Kévin Morel dans la Marne : la chicorée associée, idéale pour les animaux en croissance
Chez Kévin Morel, L’agriculture de conservation des sols (ACS) est chez l'éleveur un levier incontournable pour allouer le temps nécessaire à son troupeau d’aubrac allaitantes, en pâturage tournant dynamique. Cette approche permet également d'améliorer des sols ingrats, qui supportent aujourd'hui un affouragement diversifié incluant la chicorée.
Chez Kévin Morel, L’agriculture de conservation des sols (ACS) est chez l'éleveur un levier incontournable pour allouer le temps nécessaire à son troupeau d’aubrac allaitantes, en pâturage tournant dynamique. Cette approche permet également d'améliorer des sols ingrats, qui supportent aujourd'hui un affouragement diversifié incluant la chicorée.
Notre premier reportage sur la ferme de Kévin Morel, dans la Marne, pour le numéro 91 de TCS début 2017, se terminait par une interrogation : « quoi, après le plantain et la chicorée ? » Rapidement après son installation, le jeune ACSiste avait introduit la chicorée cultivée dans ses parcelles en pâturage tournant dynamique (PTD), essentiellement pour ses bovins en croissance, sitôt leur sevrage en début d’été.
« La chicorée confirme sa très bonne adaptation mais le plantain, beaucoup moins », nous indique d’emblée Kévin lors de notre deuxième visite à Vroil, dans la Marne, mi-novembre 2024, répondant ainsi à notre question restée en suspens. Le jeune agriculteur continue de la mener comme tel, en PTD, car la plante bisanuelle, n’est plus appétente dès lors qu’elle forme sa tige. Elle n’a donc un intérêt que maintenue à l’état de rosette. Dotée d’une racine pivotante, elle descend rapidement en fond de profil, au frais. De ce fait, en période de sécheresse, elle garde sa vigueur, à une saison où les prairies « conventionnelles » commencent déjà à jaunir.
Tous les animaux sont en pâturage tournant dynamique
Kévin Morel est donc toujours en système de PTD avec son troupeau qui, désormais, comporte majoritairement la race aubrac. Il confirme ainsi que cette vache, très rustique, de taille modeste, précoce, est très bien adaptée à ses conditions pédoclimatiques et son type de conduite d’élevage. Rappelons que les sols de la ferme sont soit des limons hydromorphes, soit des argiles lourdes avec une forte proportion de parcelles en zone inondable. Il faut alors des vaches légères pour préserver la structure de sol.
Par rapport à fin 2016, la proportion de prairie a augmenté. La SAU, qui est passée de 140 hectares à 150, présente aujourd’hui 105 hectares de surfaces prairiales ou, tout du moins, fourragères. Quasiment l’ensemble est découpé pour le PTD. Chaque jour, le jeune éleveur déplace ainsi six lots de bovins. « Ce peut être même deux fois par jour si les conditions le nécessitent », ajoute-t-il. Ainsi, il nous expliquait en 2016 laisser dans ses parcelles pâturées des zones de repli où les animaux n’allaient qu’en cas de grosse humidité ; ceci, afin de préserver la structure dans le reste de la parcelle. Il ne pratique plus ce système de repli, préférant déplacer ses animaux plusieurs fois par jour si nécessaire.
Un système d'abreuvement amélioré
Il y a huit ans, lorsqu’il débutait en PTD, Kévin passait environ 1 heure à 1 heure et demie à déplacer un lot de bovins et le système d’abreuvement qui va avec. Aujourd’hui, il passe toujours le même temps mais pour six lots d’animaux dont les parcelles sont à quelques minutes en voiture les unes des autres. Autant dire qu’il est aguerri, sachant qu’il est toujours seul sur sa ferme et s’occupe ainsi de plus de 200 animaux. S’il doit s’absenter, c’est son père, encore agriculteur à quelques kilomètres de là, qui le remplace.
