Julien Senez, agriculteur et formateur en ACS : « Je continue de donner des formations une fois par mois pour garder le contact avec les agriculteurs »
Nous avions quitté Julien Senez en 2019 avec pas moins de trois activités professionnelles très chronophages dont deux dédiées à l’agriculture de conservation des sols. Six ans plus tard, il a conservé ces deux activités liées à l’ACS, sa ferme et son centre de formation Kiwi Agronomy, lequel a bien pris son envol.
Exit la casquette de conseiller en réorganisation de production industrielle : si celle-ci a été très inspirante pour ses deux autres activités, Julien Senez avait besoin de s’en détacher pour permettre le développement de sa propre entreprise, Kiwi Agronomy.
Depuis septembre 2019 où nous avions rencontré Julien lors de l’une de ses formations, Kiwi Agronomy s’est bien étoffé. Créé en 2018 comme centre de formation dédié à tous les acteurs souhaitant faire ou conseiller l’agriculture de conservation des sols, la structure a depuis particulièrement bien développé une autre facette de ses compétences. Elle conserve la partie formation à raison d’une session par mois, « afin de toujours garder un lien avec les agriculteurs », résume Julien Senez, mais se concentre surtout sur un service de machinisme lié à l’ACS.
Explications de l’intéressé : « Un agriculteur souhaite faire de l’ACS ou évoluer dans celle-ci mais il n’a pas de semoir adapté à son contexte. Nous lui trouvons ce semoir (les semoirs viennent principalement de l’étranger), nous lui reconditionnons pour qu’il soit en adéquation avec l’usage qu’il veut en faire, nous lui mettons en route et assurons, derrière, un service après-vente ». Il s’agit là d’un des nombreux profils des 800 projets clients gérés annuellement par Kiwi Agronomy dont le chiffre d’affaires dépasse aujourd’hui les 2 millions d’euros. Ce peut être aussi un agriculteur qui, possédant un déchaumeur et une trémie frontale, souhaite faire de cet outil un semoir. Troisième exemple : un agriculteur qui, sur son propre semoir, veut fertiliser en localisé (la fertilisation localisée a toujours été, pour Julien Senez, primordiale en ACS et il y a six ans, toutes ses productions, cultures et couverts, étaient ainsi fertilisés). Bien souvent, pour ce genre de service, l’entreprise envoie tout le nécessaire chez l’agriculteur, lequel se charge du montage. « C’est notre cas de figure à 80 % », indique le gérant.
Sa chaîne Youtube, un outil puissant
Ce qui surprend encore Julien Senez, c’est que 40 % des 800 projets clients se situent en dehors de la France, « alors qu’on se déplace peu », s’étonne-t-il. On peut citer l’Allemagne, la Suisse, l’Autriche et, plus globalement, les pays de l’Est. Il faut dire que Julien Senez développe depuis de nombreuses années déjà, un outil de communication puissant : sa chaîne Youtube du même nom que son entreprise. Beaucoup, en France comme à l’étranger, l’ont connu grâce à ses vidéos, abordant, très régulièrement, l’ensemble des thématiques propres à l’ACS. « J’avoue qu’aujourd’hui, j’ai moins de temps pour cela. Je privilégie davantage les réseaux sociaux où je poste également des vidéos mais plus courtes », commente Julien.
Avec ces évolutions, Kiwi Agronomy s’est aussi étoffée en termes de personnel. Incluant Julien et son épouse, ce sont six personnes qui y travaillent. Il y a même un bureau d’études : « Ce qu’on ne trouve pas, on le dessine et on le fait produire », résume ainsi l’entrepreneur.
Gestion commune de quatre fermes
Du côté de la ferme de Julien Senez, il y a également eu quelques évolutions, surtout en termes de réorganisation du travail. Face au développement de Kiwi Agronomy, l’agriculteur picard ne peut plus passer que 10 % de son temps sur sa ferme. De ce fait, il a embauché un chef de cultures, Pascal. Celui-ci est d’abord agriculteur à proximité, de même que son gendre, Louis. Chacun, Julien, Pascal et Louis, ont leur propre ferme mais ont décidé d’avoir une gestion commune des trois, intégrant une quatrième ferme en prestation. L’ensemble fait environ 800 hectares. La moisson, les semis, la fertilisation sont ainsi organisés en commun. Les outils concernés sont aussi en commun, sauf les tracteurs. « Cela permet à chacun de rester indépendant, tout en profitant d’une gestion commune des cultures », résume Julien.
