Ferme Henricot, en Belgique : de l'agriculture de conservation des sols à l'agroécologie
Il y a neuf ans, nous rencontrions Claude Henricot, agriculteur « éco-logique » en Belgique. Sur ses 105 hectares de grandes cultures et dans ses serres floricoles, il appliquait une philosophie singulière : « cultiver ses terres comme un potager ». Ses outils ? Ses bottines, sa bêche et ses yeux, tournés vers la vie du sol.
La ferme Henricot est située à 30 kilomètres au sud de Bruxelles en région sablo-limoneuse. Une couche de limons éoliens recouvre une épaisse couche de sable de plusieurs dizaines de mètres de profondeur qui abrite la nappe phréatique des sables bruxelliens. Ce contexte pédo-climatique propice a favorisé l’intensification de l’agriculture dans cette région et avec elle, la création de longues parcelles soumises à l’érosion et à la battance.
Une centaine d’hectares de cultures – betteraves, blé, colza, pommes de terre –, 7 000 m² de serres, du maraîchage : un havre de paix pour la biodiversité, les oiseaux, la faune et la flore du sol et même les clients des serres Henricot.
Depuis 2016, après s’être familiarisé avec les techniques culturales simplifiées, Claude Henricot continue son exploration vers l’agroécologie. De TCSiste, il devient agroécologue, aidé dans ses questionnements par les nombreux liens qu’il tisse avec les personnes qui passent sur la ferme.
Un terreau pour l’innovation agroécologique
Quelques semaines après notre premier reportage chez Claude Henricot (TCS n° 87 de mars-avril-mai 2016), l’association Greenotec célébrait ses 10 ans d’existence en créant le premier festival belge de l’agriculture de conservation des sols, de manière similaire aux festivals du non labour et du semis direct (NLSD) qui se tiennent régulièrement en France. L’ASBL (association sans but lucratif, équivalent belge des associations françaises loi 1901) a été créée par des agriculteurs en 2006 et compte aujourd’hui 370 membres. Son conseil d’administration est uniquement composé d’agriculteurs, dont Claude Henricot, qui en est aujourd’hui une fervente cheville ouvrière. Il n’hésite pas à faire du lobbyisme auprès de journalistes ou de mécènes pour que cette association puisse continuer d’exister afin d’aider les agriculteurs à évoluer vers les pratiques de l’ACS. « Ce n’est pas Greenotec qui m’a appris les techniques que je pratique, précise le sexagénaire, mais on a évolué ensemble. Les jeunes conseillers se forment chez nous en réalisant des essais et en observant les champs avec nous. Depuis vingt ans que l’association existe, on peut maintenant dire qu’on a accumulé une sérieuse expérience et qu’on est à même d’épauler les collègues qui veulent avancer sans commettre nos erreurs. »
La ferme Henricot et ses champs sont un laboratoire et une salle d’exposition à ciel ouvert. De nombreuses visites y ont lieu régulièrement avec des chercheurs, étudiants, stagiaires, administrations régionales et européennes, FDSEA, start-up…
Quelques mois après notre premier reportage, l’Afes (l'association française pour l’étude des sols) y tenait son rendez-vous bisannuel. Dans les conclusions de la journée, un participant jetait en pâture : « La recherche est en retard sur les pratiques de l’agriculture de conservation, l’administration est en retard sur la recherche et les personnes qui ont droit au chapitre au niveau politique ne sont pas ceux qui représentent l’innovation... » Et oui, à la ferme Henricot, il n’est pas rare de refaire le monde. Mais pas seulement en discussions, dans les faits surtout.
Un nid de biodiversité
En 2018, la ferme Henricot reçoit le prestigieux prix Baillet Latour pour l’environnement pour la gestion de sa ferme. Il ne s’agit pas ici d’une prime agroenvironnementale de 150 à 1 500 euros l’hectare mais de 25 000 euros pour l’ensemble de sa ferme ! Les gestionnaires du fonds Baillet Latour (alimenté par du mécénat) souhaitent que davantage de domaines agricoles soient gérés dans cette voie.