Kévin Morel a décidé d’améliorer son système d’abreuvement. Aujourd’hui, c’est toujours comme il y a huit ans. Il dispose d’un bac transportable à bras d’homme qu’il déplace avec les animaux tous les jours, voire plus, et qu’il rebranche à un système d’alimentation par tuyaux au sol. Des pompes sur panneaux solaires alimentent ces réseaux d’eau dans chaque îlot. Le jeune éleveur voudrait remplacer ce système par des abreuvoirs en postes fixes. « C’est un coût mais l’objectif est de gagner encore du temps et du confort de travail », explique-t-il.
Kévin souhaiterait que ses animaux soient dehors toute l’année. Mais ses sols ne lui permettent pas. Même s’ils ont gagné en qualité, grâce à l’agriculture de conservation des sols, il y a des périodes où ils sont trop gorgés d’eau et la structure ne supporterait pas le piétinement. Kévin doit donc rentrer ses vaches entre décembre et mars. Il a tout de même gagné quelques semaines dehors par rapport à 2016.
En hiver, l’alimentation a aussi changé. L’apport de céréales a été supprimé en 2018, ainsi que la mélasse qui accompagnait la paille, toujours donnée à volonté (litière). Les animaux, quel que soit leur âge, reçoivent en libre-service du foin et de l’enrubanné. C’est surtout dans l’enrubanné qu’on trouve une grande diversité d’affouragement. Celui-ci est issu de couverts végétaux (mélanges multi-espèces), de prairies temporaires, naturelles ou encore de « débrayage » de PTD (entre deux exploitations par pâturage).
Une forme de pâturage de stock sur pied en août-septembre
L’objectif est ensuite que tous les animaux retournent dehors dès le début du printemps. Le pâturage tournant dynamique est alors remis en route. Selon l’âge et le type de valorisation des animaux, il existe quelques différences. Les parcelles avec chicorée sont prioritairement données aux animaux à forts besoins, en croissance. C’est le cas des jeunes sevrés en juin-juillet et des animaux à l’engraissement. À propos, Kévin ne vend plus de broutards. Il préfère garder ses animaux pour les engraisser à domicile. Les mâles sont donc castrés chez lui. Il a d’ailleurs développé un service de vente directe de viande, une fois par mois. « Et ça marche bien », observe-t-il !
Pour les animaux à plus faibles besoins, il a instauré une autre forme de pâturage, qu’il appelle le « stock sur pied » et qui concerne la période août-septembre (au printemps et à l’automne, ils pâturent sur des prairies classiques). Il s’explique : « J’utilise pour cela principalement mes prairies naturelles. Mes animaux à faibles besoins, dès leur sortie d’hivernage en bâtiment, y sont mis à pâturer une fois en avril. Je les sors pour laisser la prairie repousser. Celle-ci va donner un foin tardif, moins épais qui a l’avantage de moins verser. La prairie est ensuite remise en pâturage en août-septembre pour des vaches taries. Avec ce processus, la prairie bénéficie d’un resemis naturel puisque les plantes, avant la fauche, ont eu le temps de grainer. Cela redonne de la densité et l’ensemble me semble plus robuste en cas de sécheresse. » Un stock sur pied qu’on peut appeler aussi un foin sur pied !
En direct, avec un semoir à dents qui passe partout
Ces dernières années, Kévin a augmenté la part de cultures fourragères et de prairies dans son assolement, au détriment des grandes cultures. Il a arrêté le maïs et le colza ; le premier à cause des sécheresses récurrentes minant le résultat et le colza, plutôt à cause de trop pleins d’humidité. Il faut dire que sa sole cultivable est, pour moitié, inondable et moitié hydromorphe. Le maïs a été remplacé par la prairie. Le blé et le soja ont pris la sole dédiée au colza. « J’arrive, bon an mal an, à faire du résultat en blé (rendement moyen : 75 q/ha), même si, cette année, j’ai dû en resemer. Quand au soja, c’est une culture plus facile à produire, dont les charges opérationnelles sont faibles, garantissant une belle marge (rendement moyen : 29 q/ha). Et puis, avec l’élevage que je privilégie, je cherche à simplifier le reste et donc le travail dédié aux cultures », fait remarquer Kévin Morel.
