« Nous cultivons des oignons en agriculture de conservation »
À l’automne 2022, nous étions partis à la rencontre d’Olivier Jeannotin à Gironville, en Seine-et-Marne. Vingt-six années de non-labour, as de l’auto-construction, cela avait de quoi inspirer, d’autant plus qu’il avait introduit une culture délicate, l’oignon. En 2025, nous rendons visite à son fils Gatien et reparlons « oignon » en ACS.
Gatien Jeannotin s’est installé en 2021 tout à côté de son père Olivier, sur les 130 hectares de la ferme d’un oncle. Gatien cultive les mêmes cultures que son père, à savoir blé, orge, colza associé, maïs et oignon. Devenue trop compliquée à produire (d’un point de vue sanitaire et suite à la fermeture d’une sucrerie), la betterave a été arrêtée. Gatien a tenté la pomme de terre cette année mais une forte attaque de ravageurs en fin de cycle a ruiné cette première expérience, ce qui ne devrait pas l’empêcher de réitérer.
Le père et le fils partagent les mêmes façons de produire, tout en ACS, principalement en TCS et dès que possible en semis direct. Ils utilisent les deux mêmes semoirs, ceux d’Olivier, modifiés par leurs soins. Il y a le semoir à céréales, à dents fines Jammet de 12 mm, écartement de 16,6 cm, équipé de deux trémies et d’une cuve à l’avant du tracteur pour la fertilisation liquide dans la ligne de semis. Pour le maïs, c’est un semoir monograine Monosem NG + et pour les oignons, le monograine de la Cuma, à disques, un Monoshox NG + M (Monosem) avec 5 rangs espacés de 33 cm.
Une culture pas très douce pour le sol
Produire de l’oignon en ACS est un challenge en soi. S’ils la cultivent, c’est parce que la culture est à haute valeur ajoutée et qu’elle se plaît plutôt bien dans leurs argilo-calcaires, même superficiels. La plante aux feuilles élancées et étroites est naturellement peu couvrante. Le contrôle des adventices n’est donc pas à sous-estimer. En conduite conventionnelle, les rangs sont espacés de 28 cm. Le système racinaire reste assez superficiel et peu étendu. La culture nécessite un lit de semence fin, bien émietté. Elle exige également l’irrigation. Au cours de son cycle, l’oignon est sensible à bon nombre de ravageurs et de pathogènes, obligeant à un retour sur la même parcelle seulement au bout de dix ans (minimum). Sa récolte, en planches de 2 mètres de large, n’est pas très douce pour le sol.
Dans sa rotation, Gatien Jeannotin place l’oignon entre deux céréales à paille. Afin de profiter de l’accessibilité à l’irrigation, la parcelle d’oignons est toujours positionnée à côté d’un maïs. Il y a aussi une raison sanitaire. Le jeune ACSiste compte sur le maïs comme réserve d’insectes auxiliaires contre, notamment, le thrips, insecte ravageur très problématique sur oignon. « C’est pourquoi aussi, je ne sème pas de colza à côté d’une culture d’oignon, les deux étant très sensibles à de nombreux ravageurs », ajoute Gatien.
Après la moisson de la céréale qui précède l’oignon, le jeune ACSiste sème un couvert multi-espèces de type biomax. « Je m’accorde avec ce que fait mon père, mais je fais aussi ma propre expérience, sélectionnant chaque année, les espèces qui correspondent le mieux à mes conditions », explique Gatien Jeannotin. Celui-ci, en matière de couverture avant oignon, rappelle cependant certaines règles : il faut un couvert qui fasse des fleurs le plus tard possible et comprenne des espèces appartenant à différentes familles. Ce couvert est détruit de bonne heure, souvent de manière mécanique, dès le mois de novembre.
Cette destruction fait partie du travail mécanique nécessaire à la préparation du sol avant le semis au mois de mars de l’oignon. Il y a donc, en novembre, un passage d’ameublisseur à 35 cm d’écartement et, suivant l’année, un passage de rotative sur gel. Si besoin est, avant semis, les agriculteurs effectuent un passage de vibroculteur. Le semis, réalisé au Monoshox, a lieu vers la mi-mars. Il y a trois ans, Olivier Jeannotin avait l’intention d’essayer, en lieu et place du couvert biomax, un blé ou une féverole un rang sur deux, pour revenir semer l’oignon dans le rang laissé libre. Il n’a pas eu l’occasion d’essayer, l’idée n’étant cependant pas écartée.
