Optimiser le maïs en semis direct : « Je suis monté à 130 q/ha »
TCS est parti à la rencontre de Valentin Matthey, jeune ACSiste de Franche-Comté, la curiosité aiguisée par le visionnage d’une vidéo que celui-ci a posté il y a quelques mois. Dans cette vidéo, réalisée par ses soins, il annonce un rendement de maïs de 125 q/ha en sec et en semis direct.
Crayon en main, Valentin Matthey dessine sur une feuille de papier le type de sillon qu’il attend d’un semoir monograine. « Si le fond du sillon forme un W avec le grain de maïs surélevé, entouré d’air, peu en contact avec la terre, la levée sera compliquée. Le fond du sillon, dont les bords forment un V, doit être plat, avec une graine positionnée bien au contact du sol », explique-t-il. Bien que n’ayant que 32 ans, on sent l’expérience de Valentin à travers son explication. Maïs et machinisme, il en connaît un rayon ou… un sillon !
Nous sommes à Novillard, petite bourgade dans le Territoire de Belfort. Valentin m’accueille dans les locaux qui hébergent trois entreprises : Franche-Comté Épandages, Terr’Innov et SemPrecision. La première est la plus ancienne, créée par le père de Valentin, toujours gérant, elle est centrée essentiellement sur l’épandage de chaux. La deuxième, Terr’Innov, est la ferme ou plutôt les fermes au nombre de quatre, totalisant 560 hectares. Enfin, SemPrecision est la société la plus récente que Valentin a créée en 2023 avec un ancien camarade de BTS, Anthony Richard. SemPrecision reconditionne des semoirs monograines toutes marques et également des semoirs à céréales, essentiellement un John Deere 750A, pour qu’ils forment… le parfait sillon. C’est vite dit mais c’est un peu ça !
« 130 q/ha, mon record »
Aux portes de l’Alsace, le maïs est ici déjà bien présent. Il occupe une part importante de l’assolement géré par Terr’Inov, en compagnie du soja et du blé, selon une rotation blé/maïs/soja. En argilo-calcaires, c’est un peu différent avec la succession suivante : couverts cives, soja, blé, orge, colza, en constante réflexion/modification.
Vous êtes peut-être tombé, sur le Net, sur cette vidéo (1), tournée par Valentin, faisant état d’un maïs à 125 q/ha en sec. « C’est un résultat que j’ai obtenu en 2024 sur une parcelle. Mais je suis déjà monté à 130 q/ha, mon record. Ce sont des résultats ponctuels car, de par l’hétérogénéité de mes sols et donc des potentiels de production très variables, la moyenne ne compte pas vraiment », modère le jeune ACSiste. Néanmoins, les résultats sont bons, voire très bons et en semis direct. Comment Valentin s’y prend-il ?
« Il faut déjà dire que la météo, dans ce qu’on appelle la “trouée de Belfort”, est plus un handicap qu’un avantage. C’est globalement froid et humide, avec des maïs ou des sojas qui peinent à sécher, des semis de printemps dans le frais et des couverts qui poussent lentement », tient-il à préciser. Néanmoins, l’itinéraire cultural du maïs repose, pour lui, sur cinq points clés. Le premier est le précédent, le blé, suivi d’un couvert de type Biomax avec au moins la moitié en légumineuses. Le deuxième point est que le couvert est obligatoirement détruit tôt (Faca + glyphosate au printemps). « Pour un semis en direct au premier août, le couvert sera détruit vers fin novembre, sauf si des plantes lignifient avant. Dans ce cas, je détruis encore plus tôt », commente Valentin. Le jeune franc-comtois a bien, par le passé, gardé des couverts jusque proches des semis de printemps, mais c’est sans compter les sols trop froids sous le couvert vivant, altérant de bonnes conditions de semis.
Troisième point clé : le semis en conditions optimales, si possible en avril. Valentin précise qu’il utilise toujours des variétés validées en conditions de semis direct et avec une bonne protection de la semence contre les insectes et les corvidés. La qualité du semis, c’est sans doute l’élément le plus important sur lequel se concentre notre jeune SDiste. Très influencé par ce qu’il voit régulièrement aux États-Unis, Valentin met toutes les conditions pour que l’émergence du maïs soit la plus homogène possible. « Les Américains ont fait des mesures, que j’ai validées dans mes conditions. Si un pied de maïs émerge rien que 48 h plus tard que ses voisins, il perd 60 à 70 % de potentiel de rendement ! » Pour qualifier cette émergence, l’ACSiste mise sur les points clés précédemment cités, mais aussi sur une ligne de semis correctement nettoyée de ses résidus végétaux (utilisation de chasse-débris Martin-Till ACCR avec gestion pneumatique de l’effort). « En regroupant les résidus dans les inter-rangs, on concentre aussi davantage les limaces à cet endroit et moins sur la ligne de semis », avance-t-il.