Comparé à il y a six ans, là où il y a finalement le moins de changement, c’est dans la manière de conduire les cultures. Julien Senez cultive toujours des céréales (blé et orge), du maïs, du colza, très peu de betterave et pratique, évidemment, toujours autant, les couverts végétaux.
Il en sème quatre types, toujours au semoir :
- Des couverts courts à six ou sept espèces (phacélie, féverole, vesce, radis fourrager, radis chinois, tournesol, sarrasin) entre deux céréales. Julien pratique le blé sur blé dans ses rotations gérées le plus souvent en 2/2 (deux monocotylédones suivies de deux dicotylédones).
- Des couverts longs avant orge de printemps ou betterave, de type Biomax, parfois à dix ou douze espèces.
- Des couverts relais avant maïs, seule culture semée en TCS avec la betterave ; les autres, couverts y compris, étant tous semés en direct. Un premier couvert de type Biomax est semé sitôt moisson d’une céréale, relayé à l’automne, par un couvert de féverole pure. Il y a six ans, le couvert relais était composé de féverole et de seigle. Julien Senez a abandonné le seigle car il est trop compliqué de travailler le sol avant maïs dans les résidus de cette graminée.
- Le quatrième couvert est le mélange associé au colza. Là, il ne s’agit que d’espèces gélives, tournesol, fenugrec, féverole, sarrasin avec, systématiquement, un anti-limaces.
L’ACSiste picard a tenté le semis de CDI avec son colza, surtout du trèfle blanc nain, voire de la luzerne. Mais l’expérience n’a pas été concluante et il a arrêté. « C’était trop compliqué à réussir, surtout dans ce contexte de dérèglement climatique. L’implantation du CDI était plus qu’aléatoire. Dans la technique, le pilotage de la fertilisation azotée aurait dû conduire à une baisse des apports mais nous n’y sommes pas prêts », résume-t-il.
Le semoir à dents est davantage sollicité
En 2019, sur la ferme, Julien Senez travaillait avec deux semoirs, l’un à disques, un Horsch Avatar et l’autre à dents, un Horsch Sprinter équipé de dents très fines Metcalfe, tous les deux en six mètres. Ces choix étaient liés au développement majeur du semis direct sur toutes les cultures et intercultures, le maïs et la betterave faisant exception. Aujourd’hui, l’agriculteur a intensifié l’usage du semoir à dents, à l’image, d’ailleurs, de ce qu’on observe ces dernières années chez beaucoup d’ACSistes. Il le justifie : « avec les conditions que nous vivons de plus en plus en été et en automne, si on veut s’assurer un minimum de levées, il faut l’action de la dent, même très localisée. C’est donc plus sécurisant et, en plus, le semoir à dents exige moins d’entretien ». Julien Senez et ses deux comparses travaillent ainsi toujours avec un Sprinter. Le semoir à disques a par contre été changé. Aujourd’hui, les trois hommes utilisent un Semeato, un semoir qui coûte moins cher du fait de sa moindre utilisation. C’est un type de semoir que Julien connaît déjà, pour en avoir utilisé un avant 2010. Le Semeato est simplement utilisé lors de gros volumes de végétation.
L’enrobage de semences est systématisé
En 2019, l’agriculteur picard nous disait être un grand convaincu de l’intérêt de fertiliser au semis, en localisé. Ses semoirs étaient équipés en conséquence. Il fertilisait ainsi couverts et cultures. Par exemple, sur un couvert Biomax semé avant le 10 août, à 30 ou 40 % de légumineuses, il accompagnait le semis par un apport de 18-46 ou d’ammonitrate 33, pour un coût, alors, d’une vingtaine d’euros par hectare.
Depuis un an, la donne a changé. Fort de son expérience en vigne, Julien Senez a perçu l’intérêt d’applications de type thé de compost ou autres extraits fermentés de plantes. Il s’en est inspiré en pratiquant l’enrobage de ses semences, de couverts ou de cultures. Tout comme l’ensemble des techniques utilisées sur la ferme, Julien a, bien sûr, d’abord expérimenté, avant de valider et appliquer plus largement. Cet enrobage remplace complètement la fertilisation chimique au semis qu’il faisait auparavant. L’enrobage est réalisé à la ferme à base de mélasse, acide humique, acide fulvique, lifofer et TMF.