Il y a également la technique du strip-till. Elle a été essayée par Dorian Sagot, un autre producteur d’oignons rencontré également il y a trois ans, en même temps que les Jeannotin. Plutôt que de passer un ameublisseur sur toute la surface, il a utilisé un strip-tiller en 5 rangs écartés de 33 cm. Au final, il a dû repasser plusieurs fois, ce qui fait dire à Olivier Jeannotin que le coût de mécanisation avec le strip-till n’est peut-être pas si intéressant que cela.
Fertilisation : d’autres voies à travailler
C’est au niveau de la fertilisation que Gatien Jeannotin se démarque de son père. Il souhaite non pas s’écarter de la fertilisation classique mais travailler d’autres voies en complément. La culture d’oignon est ainsi, pour le moment, fertilisée de la manière suivante. Au préalable, sur le couvert Biomax, des fientes de poules pondeuses sont épandues (3-4 t/ha). Du soufre élémentaire est appliqué en plein à l’automne ou en sortie d’hiver. « Il s’agit ici d’une stratégie de long terme. Le soufre, en attaquant en quelque sorte le calcaire, participe à la libération d’éléments », explique Gatien. Les 60 à 80 unités d’azote, sous forme d’urée 46, sont apportées en deux fois, moitié avant semis (quand il y a une reprise de sol par exemple) et moitié au début de la bulbaison.
« Nous pourrions faire un apport lors du semis mais comme nous utilisons le semoir de la Cuma, passant entre plusieurs mains, ce serait trop laborieux de refaire tous les réglages », indique Olivier. Il est possible que cela change à l’avenir, Gatien et Olivier réfléchissant à l’achat d’un nouveau semoir monograine, qui serait partagé par un nombre plus restreint d’agriculteurs, cinq au total, réunis au sein d’une autre Cuma. Pour la petite histoire, le groupe réfléchit aussi à avoir sa propre station de stockage d’oignons, la coopérative étant actuellement relativement éloignée.
Au semis de l’oignon, un enrobage des semences est désormais utilisé, sur les conseils de Baptiste Maître, agronome indépendant (Ver des Sols Vivants). Composé d’extrait fermenté d’ortie, d’oligo-éléments, d’acides animés, de ferments lactiques, le tout enrobé de mélasse, l’enrobage est préparé sur la ferme, quelques jours à 48 heures avant le semis, dans une simple bétonnière. « Cela ne doit pas nous coûter, explique Gatien. Par exemple, si les bactéries lactiques sont au départ achetées, elles sont ensuite multipliées sur la ferme ». L’objectif de cet enrobage est de booster la germination et la levée. Comme la culture est peu concurrentielle des adventices, l’objectif est également d’obtenir une culture qui soit au même stade partout, ce qui va faciliter les opérations de désherbage.
En pulvérisation foliaire, les deux hommes appliquent ensuite, autour de la bulbaison (par exemple entre deux fongicides), du thiosulfate de calcium, « qui agit sur la peau de l’oignon, notamment pour une meilleure conservation », et du thiosulfate de potassium, « pour la croissance et la qualité des bulbes ».
En matière de nutrition des plantes, « il y a encore tellement à faire », admet le jeune ACSiste. Si le père et le fils étendent ces applications à d’autres cultures, ils indiquent que ce type de nutrition fine est mieux valorisée sur les cultures à plus haute valeur ajoutée telle que l’oignon. « Sur céréales par exemple, il n’y a pas grand-chose à gagner », estime Olivier. Pourquoi ne pas envisager de revenir une nouvelle fois les voir dans quelques années sur un sujet tout trouvé : la nutrition fine des cultures.
Trois ans en arrière
L’oignon, cultivé sur 7 hectares, était installé entre deux céréales à paille avec un couvert biomax en interculture. Conduit en TCS, il était semé au monograines à 33 cm d’écartement. Lors de notre rencontre, Olivier envisageait de remplacer ce couvert multi-espèces par un blé ou une féverole qui occuperait un rang sur deux. Au printemps, il viendrait semer l’oignon dans les rangs laissés libres, le blé ou la féverole ayant été préalablement détruits. Il comptait pour cela, utiliser le semoir de la Cuma, à disques, un Monoshox NG + M (Monosem) à 5 rangs espacés de 33 cm.
