Investir sur le couvert pour économiser ensuite
Qu’elle soit organique ou de synthèse, l’apport de fertilisation sur une culture permet en général d’en améliorer son rendement total. Pour les couverts végétaux, culture à part entière en système ACS, le résultat est le même. Cependant, une fertilisation localisée ou en culture de ces derniers semble bloquer sur deux « incohérences », soit environnementale, liée aux risques de nitrates dans l’eau, soit économique, avec une charge supplémentaire sur un investissement dont le retour est diffus dans le temps mais bien réel. Point sur les résultats d’essais qui donnent une fois de plus raison au bon sens.
À première vue, les deux « incohérences » semblent louables. D’un côté, le protecteur de l’environnement : pourquoi fertiliser des couverts alors que leur but premier est de limiter la fuite des nitrates ? De l’autre, l’entrepreneur : pourquoi dépenser plus dans une culture sans retour de trésorerie l’année N ? Heureusement dans nos réseaux ACS, nous faisons preuve « d’épiculture » pour confirmer qu’entre deux solutions, la troisième est souvent la meilleure, permettant de rassembler plutôt que d’opposer.
À cette période de l’année, le sol est souvent sec ; de ce fait, le problème mis en avant est généralement le manque d’eau qui, c’est vrai, peut être un frein au bon développement des plantes. Cet argument peut cependant masquer un problème d’auto-fertilité du sol. Derrière ce concept, on entend la capacité du sol à fournir des éléments nutritifs à l’eau et à l’activité biologique. En effet, si l’activité biologique est abondante et bien nourrie, elle est une alliée précieuse pour stocker et redistribuer des éléments et fournir aussi un environnement favorable au développement des racines. Ce manque de fertilité est très facile à observer si on prend du recul et qu’on analyse l’historique du sol.
De quelle fertilisation parle-t-on ?
Dans cet article, nous allons traiter d’une fertilisation avec des engrais de synthèse starter utilisés en localisé. L’utilisation des engrais organiques de ferme est également un levier intéressant pour fertiliser les couverts. Néanmoins ils seront moins efficaces pour l’installation et ils ont plus leur place en relais à la fin de l’été. Bien entendu, avant la mise en place de cette pratique, il convient de maîtriser les bases du semis de couvert, avec la règle des 4 D : Direct, Dense, Deep (profond), Diversifié. C’est-à-dire semer un couvert direct après moisson à densité importante (330-350 grains/m2), à une profondeur de 5 cm tout en diversifiant les espèces présentes (au moins 4-5). La profondeur est un moyen d’écarter la graine de la surface où la paille, surtout lorsqu’elle est restituée, est abondante.
Dans la fertilisation, il y a un dernier point important à prendre en compte au-delà de l’azote, c’est l’état du sol que ce soit au niveau du pH et de la disponibilité des autres éléments : potasse, calcium, manganèse, zinc… N’oublions pas que nous faisons pousser une culture à part entière.
En Normandie :
Pour illustrer nos propos, premier arrêt en Normandie chez Agro Sol Évolution, conseiller indépendant dans l’Orne. La fertilisation a permis d’obtenir 2 TMS/ha supplémentaires. Dans le détail, l’augmentation de cette biomasse est due à la valorisation de l’azote par les crucifères. En effet, ces plantes valorisent très bien l’azote et l’augmentation de leurs biomasses est significative vis-à-vis de la modalité non fertilisée. La moutarde d’Abyssinie voit sa biomasse doubler et dans le même temps, celle du radis fourrager multipliée par 2,5. Le nyger a également fortement explosé en biomasse. Dans cette expérimentation, l’azote utilisé est de l’ammonitrate 33,5 %. La fertilisation apportée en plein est de 75 kg/ha, soit 25 unités d’azote, réalisée 15 jours après le semis du couvert.