Attention à l’effort du semoir
Le sillon doit également être parfaitement créé : pas de sillon en W ! « Ce sera le cas si vos disques sont un peu trop écartés ou usés. En semis direct, on a aussi une structure plus ferme qui peut faciliter la création d’un tel sillon », résume Valentin. De même, les roues de jauge à côté des disques, ne doivent pas avoir trop de jeu. « Si on a du jeu, on peut ramener de la terre sèche de bord de sillon dans le fond et çà, ce n’est pas bon non plus pour la levée. » Ainsi, au début de tout chantier de semis, Valentin prend le temps d’observer la qualité de l’implantation des premiers grains et c’est le conseil qu’il prodigue !
Il y a enfin, un autre élément qui a son importance : l’effort du semoir. Là encore, Valentin s’explique : « Les roues de jauge assurent de mettre les grains à la profondeur désirée. Elles exercent une certaine force sur les bords du sillon. Notre semoir est équipé de capteurs sur ces roues. Ils donnent l’information quand la butée est atteinte, permettant d’arrêter l’effort de pression. Si la pression est trop forte, vous créez de la compaction, le sillon se referme mal et la levée est plus compliquée. » Bien sûr, tout cela est d’autant plus vrai que vous êtes, comme Valentin Matthey, sur une bonne partie de ses parcelles, en argilo-limoneux fragiles. Précisons que sur son monograine, tout est automatisé grâce au système DeltaForce de Precision Planting : « Les parcelles étant forcément hétérogènes, on se fixe une marge de variation de pression, par exemple entre 15 et 20 kg. Ce peut être plus en argilo-calcaires. » Enfin, si tout cela est valable pour un semis de maïs, Valentin applique la même réflexion et les mêmes principes aux autres semis comme les céréales.
Autre point clé de l’itinéraire adopté en maïs : l’accès à l’azote, rapidement et précocement.
De l’engrais liquide dans le sillon
Valentin Matthey est déjà partisan, depuis ses débuts en ACS, de l’apport, en localisé au semis, d’un engrais starter. « Le reste de la fertilisation azotée est encore, en France, apporté en plein et sous forme solide », déclare-t-il. Là aussi, le jeune agriculteur puise dans l’expérience américaine et son usage d’engrais liquide. C’est ce qu’il pratique chez lui, sur maïs et céréales où il a développé, sur ses semoirs, la possibilité d’injecter de l’engrais liquide dans le sillon. Il n’y voit que des avantages : moins de produit appliqué, meilleure incorporation et effet au moins aussi bon, voire meilleur, que les formes solides. Il va même aujourd’hui plus loin en ajoutant dans la ligne de semis, d’autres produits comme du zinc ou de la mélasse (cuve différente) ajoutés en « Injection Direct », un concept développé par SemPrecision.
Valentin Matthey reste un partisan du semis direct. Chez Terr’Innov, il n’y a que trois semoirs : le 750A pour les céréales et les couverts et le monograines pour les cultures de printemps, maïs et soja. Le troisième semoir est un Seed Hawk, semoir à dents, pour semer en été les couverts lorsque les conditions sont sèches. Mais il a aussi une herse à paille qu’il utilise après moisson, pour homogénéiser les résidus pailleux, mais aussi au printemps pour effectuer une sorte d’aération de la surface du sol et des résidus du couvert : « Par ce petit réchauffement du sol, je gagne deux à trois jours pour semer », indique-t-il. C’est normalement tout en termes de « travail du sol » si on peut dire. Mais c’est sans compter l’actuelle bête noire des agriculteurs, ACSistes comme conventionnels : le ray-grass.
Adapter la rotation pour contrôler le ray-grass
L’adventice a fait son apparition sur certaines parcelles gérées par Valentin et cela, malgré une vigilance importante de la part de l’agriculteur sur ses programmes herbicides. « Je détruis tôt mes couverts. J’ai expliqué pourquoi. Mais il y a une contrepartie que je n’avais pas vu venir. En mars-avril, mes sols sont finalement assez nus et cela profite bien au ray-grass ! » Valentin va donc devoir revoir sa stratégie. Il va déjà et surtout, modifier sa rotation, en intégrant du colza, de la féverole d’hiver et de l’orge de printemps semée à l’automne.
De ce fait, ses sols seront couverts au printemps, comme avec la féverole cultivée entre maïs et soja ou entre maïs et colza. Avant que les effets de ce changement de rotation fassent mouche, à regret, Valentin va retravailler superficiellement certaines parcelles à problématique ray-grass. « L’idée est de venir scalper la surface avec un vieil outil Horsch équipé de dents larges type pattes d’oie. » Mais il l’assure : ce doit être provisoire : l’outil majeur de contrôle du ray-grass restant l’adaptation de la rotation.