De hautes haies d’espèces indigènes (saules têtards, aulnes glutineux, sorbiers des oiseleurs) entourent la ferme. Les haies diminuent les nuisances visuelles, améliorent la cadre de vie et abritent une multitude d’oiseaux. Il y a vingt ans, un premier nichoir à faucon crécerelle était installé. D’autres ont ensuite été construits pour les chouettes hulottes, chevêches et effraies, ou pour de plus petits oiseaux comme les mésanges, les moineaux et même les hirondelles. Pas moins d’une vingtaine de nichoirs tapissent ainsi les murs des hangars, les arbres autour de la ferme et les champs (7 nichoirs à faucons sont occupés chaque année).
Pascal Goset est collaborateur bénévole du musée des sciences naturelles de Belgique (ils sont 350 pour couvrir la Belgique). Il vient régulièrement à la ferme Henricot pour baguer les oiseaux et les recenser. Il y a observé entre autres canard colvert, épervier d’Europe, faucon crécerelle, vanneau huppé, tourterelle turque, chouette chevêche, hirondelle rustique, accenteur mouchet, rouge-gorge, merle noir, mésange à longue queue, mésange bleue, mésange charbonnière, moineau domestique, pinson des arbres, pinson du nord, verdier d’Europe, chardonneret élégant, tarin des aulnes, sizerin cabaret, bruant jaune, bruant des roseaux, pie grièche à tête rousse, hibou moyen duc, courlis cendré…
Inspiré par John Kempf
« Un grand tournant dans ma vision de la nutrition des plantes s’est produit quand j’ai été écouter l’américain John Kempf lors de sa venue dans une ferme en Belgique il y a dix ans. » Cet agriculteur expérimentateur partage ses découvertes : un meilleur équilibre dans la nutrition des plantes les rend plus résistantes aux maladies. Il pense également que l’immunité d’une plante se transfère au sol sur lequel elle pousse. La clé est d’optimiser la photosynthèse de la plante qui pourra à son tour transférer dans le sol des exsudats racinaires, qui nourriront les organismes présents dans la terre. Cette faune démultipliée et boostée sera alors à même de digérer des éléments du sol initialement inaccessibles à la plante qui la rendront plus résistante aux maladies.
Claude Henricot accorde beaucoup d’importance aux éléments nutritifs dont la plante a besoin en plus faible quantité. S’ils viennent à manquer, la machine ne fonctionne pas à son plein potentiel. « J’ai une sonde pour mesurer le potentiel d'oxydoréduction des plantes et vérifier si elles sont en état de réduction. Je me procure les minéraux essentiels à mon sol chez TMCE. Le purin d’ortie, que je fabrique moi-même, aide aussi à restaurer l’état réduit après les stress oxydatifs produits par les apports d’intrants. »
L’agroforesterie pour attirer les auxiliaires des cultures
Comment rendre les champs attractifs pour les alliés de l’agriculture que sont les auxiliaires ? Différentes stratégies existent. Claude Henricot a choisi de placer des haies en bordure de ses champs et des alignements d’arbres et d’arbustes au sein d’une parcelle. Il essaie également d’organiser son parcellaire en parcelles étroites afin que les cultures s’alternent. Une fois qu’une culture est récoltée, un couvert est directement implanté. En attendant qu’il pousse, les auxiliaires peuvent se réfugier dans la culture voisine.
