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La terre nous interpelle : parcours et vision d’un agronome retraité

L’agronome belge Jean-Marie Parmentier a consacré sa vie à comprendre les sols et à transmettre cette passion aux agriculteurs. Ancien responsable du service agronomique chez Rosier (fabricant d’engrais), il revient sur son parcours guidé par l’expérimentation, la collaboration et l’observation du terrain. Fertilisation, carbone, activité microbienne, agriculture de conservation… Au fil des décennies, il a cherché à distinguer les idées reçues des réalités mesurées, avec une conviction intacte : la terre possède une formidable capacité de régénération, à condition de savoir l’écouter.

Jean-Marie, comment décririez-vous votre parcours professionnel ?

Jean-Marie Parmentier : Comme un peu tous les parcours de vie, avec un début, ensuite une période d’efficacité et puis tout doucement une diminution. C’est d’ailleurs pareil pour les plantes et les animaux. Dans ce cycle, j’ai d’abord appris grâce à des réussites et à des échecs dans différentes directions. Ensuite, j’ai trouvé le bon parcours dans lequel j’ai pu être efficace. Puis on continue à progresser parce qu’on apprend toute sa vie. Ce cheminement doit être conforme avec ce qu’on sent, ce qu’on aime, ce qui correspond à notre personnalité. Puis, tout doucement, vers la fin, on commence à passer la main.

Mon métier, ma mission, ce fut de répondre à une question : « Quand apporter les engrais et à quoi servent-ils quand on les apporte, au sol ou en foliaire ? » J’ai appris à faire la différence entre « allégation » (ce qui se raconte) et « expérimentation » (ce que l’on vérifie).

Que retirez-vous de votre expérience chez Rosier ?

J.-M. P. : Chez Rosier, j’ai eu beaucoup de liberté dans le travail, des moyens qui étaient significatifs à mon niveau et la possibilité d’établir de nombreuses collaborations avec des organismes techniques, en France comme en Belgique. Ce furent de beaux sujets d’investigation pour les organismes agronomiques avec lesquels on a pu collaborer. Et j’ai remarqué aussi qu’il fallait dix ans entre la prise de conscience initiale dans la communication et… le moment où ça arrive sur le terrain d’une manière relativement généralisée.

Cette société productrice d’engrais m’a toujours fait confiance et je n’ai jamais senti de manipulation. C’est important parce qu’on pense parfois que les sociétés sont d’office malhonnêtes. Les deux existent. Cela dépend des individus en place.

J’ai appris que quand on veut vérifier quelque chose, on a les fameuses quatre répétitions pour avoir confiance dans les chiffres. Mais quand on aborde un sujet, il faut, en outre, l’expérimenter au moins quatre fois pour avoir, si possible, deux météos, deux saisons différentes et deux types de sols très différents, de manière à savoir jusqu’où c’est reproductif et dans quelles conditions. Pour moi, ce fut fort important et fort utile.

Concrètement quelles expérimentations avez-vous mises en place ?

J.-M. P. : D’abord, ce fut à l’époque de la Scam. Quand on s’est rendu compte que l’azote est nécessaire mais qu’il ne fallait pas en abuser, j’ai pu mettre un système en place avec le Centre wallon de recherche agronomique (CRA-W) qui s’est appelé Azur pour « Azote utilisable réellement ». On a mesuré la minéralisation de différents sols dans des conditions contrôlées pour voir quelle part d’azote organique se minéralise réellement. Curieusement, les acteurs les plus efficaces pour faire baisser les quantités d’azote et de potassium sur le terrain en betteraves ont été les sucreries, parce qu’elles s’étaient rendu compte que trop d’azote diminuait le sucre extractible.

J’ai aussi pu mieux comprendre et expliquer ce qui se passait en cours de saison dans la solution du sol avec les analyses DIP (des zooms sur le disponible immédiat pour la production).

Chez Rosier, j’ai étudié ce qu’il se passait dans les sols à partir d’analyses d’extraction à l’eau, en développant un système qu’on a appelé Iriss (induire une régulation des ions dans la solution du sol).

