Le trèfle violet en ACS, un fourrage de qualité pour les chèvres
L’élevage de chèvres est particulièrement exigeant, en temps et en qualité d’alimentation. Il est en plus souvent lié à une appellation, comme c’est le cas pour la famille Groussin à Fontguenand (Indre). Si l’élevage est toujours aussi chronophage, l’ACS a cependant permis plusieurs améliorations : une meilleure répartition des travaux, des sols pauvres qui gagnent en fertilité et des productions végétales davantage productives et de meilleure qualité pour les animaux.
« Une chèvre, il faut que cela rumine tout le temps ! », déclare Vincent Groussin. Cette constatation est en quelque sorte le fil rouge du fonctionnement de la ferme familiale, 137 hectares situés sur deux sites près de Fontguenand dans l’Indre. Cœur de la production de fromages de chèvres puisque pas moins de 3 AOP y sont représentées : Valençay, Selles sur Cher et Sainte Maure de Touraine. V. Groussin et son épouse Iwona sont en AOP Selles sur Cher.
Pour qu’une chèvre rumine bien et tout le temps, il faut que son alimentation soit particulièrement riche en fibres et majoritairement sèches. Dans l’AOP, il ne faut pas d’ensilage et une majorité de l’alimentation doit être produite sur la ferme. Chez les Groussin, cela ne représente pas moins de 90 % ! Ils sont donc quasiment autonomes.
Une espèce délicate
Plus que d’autres espèces élevées pour leur lait, les chèvres s’avèrent être particulièrement délicates. Pas question d’un changement brutal d’alimentation ; l’éleveur en payerait le prix fort : chute de lactation, remontée compliquée, prise rapide de goût du lait puis des fromages, par exemple si des crucifères ont été consommées… Pour leur « petit » élevage de 130 mères (dans la région, les élevages sont souvent plus conséquents avec plusieurs centaines de mères), Vincent et Iwona ont donc opté pour un fourrage à base de trèfle violet. La luzerne aurait pu être une bonne candidate mais c’est sans compter sur les sols de cette petite région du nord de l’Indre : la plupart des parcelles de la ferme sont situées sur des bornais légers où la luzerne ne serait pas adaptée. Le trèfle violet, au contraire, s’y prête bien. Du foin de trèfle violet est donc donné au troupeau, complété chaque jour par du foin de prairie, de la paille de triticale (très appréciée par les chèvres pour une meilleure rumination), des céréales et seule partie de la ration achetée à l’extérieur : des granulés de céréales et de soja (non OGM), dans le but d’équilibrer la ration en protéines. « Ce complément protéinique, nous le produisions auparavant sous la forme de lupin. On en donnait 200 g par jour et par chèvre », indique V. Groussin. « Le lupin est même meilleur que le soja. Il est déjà plus appétent ». Mais en raison de problèmes de désherbage (de moins en moins d’herbicides pour cette culture de niche), V. Groussin a dû abandonner cette culture, à regret.
En duo avec le colza
Le trèfle violet est intégré dans l’assolement avec le colza. « Il y a 4 ans, on n’arrivait plus à le produire correctement », évoque Vincent qui décrit là aussi, des problèmes de salissement. L’agriculteur qui n’hésite jamais à aller se former, a trouvé auprès du GIEE Magellan, la solution en le semant avec le colza, culture qui avait été mise de côté, en raison de baisses de rendement mais aussi de planning de travaux trop concurrentiels avec l’élevage. Désormais, en duo avec le trèfle, le colza est semé beaucoup plus tôt, deuxième semaine d’août. Aidé par son fils Antoine dans les conduites culturales, Vincent complète le duo par de la féverole. Celle-ci est habituellement semée en amont du semis du colza et trèfle, au semoir à dents (un semoir maison sur base de Kongskilde et dents de vibroculteur). Cette année, afin de gagner du temps et limiter le tassement, Antoine l’a semé à l’épandeur à engrais. Les deux hommes ont ensuite décidé d’effectuer un passage de décompacteur, après observation au test bêche, car le risque d’une mauvaise implantation du colza était élevé. Ce décompactage, réalisé avec un outil à dents Michel suivi d’un rouleau gaufré, se veut ponctuel. Selon Vincent, il n’y a pas besoin d’y revenir avant 5-6 ans. Colza et trèfle sont ensuite semés au combiné herse rotative, un semoir historique sur la ferme. L’agriculteur opte pour ce semoir car la graine de trèfle violet est petite ; il veut donc la mettre en surface, ce que ne ferait pas un semoir à dents. Ainsi semé, la levée est meilleure ; d’autant que Vincent et son fils ont modifié leur combiné de manière que les graines tombent entre le rotor de la herse rotative et le rouleau packer.
Sitôt la moisson du colza effectuée (28 q/ha cette année), un broyage des cannes est réalisé, libérant alors la pousse du trèfle. Exceptionnellement cette année, les deux hommes ont pu faucher 2-3 tonnes/ha de trèfle fin août. Habituellement, la première fauche n’est pas faite avant l’année suivante. Le trèfle, selon sa productivité et le niveau de propreté de la parcelle, reste en place 2 à 3 ans en tout.
Nous avons évoqué précédemment des problèmes de salissement. Grâce à cet itinéraire, permis par l’ACS, la présence de trèfle dans le colza limite, par exemple, le développement de la matricaire. Et puis, grâce au programme de désherbage anti-graminées en colza, le trèfle produit mieux qu’avant. Au printemps suivant l’implantation, c’est propre !