De ce fait, il n’utilise plus, par exemple, de traitement de semence habituel en blé. Pour lui, les résultats sont plus puissants. « On constate qu’avant floraison, que ce soit en culture ou en couvert, la biomasse racinaire est multipliée par deux et on a 30 % de biomasse foliaire en plus », indique-t-il. Et il ajoute : « Les plantes sont plus résistantes lors d’épisodes de sécheresse, tout cela pour environ 15 euros par quintal ! »
Il y a six ans…
Lorsque nous avons rencontré Julien Senez pour la première fois en septembre 2019 (TCS n° 105 de novembre/décembre 2019), Julien menait en parallèle trois activités professionnelles :
- conseiller en réorganisation de production industrielle auprès de différents grands groupes (Nestlé, Danone, Pepsi, Hermès),
- gérant de l’exploitation à Vignemont, dans l’Oise, ferme familiale reprise en 2009.
- gérant de Kiwi Agronomy, centre de formation créé par ses soins en 2018 avec des formations en présentiel sur sa ferme ou des fermes partenaires mais aussi beaucoup de tutoriels sur sa chaîne Youtube du même nom. Originalité du centre de formation : les formateurs n’étaient que des agriculteurs, en ACS bien sûr puisque l’ACS est le modèle de production choisi par Julien Senez en 2010.
En 2019, Julien avant donc presque dix années de mise en place de l’ACS sur sa ferme. 2019 signait même l’étendue à quasiment toutes les cultures, maïs excepté, du semis direct sous couvert. Pour cela, l’agriculteur picard avant progressé par étapes. Une première phase de transition (qui avait duré quatre ans) en TCS « light » avant de pouvoir adopter, peu à peu le SD. Un principe était commun aux deux phases : l’intensification végétale, partout et tout le temps ! Cette intensification végétale, il la pratiquait surtout dans ses intercultures.
Ainsi, lors de notre premier reportage, Julien Senez avait établi la rotation 2/2 avec deux maïs suivis de deux céréales, blé ou orge (il cultivait aussi du colza). Pour les couverts longs, avant maïs, il avait évolué vers la couverture relais avec un premier Biomax estival suivi, à l’automne, par un couvert hivernal de féverole et seigle. Élément fondamental de sa stratégie : la fertilisation localisée à la fois des couverts et des cultures. À noter également : depuis deux-trois ans, l’agriculteur s’essayait au CDI de trèfle blanc nain principalement ; un couvert qu’il maintenait dans le colza puis dans la céréale suivante jusqu’au printemps de celle-ci.
En parallèle, il avait fait évoluer son parc de semoirs. En 2019, il travaillait alors avec soit un semoir à dents, soit un semoir à disques. Partenaire du constructeur Horsch (notamment au travers de Kiwi Agronomy), il s’agissait d’un Sprinter équipé de dents très fines Metcalfe et d’un Avatar, tous les deux en six mètres.
Si le premier leitmotiv du passage à l’ACS fut économique et agronomique, l’adaptation et l’action vis-à-vis du dérèglement climatique, était un grand moteur dans les agissements de Julien.
L’évolution de l’ACS d’après Julien Senez
Pour quelqu’un qui dédie sa vie professionnelle à l’agriculture de conservation des sols depuis plus de quinze ans, il est intéressant d’avoir son avis sur l’évolution de l’ACS.
« L’ACS a en effet évolué avec, à mon sens, trois courants. Un, l’ACS est devenue moins “radicale” dans le sens où de plus en plus d’agriculteurs trouvent des compromis ou un équilibre entre tantôt le semis direct, tantôt les TCS. Ce n’est plus que l’un ou que l’autre. Deuxièmement, l’ACS “s’européanise”. C’est une croissance lente mais sûre, sans retour en arrière. Je le vois auprès de mes clients hors de France. Dès lors qu’ils ont intégré l’ACS, ils ne la quittent plus. Enfin, dernier phénomène marquant : la méthanisation. Il s’agit d’un nouveau courant de portée de l’ACS. On peut dire que la méthanisation, dont les projets explosent, fait entrer l’ACS dans les fermes. Les agriculteurs concernés voient que ça marche et ils étendent alors leurs pratiques. »
Les projets en vigne très inspirants
Kiwi Agronomy, c’est une activité autant en grandes cultures qu’en viticulture. L’entreprise a ainsi accompagné des domaines viticoles aux quatre coins de l’Hexagone, ainsi qu’en Suisse et en Italie, dans l’adaptation de leurs enjambeurs ou chenillards en semoirs de couverts végétaux d’inter-rangs.
Ces expériences en vigne ont aussi influencé l’activité en grandes cultures. « Certains des domaines viticoles dans lesquels nous avons eu des projets, font des applications de thés de compost ou des extraits fermentés de plantes. Ils sont souvent plus avancés dans ces techniques qu’en grandes cultures. Je m’en suis inspiré pour développer l’enrobage de semences sur ma ferme », indique Julien Senez.