Ensuite, on a travaillé un autre sujet, quand on a compris l’importance de la minéralisation de l’azote à partir du carbone organique d’une part et l’intérêt pour le stockage du CO2 d’autre part. J’ai développé l’outil « Usefull Carbon » en fin de parcours chez Rosier. Aujourd’hui, ce n’est plus seulement l’aspect minéral qui compte. Il faut y ajouter le carbone pour son rôle climatique.

Et vous avez mis en place tous ces essais chez les agriculteurs que vous connaissiez ?

J.-M. P. : Au début, on réalisait des essais de comparaison en bandes (pas en microparcelles). Quand on les multiplie, ça nous donne quand même des informations.

Par la suite, j’ai eu des budgets pour les réaliser en partenariat avec Redebel en Belgique, puis avec les services agronomiques des coopératives et enfin avec des organismes de recherche officiels en France et en Belgique. Ma démarche était aussi de m’intégrer dans des essais que les officiels programmaient en proposant des budgets complémentaires pour aller plus loin vers d’autres éléments d’information. C’était gagnant-gagnant. Autrement dit, si j’ai pu bénéficier au total de mon cheminement d’un million d’euros pour l’expérimentation, en réalité, en m’intégrant souvent dans d’autres programmes, j’ai eu des informations de première main beaucoup plus largement.

La collaboration, ça a toujours été dans votre ADN, finalement ?

J.-M. P. : Oui. Et quand on collabore comme ça, on ne s’autorise pas à dire des conneries parce qu’on doit rester fiable pour les partenaires. De toute façon, ce ne fut jamais l’idée. J’ai horreur de cela.

Quel est votre lien avec l’agriculture de conservation des sols ?

J.-M. P. : Je n’ai pas vécu l’arrivée de la charrue brabant au XIXe siècle. Mais j’imagine qu’à l’époque, les sols n’avaient pas beaucoup exporté. Dans les sols sur lesquels poussaient bois et prairies, il devait y avoir des stocks de carbone assez élevés qui n’avaient jamais été remués. Ces cultures, c’était du non-labour sans en avoir le nom. Quand on a commencé à apporter de l’air, on a vu l’activité microbienne se développer. Ajoutez le chaulage dans les terres acides. Ces deux facteurs-là ont généré une fertilité naturelle qui a dû être, si pas explosive, en tout cas significative. Pendant une génération, c’était pertinent de labourer, une deuxième aussi. Puis, à la troisième ou quatrième génération, on l’a fait parce qu’on l’avait toujours fait. Quand Frédéric Thomas est arrivé en disant qu’on pouvait revoir un peu la question, ça paraissait aller à l’encontre d’une pensée unique. Il a fallu avoir pas mal de créativité, de force de persuasion et du « savoir communiquer » d’une manière pratique pour déstabiliser quelque chose qui était aussi bien installé. Nous, on s’est d’abord senti interpellé. On a donc mis en place des suivis avec quantification de l’activité microbienne dans de multiples situations. J’ai pu constater que les sols n’étaient pas morts, contrairement à ce qu’il se disait parfois. Sinon, il n’y aurait plus eu de fertilité naturelle.

Avec le non-labour, si on aère moins le sol, on conserve mieux le carbone. C’est le paradoxe auquel on ne s’attendait pas. Cela paraît antinomique mais c’est logique. Il faut de l’activité microbienne pour la fertilité immédiate des cultures mais il en faut modérément pour ne pas décarboner le sol. Si on veut conserver le carbone, il ne faut pas exagérer dans le chaulage ni l’aération par trop de travail du sol. Je constate que les agriculteurs d’aujourd’hui ne sont pas intégristes dans le non-labour mais l’ont réduit d’au moins du tiers si pas des trois quarts par rapport à la génération précédente.

Avec la branche belge de l’ACS, Greenotec, j’ai eu l’occasion de faire pas mal d’essais, une centaine de sites à peu près, où on comparait labour et non-labour. On a suivi ce qu’il se passe dans la solution du sol avec mes outils d’analyse. Et de fait, on tire des renseignements qui correspondent à ce que l’on vient de dire. En tout cas, ce qui est sûr, c’est que le non-labour au niveau de l’érosion, c’est une protection indubitable.