Un pulvérisateur attelé dopé à l'IA
« A mes yeux, cet outil est aussi génial que lorsque le RTK est arrivé sur le marché », commente encore Olivier. Travaillant à 6-7 km/h, l’appareil, complémentent protégé par un caisson, évite aussi les dérives et ne traite, au final, que 1/10ème de la parcelle. Ce pulvérisateur de précision a été acheté en Cuma et est partagé depuis 2-3 ans, par une vingtaine d’agriculteurs du secteur (photo prise chez l'un de ces agriculteurs).
Côté éco
L’oignon est ce qu’on appelle une culture à haute valeur ajoutée.
Prix de vente au moment de notre reportage : 300 à 350 euros la tonne.
Rendement moyen : 60-65 t/ha net déstocké.
Coûts de production, hors assurance : entre 5 000 et 7 000 euros l’hectare.
Charges les plus importantes : les semences (800 à 1 000 euros/ha), la récolte (surtout le transport) et les fongicides.
Un enrobage à moindres frais pour une levée rapide et homogène
Baptiste Maître est agronome indépendant. Il a monté sa propre société : Ver des sols vivants. Sa « marque de fabrique » est la nutrition des cultures, développant des alternatives ou des compléments aux techniques de fertilisation classique, « à moindres frais ». Il accompagne à ce titre le PEI1 AgroEcoSens, anciennement Agrognon, dont nous avions rencontré quelques-uns de ses représentants il y a trois ans, avec Olivier et Gatien Jeannotin.
Dans le cadre d’AgroEcoSens, Baptiste Maître a mené au moins deux années d’essais d’enrobage de semences d’oignons, essais chez des agriculteurs du collectif, dont les Jeannotin. « L’oignon, dans le Gâtinais, se sème vers la mi-mars, dans un sol encore froid. La culture n’offre pas une grosse surface foliaire. Elle est donc particulièrement sensible à la pression des adventices. Il est nécessaire de travailler à un démarrage rapide de la culture avec une levée la plus homogène possible, facilitant les opérations de désherbage », explique l’agronome.
Une demi-feuille de plus
La densité objectif est de 20 à 25 pieds au mètre linéaire. L’enrobage travaillé est un mélange comprenant de l’extrait fermenté d’ortie (pour l’effet « boost »), un cocktail d’oligo-éléments, des bactéries lactiques, le tout enrobé de mélasse enrichie en acides aminés. « Les acides aminés, c’est un plus côté nutrition, précise Baptiste Maître, mais il y a autant de recettes d’enrobage que d’agronomes qui en conseillent ! » Toujours est-il que les deux années d’essais en culture d’oignons, sont plutôt positives avec un objectif en moyenne, atteint : obtenir cette fameuse homogénéité de levée. « Nous avons même observé une petite avance dans la levée, avec une moyenne d’une demi-feuille en plus avec l’enrobage », observe l’agronome.
Des effets jusqu’au rendement ? « D’autres facteurs entrent en ligne de compte. Si l’année est humide, l’avance prise va être lissée, contrairement en cas d’année sèche », répond Baptiste Maître.
Réduire les applications de fongicides
Une autre facette est travaillée par l’agronome avec des pistes également intéressantes, toujours via la nutrition de la culture : la réduction des applications fongicides (Gatien Jeannotin en applique entre six et huit sur la saison). Là encore, des essais sont menés en utilisant des applications à base d’acides aminés ou d’extraits fermentés de plantes. « Nous avons parfois obtenu un décalage de dix à quinze jours de l’apparition de symptômes de mildiou, ce que j’avais déjà observé sur pomme de terre. Bien sûr, en cas d’année très favorable aux maladies, avec une pression explosive, il va de soi qu’il faut sécuriser avec des applications fongicides classiques. »
L’agronome évoque à propos, de très bons résultats obtenus en 2024, année particulièrement humide. C’était sur culture de pommes de terre en Baie de Somme : « Là où il s’applique entre quinze et vingt fongicides, avec notre nutrition alternative, nous n’avons eu besoin que de quatre applications fongicides et à demi-dose ! Cela s’est même senti jusqu’au rendement avec un petit plus. »