Dans les Hauts de France :
Le comité Nord plant de pommes de terre a lui aussi travaillé sur le sujet en mettant en place un essai fertilisation sur deux modalités de semis de couvert : l’une avec un déchaumeur dent + Delimbe et l’autre en semis à la volée avant récolte. Là aussi, les résultats parlent d’eux-mêmes : la tendance de production de biomasse est nettement améliorée. L’azote utilisé est de l’engrais N27 avec 5 modalités de doses. Dans cet essai, il est intéressant de constater que dès 10 unités d’azote apportées, le bénéfice est très important, passant d’une biomasse de 1,5 TMS/ha à une biomasse de 4,5 TMS. L’autre résultat intéressant à observer est « l’estimation des restitutions azotées d’un couvert selon sa fertilisation ». En effet la dose d’azote captée est très importante. Par exemple, on passe de la modalité 0 azote qui affiche un stockage avoisinant les 100 unités à la modalité avec 70 unités d’azote localisé qui permet un stockage proche des 380 unités ! Le delta net est de 210 unités retrouvées en plus dans le couvert. Mathilde Libert du Comité Nord, précise : « l’effet pallier » que l’on voit, est principalement dû à un manque de précision et de puissance de l’essai ». C’est-à-dire que pour lisser un peu plus les augmentations de biomasse, il faudrait augmenter le nombre de répétitions. Cependant la tendance est bien là et corrobore ce que l’on observe dans d’autres contextes. Enfin et comme souvent dans ces expérimentations, la quantité d’azote piégée au total est plus du double que la dose apportée : 135 kg de N/ha au lieu de 80 soit 55 kg de N en plus pour un apport de seulement 25. La fertilisation semble donc apporter un vrai bénéfice azote qui est certainement dû à la capacité des couverts et surtout des crucifères qui, une fois bien lancées, peuvent mobiliser de l’azote plus rapidement dans la profondeur du sol, largement en dessous des 60 ou 90 cm généralement pris en compte. En plus de ce bénéfice azote qui est loin d’être négligeable, il ne faut surtout pas oublier la biomasse et le carbone supplémentaire qui sont également des éléments clés pour l’activité biologique, la structuration et même pour améliorer l’efficience de la séquestration du carbone pour l’agriculture.
Plus largement :
Enfin, les essais de Eau Seine Normandie et du GIEE Sol Union mené par Antonio Perreira, bien connu des réseaux ACS, nous permettent de valider statistiquement les observations précédentes. En effet ces essais ont permis de tester 114 microparcelles de couverts différents, soit en mélangeant des espèces en pur soit en enrichissant des mélanges du commerce avec des espèces en pur. Si l’on observe la quantité de biomasse produite par la vesce velue associée aux autres espèces (colza, tournesol…), nous constatons que dans la majorité des cas, la biomasse est augmentée grâce à la fertilisation en DAP. Comme sur les précédents résultats, les gains sont importants, de l’ordre de 3 TMS/ha. Toutefois il est intéressant d’observer que les couverts qui valorisent le mieux cette fertilisation localisée sont les plantes qui ont la capacité à pomper de grandes quantités d’azote comme les crucifères ou la phacelie. Pour les plantes aux besoins plus limités en azote, la capacité à exprimer cet apport de démarrage peut être plus aléatoire. Également, l’orientation que va prendre le développement du couvert au démarrage, est stratégique. Si le colza prend le dessus, il va de soi que le gain de captation d’azote sera supérieur. Si c’est la vesce, le pouvoir de captation pourra être altéré, même si l’azote présent en quantité dans le sol est prioritaire sur la fixation symbiotique. Ces constats alimentent fortement l’intérêt de mélanger les espèces dans nos couverts. De plus la lecture des reliquats sortie hiver doit également intégrer cette approche terrain. Les modalités où la biomasse est élevée, offrent les reliquats les plus bas comparés aux modalités où la biomasse est plus faible. Cela corrobore donc nos précédentes affirmations sur la nécessité d’aller chercher de la biomasse pour capter « tout » l’azote et limiter les risques de reliquats. En revanche, les reliquats les plus élevés ne peuvent pas être systématiquement associés à un problème de lessivage. En effet, la présence de légumineuse qui va entraîner une fixation symbiotique de l’azote et donc réintégrer de l’azote dans le système, peut favoriser des reliquats supérieurs. Pour connaître la perte nette d’azote sur la période couverte, il convient de multiplier le nombre de mesures de reliquats dans le temps afin de constater les fuites et ne pas confondre risque de pertes et pertes nettes. Pour finir, un des aspects enrichissants de ces expérimentations, c’est d’aller jusqu’à la culture suivante et le rendement de l’orge de printemps avec une différenciation couvert fertilisé ou non. Bien entendu les résultats que l’on observe se font sur une orge de printemps non fertilisée. Le premier point c’est observer la formidable capacité du couvert de recycler l’azote. En effet la juxtaposition est claire : 5 modalités fertilisées au semis du couvert sur 6 engendrent un gain de rendement sur l’orge de printemps un an après. Le deuxième point pertinent est le choix du couvert et sa capacité à redistribuer les éléments à la culture suivante. Dans ce domaine, les crucifères apportent satisfaction puisque les couverts composés de colza ou d’Apab (mélange multi-espèces dont des crucifères) permettent un gain de rendement de 10 à 20 quintaux ! A contrario les couverts de seigle vesce ou vesce pure relarguent plus lentement l’azote ce qui ne permet pas de le retrouver sur l’orge de printemps mais ce n’est pas pour autant qu’il est perdu. Le choix du couvert est donc d’une importance capitale sur la vitesse de restitution d’azote.