Parmi les autres cultures produites sur la ferme, on a du blé, du triticale, de l’avoine, du tournesol et un peu de maïs. Grâce à la présence de cultures de printemps, « nous ne sommes pas très ennuyés par le vulpin », déclare V. Groussin. Et le ray-grass ? « Quand on peut faire du semis direct pur, on voit bien que ça limite le développement de l’adventice, décrit l’ACSiste. Et puis, il y a le glyphosate ! » Celui-ci est systématiquement employé par exemple pour finir la destruction d’un couvert d’interculture entre une céréale et une culture de printemps.
« Le couvert, c’est pour le sol »
Dans l’assolement, avant tournesol ou maïs, un couvert de type Biomax est ainsi semé. Le mélange se compose d’avoine, moutarde, vesce et phacélie. Cette année, les doses étaient, respectivement, de 10, 2, 15 et 3 kg/ha. Vincent y a rajouté une poignée de sorgho. « Le couvert, c’est pour le sol », déclare l’éleveur. En effet, et comme évoqué plus haut, les chèvres sont des animaux vraiment délicats. Toute perturbation peut conduire d’emblée à des problèmes de santé ou un défaut de qualité du lait et donc des fromages. De ce fait et contrairement à ceux qui peuvent profiter du pâturage des couverts par des ovins ou des bovins, nos ACSistes berrichons ne peuvent pas l’envisager avec leurs chèvres ; ni même, par exemple, le pâturage des repousses de colza.
Pour en revenir aux couverts, ils sont semés en général en direct avec le semoir à dents maison. La présence de l’interculture peut aussi permettre le passage du décompacteur, selon les conditions météo. V. Groussin profite aussi du couvert pour apporter l’engrais de ferme et fume ainsi une dizaine d’hectares chaque année. Le couvert est détruit, au mieux par un passage de rouleau par gel, sinon au broyeur s’il n’a pas gelé. Quoi qu’il en soit, avant le semis de printemps, il y a une finition au glyphosate. Avant tournesol ou maïs, un travail du sol est effectué, soit au décompacteur et rotative, soit juste au vibroculteur. Il peut même arriver que le maïs soit carrément semé en direct. En tournesol, il y a eu un essai au strip-tiller, sans bons résultats.
Concernant les cultures d’automne, blé, triticale ou avoine, Vincent et Antoine utilisent le premier semoir acquis lors du passage de Vincent au non-labour, un Victor Juri de 4 mètres. Aujourd’hui, un vrai semoir « collector » !!! Ce semoir à disques n’est donc utilisé qu’à l’automne mais « quand on connaît les bons réglages, que les semences sont propres – on a un séparateur - c’est un bon semoir » estime V. Groussin. Sans compter la présence des trois trémies qui, il y a bien des années, avait justement convaincu Vincent d’en acquérir un. Le semoir lui permet ainsi, en céréales, de fertiliser en localisé au semis, soit avec du 18-46 (50 kg/ha car nous sommes en zone vulnérable), soit du Super 45 (50-60 kg).
Si on résume bien, le duo père et fils a, au final, 5 solutions de semis sur la ferme :
- le semoir à disques Victor Juri pour les semis d’automne, sur précédent non pailleux,
- le semoir à dents maison pour les couverts,
- le combiné semoir herse rotative pour le colza trèfle violet,
- l’épandeur à engrais pour les semis à la volée ; exemple de la féverole cette année début août,
- le monograines pour le maïs et le tournesol.
Peut-on parler de rotation type sur la ferme ? Pas vraiment mais, en général, on a la succession suivante : colza + trèfle violet/trèfle violet 1 ou 2 ans/blé/avoine ou triticale - couvert/tournesol ou féverole/blé - couvert/maïs/féverole/blé.
Des améliorations mais aussi des changements
On l’aura compris, dans leur système, la famille Groussin est très prise par l’élevage de chèvres. Si Iwona travaille principalement sur la partie transformation du lait et vente des fromages (tout en vente directe), Vincent partage son temps entre la conduite de l’élevage et les productions végétales. Antoine, le fils, représente pour le moment, une aide car il travaille sur une autre ferme. L’élevage occupe la première place et tout est tourné vers lui, vers son bon fonctionnement. Pas question, pour le moment, de diminuer le temps qui y est consacré. Le passage à l’ACS a néanmoins permis d’optimiser le temps nécessaire aux cultures, de mieux répartir les travaux. Elle a permis également d’améliorer les sols, assurant, là aussi, des gains de temps de travail mais aussi de meilleurs résultats sur les cultures et les fourrages. Mais Vincent n’est pas complètement satisfait. Il reste des améliorations à obtenir, déjà dans le semis des couverts. Il s’explique : « au niveau des couverts, on n’est pas au point. Par exemple, on n’est pas prêts sitôt moisson. L’année passée, on était encore dans les fourrages, il faisait très sec et on n’a pas semé de couverts. Cette année, avec le décalage des récoltes (fourrages et céréales), on n’a pu semer les couverts qu’il y a quinze jours ! Pour mieux réussir nos couverts, il faudrait vraiment qu’on arrive à les semer plus tôt, comme le colza. »
Maintenant, cela peut changer. A court ou moyen terme, le couple souhaite arrêter l’élevage. « Physiquement, on le ressent de plus en plus », évoquent-ils. Antoine, qui devrait reprendre la ferme, n’est pas plus enclin à continuer cet élevage, bien qu’il sache que la présence d’animaux, en système ACS, c’est un vrai plus. Mais peut-être d’une autre manière ?