Et votre point de vue sur l’agriculture d’aujourd’hui ? Quels conseils donneriez-vous aux agriculteurs aujourd’hui ?

J.-M. P. : D’abord, par rapport au carbone, au taux d’humus et à l’activité microbienne. Je conseille de tenir le curseur au milieu, ni trop d’un côté ni trop de l’autre, surtout si tout est déjà dans de bonnes conditions. Comme on le dit pour la fertilisation minérale, ne pas exagérer le travail du sol. Par contre, la fertilisation organique est toujours la bienvenue. On ne se trompe jamais en apportant du carbone. On disait que le fumier donne du corps aux terres légères et allège les terres lourdes. C’est toujours vrai.

Est-il aujourd’hui essentiel que chacun comprenne mieux les sols et pourquoi ?

J.-M. P. : Oui, les terres agricoles sont de plus en plus rares et leur prix sera toujours plus cher. Ensuite, il y a beaucoup de méconnaissance et de désinformation. On ne comprend pas bien l’équilibre entre activité microbienne et stockage du carbone. Comment expliquer qu’une trop forte activité microbienne va aussi chercher du vieil humus, alors qu’on souhaiterait au contraire le remonter. Ensuite, on pense que les sols sont morts… Peut-être ailleurs dans certaines régions du monde, mais pas chez nous. Même si des erreurs ont été commises, ils sont capables de résilience, autrement dit de régénération. La régénération porte désormais sur le carbone et nous serons tous gagnants : l’environnement et l’agriculture.

Votre approche semble aussi viser à rapprocher consommateurs et agriculteurs. Quels sont aujourd’hui les principaux obstacles à ce rapprochement ?

J.-M. P. : Avant, quand il y avait 80 % de ruraux et 20 % de citadins, tout le monde se connaissait. Aujourd’hui, c’est plus que le contraire… Il m’arrive souvent de dire aussi qu’en Wallonie, on a encore 12 000 agriculteurs, et par comparaison, on a 12 000 médecins, 12 000 policiers et… 12 000 coiffeurs. J’assume être supporter de l’agriculture comme on peut l’être d’un club de foot. On essaie de défendre ce milieu qui a quand même énormément de mérite : il travaille beaucoup, ne prend pratiquement pas l’avion et vit son métier passionnément. Je trouve que l’agriculture mérite d’être mieux reconnue pour les efforts qu’elle fait et qu’elle continue de faire.

Si vous deviez résumer en une idée forte le message que la terre nous adresse aujourd’hui, quel serait-il ?

J.-M. P. : C’est un message positif : la terre a une capacité de régénération incroyable. Pour la flore microbienne de nos sols, le bonheur est dans le pré. Merci monsieur le fermier !

REPERES

Jean-Marie Parmentier en six périodes clés, multiples de 5

Avant 1983 :

Coopération en Algérie.

Divers emplois : séchage de pulpes et luzernes, vente d’algues marines puis de compléments minéraux pour vaches laitières.

1983 (~ cinq ans) :

Entrée chez Rosier comme technico-commercial.

Certains dépôts rejoindront plus tard la Société Coopérative Agricole de la Meuse (SCAM).

Fin des années 1980 (~ cinq ans) :

Accompagnement des coopératives et négoces du nord de la France dans le domaine de la fertilisation.

Fin du XXe siècle (~ dix ans) :

Gestion des semences et des engrais au sein de la coopérative Scam.

2002 – 2016 (~ quinze ans) :

Retour chez Rosier comme responsable du service agronomique.

Mission principale : expliquer l’utilité et le moment d’utilisation des engrais, au sol ou en application foliaire.

De la retraite à 2025 (~ dix ans) :

Transmission des connaissances à travers des cours destinés à l’accès à la profession d’agriculteur et l’écriture d’un livre : La terre vous interpelle.

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