La rotation est donc devenue la suivante : soja – blé – chicorée – blé – soja. Le jeune ACSiste a tenté de semer la chicorée seule et en direct puisque le semis direct prévaut toujours sur la ferme. « Mais cultiver la chicorée seule ne convient pas. Ça manque de fibres et j’augmente les risques de météorisation sur les animaux », déclare-t-il. La chicorée doit être cultivée en mélange. Kévin a longtemps tâtonné, multipliant chaque année les essais. Celui de 2024 semble être le bon. La chicorée est accompagnée par du trèfle d’Alexandrie, du sorgho multicoupe et de la vesce velue. L’ensemble est semé en direct au printemps, à la même époque que le soja. Il est ensuite pâturé en PTD dès juillet par les jeunes sevrés.
Préférence pour un semoir à dents
Dès l’automne suivant, la parcelle est semée en direct en blé. Il y a huit ans, Kévin avait un semoir à disques Semeato. Il a été remplacé par un John Deere. Néanmoins, depuis deux ans, celui-ci ne sert plus et devrait d’ailleurs être mis en vente. Kévin Morel utilise un semoir, cette fois-ci à dents, un Horsch CO. « Les dents, ça s’use moins et je passe vraiment partout avec, tout en bénéficiant de ce petit coup de minéralisation qui va avec », assure Kévin. Il observe également que le semis direct du soja avec les dents, c’est « top » et que derrière soja, les dents passent aussi très bien pour semer un blé.
Le semoir sert aussi au semis direct du couvert d’interculture entre le blé et le soja ou le mélange avec chicorée. Ce couvert est composé, en général, d’avoine brésilienne, vesce commune (facile à détruire avant soja), trèfle d’Alexandrie, sorgho, chou fourrager et ray-grass italien non alternatif. Kévin s’attarde sur ce ray-grass : « je l’ai choisi car le ray-grass reste la plante de base pour les bovins. Il peut repartir au printemps et être déjà valorisé ». Selon les cas, le couvert peut donc être soit valorisé en avril, repoussant les semis de printemps à un peu plus tard, soit détruit au glyphosate avec un semis de la culture suivante fin avril début mai. Le couvert rentre donc aussi dans l’alimentation des bovins, en pâturage ou en fauche. Le jeune ACSiste exploite ainsi toutes les occasions pour alimenter son troupeau.
De l’engrais de ferme « à gogo »
Pour ce qui est de la fertilisation, les parcelles bénéficient « à gogo » du fumier de vache. N’oublions pas que toutes les pailles sont ramassées et qu’une partie des couverts d’interculture est fauchée. Il n’y a aucun apport PK depuis longtemps. Lors de notre premier reportage, Kévin indiquait ne pas avoir baissé la dose d’azote minéral apportée. Il a pu maintenant la diminuer avec des blés qui reçoivent entre 140 et 160 unités N. « Je ne peux pas faire mieux car le cycle du blé, tel qu’on le cultive, n’est pas en bonne correspondance avec les pics naturels de minéralisation. Mais j’envisage l’an prochain de refaire un peu de maïs grain. Je tenterais bien de le produire sans azote minéral. »
Du côté des autres intrants de synthèse, l’ACSiste indique que son indicateur de fréquence de traitements (IFT) herbicides reste élevé. Il se rassure en observant qu’en conventionnel, « c’est pareil… ». Il commence aussi à avoir des résistances du ray grass au glyphosate. Il a, pour cela, sa méthode : « J’agis tout de suite, en arrachant à la main les pieds récalcitrants ! » Autre charge qu’il déplore mais pour laquelle, depuis l’interdiction des traitements de semences, il ne voit pas d’autre alternative : les insecticides contre pucerons ou cicadelles en blé et soja. « Même en semis tardif, je dois agir. Je pourrais tenter les semis très précoces mais cela n’est pas jouable dans mon organisation de travail. »
En revenant voir Kévin Morel, nous étions certains que le jeune agriculteur aurait évolué dans son système et apporté des améliorations, même si, il y a huit ans, sa démarche faisait déjà des émules dans les réseaux dédiés. On peut dire qu’aujourd’hui, l’éleveur de Vroil assure, pour son troupeau, une alimentation de grande qualité et ce, en parfaite autonomie.