La parcelle en agroforesterie fait 12 hectares d’un seul tenant, homogène, fertile, juste à côté de la ferme. Tout agriculteur en rêverait. Il a fallu faire le grand saut. « C’est mon fils, Damien, qui a pensé à l’agroforesterie. Moi j’étais un peu gêné par mon esprit fermier. Des haies en bordure de champ, ça ne me gêne pas, mais en plein milieu, ça fait un peu mal au ventre. Mais il faut évoluer avec son temps », disait-il en 2018 au moment de la plantation. Aujourd’hui Claude Henricot est ravi. Il a acheté un lamier pour ne pas abîmer les branches comme c’est le cas avec une épareuse. Et planter des haies devient même une passion : « Non seulement, je ne regrette rien, mais en plus je continue de planter des haies. De manière un peu différente suite à la visite de Hervé Coves. Pour favoriser les mycorhizes, je privilégie les arbustes de la famille des rosacées et plus les fagacées (hêtre, charme, chêne). »
Un autre élément apporté par Hervé Coves sur la ferme Henricot est que grâce aux arbres, les mycorhizes, qui peuvent aider face à la sécheresse grâce à leur mycélium recouvert d’un film d’eau, vont pouvoir s’adapter. Quel est le lien de cause à effet avec l'arbre ? Les oiseaux migrateurs s’y perchent, leur guano tombe au pied de l’arbre. Il est chargé du contenu digestif des vers de terre qu’ils ont ingérés plus au sud, qui contenaient eux-mêmes la terre qu’ils avaient avalée et qui contenait les précieuses spores de mycorhizes.
Le colza associé exploré sous toutes ses coutures
Claude Henricot pratique le « colza associé ». En même temps que le colza, il semait un mélange de lentilles, trèfle blanc, trèfle d’Alexandrie et féveroles. Depuis 2024, l’association est réduite à la féverole car son colza est tellement développé qu’il empêche le trèfle de pousser. En outre, ça lui permet de traiter le gaillet et de limiter les limaces qui adorent le trèfle.
Depuis 2018, des essais sont menés chez lui par Greenotec sur les colzas associés. Si les premières années, le but était simplement de montrer la faisabilité de l’association, de tester les différentes légumineuses à lui associer et son intérêt sur la diminution des herbicides, d’autres variables ont été testées année après année. L’apport d’azote par les légumineuses associées a été évalué à une trentaine d’unités d’azote. Des mesures de rendement sur les froments qui suivent l’association ont montré également des résultats favorables. Le gain de l’association est donc multiannuel. Greenotec a aussi poussé les essais afin de tester si un colza associé sans herbicide était possible. Résultat concluant sur les terres préalablement propres.
Claude Henricot fait pâturer un troupeau de 120 moutons pour détruire tous ses couverts. « Cette association permet aussi d’apporter un microbiote au sol et d’écraser les limaces », ajoute notre agroécologiste. Il a également testé le pâturage pour la régulation de son colza associé. Ce fut efficace pour la gestion du colza qui n’a pas versé, mais le plus difficile reste la gestion des moutons afin qu’ils ne dévorent pas toute la culture. Il n’a pas réitéré l’expérience sur colza.
Semis direct et limaces
Si Claude Henricot pratique le non labour et les TCS depuis plus de vingt ans, c’est en 2018 qu’il s’essaye à la technique du semis direct pour tenter de pousser son système encore plus loin vers la non-perturbation du sol.
Claude Henricot n’utilisait plus de produit antilimace depuis dix ans sauf en bordure de champ de colza si nécessaire. En 2021, suite à ses observations, il a dû impérativement traiter ses champs. Cette année-là, l’été fort humide a favorisé la présence des limaces dans tous les systèmes agricoles. Les populations ont littéralement « explosé ».
« De toute ma carrière d’agriculteur, je n’avais jamais vu autant de limaces », se souvient Claude Henricot. « Globalement j’estime que je m’en sors pas mal. Mais il y a quand même certaines zones plus motteuses dans l’orge de printemps (que j’avais semé en automne) que j’ai dû resemées. Là où j’avais nourri les cultures avec du lisier et du fumier ou sur les parcelles où j’avais du trèfle en sous-couvert, les dégâts étaient limités. Globalement j’ai été sauvé par vingt ans de pratiques en agriculture de conservation des sols qui m’ont amené beaucoup de vie dans mes champs. Sur les terres que j’avais reprises trois ans auparavant, j’ai eu de gros dégâts par endroit, là où la terre était motteuse. »
Claude Henricot a observé que les limaces s’étaient préférentiellement nourries du trèfle semé en même temps que le colza. Trèfle qui, par ailleurs, était resté après la récolte du colza, et dans lequel l'agriculteur avait semé en direct son froment (après avoir fauché le trèfle). Constat identique : là où du trèfle était encore présent dans le froment (la partie fauchée laissée à terre), il y avait moins de dégâts de limaces car elles s’en étaient nourries.