Du côté de l’environnement
L’approche est a priori contraire aux orientations « nitrates ». Cependant un couvert qui s’installe bien a plus de chances de mieux capter l’azote en profondeur et le recycler. Par ailleurs, l’impact attendu des couverts est beaucoup plus large que ce soit d’un point de vue agronomique et environnemental. Plus de biomasse, c’est plus de biologie potentielle et d’autostructuration, de biodiversité mais aussi de stockage de carbone. Pour toutes ces raisons et bien plus encore, assurer la réussite des couverts et le niveau de retour, est à encourager, même s’il convient de passer par une légère fertilisation. Il faut donc réfléchir dans une approche système et pas seulement de dose.
- la mise en place d’une couverture active entre deux cultures principales est plus efficace que la réduction des doses d’azote en culture pour limiter les fuites. C’est ce qu’a montré, notamment, la plateforme de Thibies des années 90 à 2000, bien connue des lecteurs de TCS ainsi que le dernier article sur le suivi des reliquats dans 25 parcelles au niveau du bassin de l’Oudon (53) entre 2021 et 2023 (dossier du TCS 123 de juin/juillet/août 2023).
- L’azote stocké dans le couvert est assez bien corrélé au rendement de biomasse de ce dernier.
Ainsi la fertilisation du couvert, grâce à l’augmentation de biomasse qu’elle engendre, est une solution efficace pour vider les sols en azote et éléments fertilisants à l’entrée de l’hiver et arriver à réduire les risques de fuite au minimum. Assurer un bon démarrage permet d’assurer un piégeage « profond » de l’azote dans beaucoup de sols.
Et la rentabilité ?
Un couvert bien réussi engendre de nombreux gains indirects mais bien réels : moins besoin de travail du sol et donc de mécanisation en premier lieu, mais aussi des gains sur d’autres intrants comme les insecticides et fongicides notamment, grâce à un sol en bonne santé. Comme le montre l’essai d’A. Pereira, la fertilisation du couvert avant l’orge de printemps permet non seulement d’économiser de l’engrais et le passage dans la culture mais en plus d’augmenter le rendement de l’orge de printemps ; automatiquement la marge brute de la culture se retrouve plus conséquente. Dans cet exemple, l’augmentation de 10 à 20 q d’écart engendre des produits supplémentaires de 250 à 500 € de plus par ha. Néanmoins, comme pour un placement financier, en fonction du couvert, le produit supplémentaire peut être nul ou déficitaire la première année (seigle/vesce velue). Les éléments mobilisés seront relargués plus sur les cultures suivantes ; il convient donc d’être clair sur ses objectifs lors du choix du couvert.
Dans ce cas précis, nous observons les chiffres mais à quel coût estimez-vous la résilience du système vis-à-vis des variations de prix d’intrants ? En effet, dans les années à venir, le coût de l’énergie est appelé à augmenter et par conséquent les fertilisants dont l’azote. Inutile de vous rappeler 2022-2023 où le prix de l’azote frôlait les 2,5 €/unité. À cette période, les résultats d’Antonio faisaient économiser 225 €/ha (90 unités x 2,5 €/unité) si l’on considère la dose X de l’orge à 90 unités. Aujourd’hui avec l’azote à 1,5 €/unité, nous serions sur une économie de 155 €/ha. Dans les deux cas, nous avons largement de quoi semer un très beau couvert d’interculture et investir dans une certaine sérénité vis-à-vis de la trésorerie de la saison culturale.
Ces exemples et résultats illustrent bien la nécessité de réfléchir et d’agir « système » d’autant plus pour l’azote et la recherche d’un maximum d’autonomie. Il impose pour la maîtrise de son cycle : anticipation, observation et formation. En effet, il convient d’être formé aux bases du cycle de l’azote et à l’évolution de la recherche sur le sujet. L’observation est aussi partie intégrante de la réussite. Pour cela les méthodes à disposition sont nombreuses : reliquats, pesées des couverts, analyses de sèves… En revanche la rigueur des prélèvements de ces méthodes est indispensable pour garantir la précision et l’exploitabilité des résultats. Enfin et c’est tout l’objet de cet article, l’anticipation est souvent le maillon manquant et faisant défaut dans la recherche d’autonomie azotée. Si le couvert végétal en lui-même est déjà une source d’anticipation, tant dans sa capacité à recycler les éléments qu’à activer la biologie ou encore fixer l’azote de l’air, la gestion encore plus stratégique de cette anticipation se trouve aussi dans la fertilisation du couvert permettant une augmentation de biomasse importante. En conséquence de l’amélioration du rendement biomasse du couvert, c’est un réservoir plus grand d’éléments mobilisés et recyclés dont l’azote, qui sera redistribué en partie à la culture suivante mais aussi sur la rotation qui va suivre. Nous entrons dans un schéma gagnant-gagnant pouvant cumuler diminution du lessivage et autonomie azotée, à condition d’investir dans le couvert pour moins en apporter par la suite.