« Si vous vous souvenez, en 2016, je cherchais aussi à obtenir de mes vaches des vêlages plus précoces, à 2 ans et non 3. Il fallait pour cela que j’optimise leur croissance », nous rappelle Kévin. « Je n’y suis pas encore mais je pense que c’est pour bientôt car désormais, je suis sûr de la bonne condition de mes génisses. » Il avoue tâtonner encore sur un point : ses animaux de 18 mois pour lesquels il estime n’avoir pas trouvé l’alimentation qui le satisfasse. Une bonne occasion de revenir le voir dans quelques années !
L'exploitation de Kevin Morel il y a huit ans
En 2016, installé depuis trois ans, Kevin Morel avait déjà opté pour le pâturage tournant dynamique, dans l'objectif de mieux alimenter son troupeau et pour préserver ses sols.
La première fois que TCS a rencontré Kévin Morel, c’était pour son numéro 91 daté de janvier-février 2017. Kévin venait de s’installer trois ans plus tôt sur une ferme de 140 hectares sur la commune de Vroil, dans la Marne, limite Meuse et Haute-Marne. Il ne s’agissait pas d’une reprise familiale puisque son père était toujours agriculteur à 17 kilomètres. Le prédécesseur de Kévin était déjà éleveur allaitant bovin et conduisait ses cultures de manière conventionnelle où le non-labour était parfois pratiqué.
Dès son arrivée, le jeune Kévin avait déjà son idée de l’agriculture. Alors que tout le monde lui déconseillait de poursuivre l’élevage, lui, au contraire, n’avait que cette idée en tête mais différemment. Très vite, il a mis en place le pâturage tournant dynamique (PTD) dans l’objectif un, de mieux alimenter son troupeau et deux, de préserver ses sols et en augmenter la fertilité. Fin 2016, lorsque nous l’avions rencontré, environ la moitié des 75 hectares de prairies étaient aménagés pour du PTD, en priorité pour les animaux en croissance, génisses et broutards. C’était aussi le début du remplacement de la race charolaise de l’époque par une race plus petite et plus rustique, l’aubrac.
Introduction de la chicorée fourragère en pâturage
Kévin Morel a été un des premiers éleveurs à introduire la chicorée fourragère dans son système. La plante, très riche en eau, ne peut être utilisée qu’en pâturage ; pas de fenaison possible ni autre forme de conservation après fauche. Bisannuelle, elle monte très vite en deuxième année et perd son appétence. De ce fait, Kévin l’avait introduit pour du PTD, le système de pâturage où, pensait-il, la chicorée exprimerait au mieux ses qualités. Le plantain, également introduit, amenait une autre diversité dans le mélange et avait aussi pour intérêt, grâce à sa forte teneur en tanins, de ralentir la dégradation des aliments et limiter tout risque de météorisation.
Du côté des cultures, le jeune ACSiste faisait suivre son colza associé par deux blés, une orge de printemps ou d’hiver, un maïs grain, un pois de printemps (qu’il envisageait de remplacer par du soja) et retour au blé puis au colza associé. Ses semis étaient majoritairement faits en direct avec un Semeato. Avant maïs, il envisageait cependant d’utiliser le Strip Cat d’un voisin. Bien que ses sols aient un fort historique d’apports de fumiers de bovins, il n’avait pas réduit sa fertilisation minérale azotée sur ses cultures. Les insecticides, il n’en appliquait quasiment pas ; les fongicides étaient très réduits et il s’accordait l’apport de Sluxx contre les limaces si nécessaire. Seules les applications herbicides n’avaient pas diminué.