Du froment multivariété avec moins de phytos
« Je sème six variétés de froment en mélange. Je récolte les grains que je ressème d’année en année. Chaque année, je rajoute une ou deux variétés achetées. Mes blés s’adaptent progressivement à mon terroir. »
« Je suis persuadé qu’il n’est pas illusoire de croire qu’un jour on pourra faire de l’agriculture sans produits phytos de synthèse pour autant qu’on ait une vie auxiliaire adéquate, une nutrition équilibrée et un sol qui fonctionne bien », clame Claude Henricot. « Sur blé, je n’ai pas utilisé d’insecticide cette année. Et sur une partie, je me suis passé de fongicide. Et mon rendement est resté plus que correct : largement au-dessus de 100 quintaux à l’hectare. » Et l’agriculteur de préciser son propos : « Grâce à la météo, j’ai pu faire ainsi cette année, mais j’ai besoin de ma pharmacie en cas de climat défavorable. Pour l’avenir, faire sans fongicide et sans insecticide pour les autres cultures ne me semble pas une utopie. En revanche, pour faire sans herbicide, à moins d’avoir une armée de désherbeurs dans les champs, des expérimentations sont encore nécessaires. »
Ses forces et ses moteurs
Claude Henricot conclut : « Tout ça ne s’est pas fait en deux coups de cuillères à pot. Notre force c’est de se parler entre collègues qui essaient, de réaliser des tours de plaine par petits groupes et de partager nos erreurs. »
Les deux moteurs de Claude Henricot ? L’observation et la formation. « Tous les jours à l’aube, je fais le tour de mes champs et quand je suis en tracteur, j’écoute des podcasts agricoles. »
Les macérations de plantes
Claude Henricot achète les macérations de prêle et avec l’aide de Greenotec, et produit lui-même des macérations d’ortie et de consoude. Leur utilisation fine lui permet de diminuer l’utilisation des produits phytosanitaires. Il utilise ces macérations sur blé et sur colza.
La silice présente dans la prêle fortifie les tiges et permet de supprimer les régulateurs de croissance.
L’ortie renforce la cuticule cireuse des feuilles de blé qui sont naturellement protégées et moins sensibles aux spores de champignons.
Il veille à épandre ces produits sur des plantes saines.
Il y a neuf ans…
Précurseur du non-labour, Claude Henricot avait abandonné la charrue treize ans plus tôt, après avoir découvert les techniques culturales simplifiées. Convaincu par l’observation et la lecture de pionniers comme Soltner, Bourguignon ou Crovetto, il s’était heurté aux échecs et aux moqueries de ses voisins avant de trouver son équilibre : réduction du travail du sol, économie de 40 % de fuel, optimisation des phytos, rotations longues et couverts végétaux diversifiés, détruits sans glyphosate.
Avec pragmatisme, il expérimentait aussi le pâturage des couverts par ses moutons, l’apport de compost ou de fumier, et la suppression des phosphates et insecticides. Son objectif restait clair : « faire avec ce que l’on a », diminuer les coûts tout en améliorant la fertilité et la résilience de ses terres.
Après treize ans de TCS, le bilan parlait de lui-même : des sols plus vivants, qui « digèrent vite », infiltrent mieux l’eau et offrent des rendements stables, parmi les meilleurs de la région. Et une conviction profonde : travailler avec la nature, pas contre elle, pour transmettre des sols plus sains.