épandeur de digestat. Maintenant, je me suis fait la main et je peux réaliser le diagnostic moi-même. J’utilise un Actisol qu’on a en Cuma ou mon vieux déchaumeur. Ce fut le cas pour une parcelle où après épandage de fumier, on a observé un tassement à 7-8 cm de profondeur. J’ai alors délaissé l’Actisol pour le déchaumeur. L’an dernier, suite au diagnostic du sol, on a travaillé deux tiers des parcelles de maïs. Ajouter à cela du digestat et un meilleur désherbage, et on a gagné plus de 3 tonnes de matière sèche à l’hectare en maïs. Par contre, j’en reste persuadé : jamais de labour. Un orage et toute la terre s’en va. Oui on a besoin de travailler le sol et de désherber, mais autrement. » Jean-Luc Maeyaert en est convaincu : « Plus il y a de racines dans le sol, plus on va l’améliorer, donc si un peu de travail du sol fait gagner l’exploration racinaire, on le régénère plus vite. » Les nouvelles idées pour évoluer ne manquent pas. Jean-Luc Maeyaert envisage d’installer quatre robots de traite. « C’est du boulot aussi, mais du boulot moins usant et plus technique. » Cela engendrera sans doute d’abandonner le pâturage tournant pour les laitières. Jean-Luc Maeyaert envisage aussi d’augmenter la part de betterave dans l’assolement afin d’en récupérer les pulpes, d’implanter davantage de lin et également de maïs grain qu’il peut facilement sécher grâce à la chaleur de la biométhanisation. Jean-Luc Maeyaert conclu par : « Mon rêve, c’est d’avoir un système autonome avec un sol vivant, auto fertile, qui permet de produire plus avec moins d’intrant pour limiter l’impact environnemental. On en est loin, mais on a déjà fait de grands pas. Et si mon sol se porte bien, mon troupeau se portera bien et ma méthanisation aussi. Dans cet ordre là. »