Valentin Matthey n’est donc pas fermé dans sa vision de l’agriculture. Certes, il est adepte du semis direct, mais en cas de besoin, il s’est s’adapté. Il déclare d’ailleurs ceci : « Jusqu’à présent, je n’ai pas eu d’échecs tels qu’ils conduisent à remettre en cause l’utilisation du semis direct. » Le ray-grass ? « Tout le monde est concerné ! », affirme-t-il.
L’influence du Midwest américain
Valentin Matthey n’est pas directement issu du milieu agricole. Il a certes baigné dans le machinisme avec un père autodidacte, qui a monté il y a trente ans une entreprise de travaux agricoles, centrée sur les épandages de chaux. Il faut dire qu’ici, au sud-est de Belfort, coincés entre les Vosges et le Jura, le pH des sols (un tiers d’argilo-limoneux battants, un tiers d’argilo-limoneux à 25 % d’argiles et un tiers d’argilo-calcaires sur les quatre fermes gérées par Valentin aujourd’hui), a besoin d’être réhaussé.
La conduite, la mécanique, les modifications apportées sur les machines, Valentin connaît. Naturellement, il suit des études agricoles (BTS) à Vesoul, en Haute-Saône. Son temps libre, il le passe sur la petite ferme laitière du village. Passionné depuis l’enfance par les États-Unis, à la sortie du BTS, son permis poids lourds en poche, il n’a qu’une idée : partir un an de l’autre côté de l’Atlantique et découvrir les grandes plaines américaines au volant de tracteurs. Mais le destin va couper court à ce rêve. En 2015, alors qu’il vient d’obtenir son diplôme, les 60 hectares de la ferme laitière qu’il connaît bien sont à céder. Le lait est déjà arrêté. Le calcul est vite fait, il ne faut pas louper cette opportunité. Valentin s’installe. Mais cela ne suffit pas pour vivre. Le jeune agriculteur travaille alors en parallèle dans l’entreprise de son père.
« Un jour, alors que j’épands de la chaux chez un client en ACS, je compare avec un épandage réalisé le matin même chez un autre client en labour. J’apprécie nettement le confort de conduite sur les parcelles en ACS ! » C’est sur ces impressions que Valentin va remiser la charrue sur sa ferme, équiper le semoir de disques et, d’année en année, n’avoir de cesse que d’apprendre et se former à l’ACS, orientation semis direct.
Un savoir faire pour reconditionner les semoirs
En 2017, il s’associe avec son oncle (du côté maternel) sur la ferme de celui-ci. Il remplace son vieux semoir par un Easydrill en 3 m, lui assurant même de la prestation de service. Fin 2018, changement à nouveau : il fait venir de Slovaquie un semoir d’occasion 750A en 6 m. Il bricole à nouveau son acquisition ; il fait de même avec son monograine, faisant venir des pièces notamment des États-Unis. Des voisins lui demandent de faire la même chose avec leurs semoirs.
C’est ainsi qu’il prend contact avec l’entreprise américaine Precision Planting. Reconditionner des semoirs va devenir son savoir-faire. L’idée : adapter les semoirs confiés par des agriculteurs, pour que l’ACS soit, en quelque sorte, plus efficace, plus précise. Valentin n’étant pas un commerçant, il se rapproche d’un ancien camarade de BTS, Anthony Richard, qui a davantage cette fibre. Ils créent ensemble fin 2023, SemPrecision et deviennent d’ailleurs revendeurs sur la France de Precision Planting. L’entreprise est ainsi spécialisée dans le rééquipement de semoirs monograines toutes marques et John Deere 750A.
La reprise d’autres hectares (avec aussi du travail à façon) monte à 560 hectares, la surface gérée aujourd’hui par Terr’Innov. Les deux entreprises se partagent un salarié et bientôt, un apprenti.
Fertiliser en bandes
Dernière influence américaine en date : la technique du « fertilizer banding », que Valentin Matthey va tester en 2026 sur ses maïs. Tout en conservant l’application d’engrais starter dans la ligne de semis, le principe est de localiser en plus de l’engrais liquide, une solution azotée N39, non pas dans la ligne de semis comme il le fait aujourd’hui, mais de part et d’autre de celle-ci, à environ 5 cm de chaque coté de la ligne et à 5 cm de profondeur, avec l’aide de coutres installés de chaque coté des roues de jauge du semoir. Le but est de couvrir ainsi la moitié des besoins azotés de la culture. L’objectif est ensuite de ramener le reste de l’azote avec des pendillards aux pieds des maïs, en liquide, quand la culture ferme les rangs.