EARL Pestre-Giraux dans la Marne : des arbres, des truffes et du semis direct en pleine Champagne crayeuse
Les parcelles de l’EARL Pestre-Giraux dénotent dans la plaine de Champagne crayeuse entre Vitry-le-François et Châlons-en-Champagne. Francis et Isabelle Pestre veulent couper avec le paysage en « openfield » environnant. Chez eux pousse de tout, tout le temps, des grandes cultures jusqu’aux arbres. Et aujourd’hui, c’est le semis direct sous couvert qui domine.
Si vous avez la chance de rencontrer Francis Pestre, accrochez-vous : c’est un tourbillon d’expériences et d’idées ! Ce à quoi il rétorque : « Ne croyez pas que je m’éparpille. Je mets tout en route en parallèle, sur tous les fronts, dans un seul et même objectif : l’autofertilité de mes sols. » On est prévenu…
Les sols des 240 hectares de l’EARL Pestre-Giraux sont de deux types : des sols de craie typique de Champagne crayeuse et, dans la vallée de la Marne toute proche, des argilo-limoneux. Ces derniers accueillaient des prairies du temps du père de Francis qui élevait des bovins. Cette partie élevage a été arrêtée à l’installation de Francis en 1983. Toutes les parcelles situées en vallée de la Marne inondent entre une et sept fois par an. En lieu et place des prairies d’autrefois, Francis y cultive principalement du maïs grain.
Très vite, on se rend compte que chaque étape dans la vie de la ferme gérée par Francis et son épouse Isabelle a été un pas de plus vers cet objectif « sol ».
Le végétal remplace la ferraille
Francis Pestre a commencé par créer une entreprise de travaux agricoles et forestiers ; activité qui a nécessité l’embauche d’un salarié, à la fois pour cette entreprise et pour la ferme. En 1995, le salarié tombe malade, augmentant la charge de travail de Francis. Alors qu’il laboure pour semer de la luzerne après un escourgeon, c’est le premier déclic : « j’ai appelé le concessionnaire et j’ai acheté mon premier semoir pour semer sans labour, un Vaderstad, que j’ai renouvelé quelques années plus tard, semoir qui est toujours sur la ferme. J’ai tout de suite revendu la charrue », se souvient-il. Et heureusement car les années de transition, environ cinq ans, n’ont pas été de tout repos. « Le regard des autres, évoque l’agriculteur, il peut être terrible. » Francis tient bon ; son père l’appui dans cette démarche : il arrivait à son père, avant l’installation de Francis, de semer un blé sans labour derrière un pois quand les conditions s’y prêtaient.
Francis a un frère, également installé à proximité. Ce dernier va passer un certain temps en Ukraine afin de gérer des terres agricoles, laissant ses hectares en France sous la gestion de Francis. Il faut alors encore embaucher et même développer une autre entreprise, pour séparer l’activité forêt de l’activité travaux agricoles. « Beaucoup de nos clients voulaient qu’on laboure. Aujourd’hui encore, nous sommes entourés de conventionnels. Je ne pouvais pas m’y résoudre, admet Francis Pestre. J’ai dû arrêter cette activité. » Au niveau de l’entreprise de travaux forestiers, là aussi, arrive une remise en question liée à ce sentiment, de plus en plus prégnant, de devoir protéger les sols. « Nous avions acheté un broyeur à plaquettes forestières pour répondre à la demande de bois énergie. Mais je me suis rendu compte que si on coupait beaucoup, l’équivalent n’était pas replanté. J’ai aussi arrêté cette activité, ne conservant que la partie entretien tel l’élagage. » Progressivement, le végétal remplace la ferraille…
Et puis il y a cinq ans, Francis et Isabelle se lancent dans la plantation d’une truffière. Ils ont quelques petites parcelles imbriquées dans la commune de La Chaussée-sur-Marne. « Avec l’obligation des ZNT [zones de non-traitement], la surface cultivable ne valait plus le coup. On a donc décidé de planter des arbres truffiers. » C’est une activité à part entière, une passion qui se rajoute, Isabelle devenant présidente des producteurs de truffes de la Marne. Mais surtout, même avec un bagage en ACS conséquent, ce nouveau projet entraîne Francis encore plus loin dans son intérêt pour le sol. Avide de formations, il est intarissable sur les champignons du sol. Il multiplie les formations en matière d’ACS, jusqu’à semer toutes ses cultures et intercultures en semis direct, excepté la betterave. Ce qui lui pose d’ailleurs un cas de conscience, à se demander s’il va continuer à produire cette racine, trop impactante pour le sol. Francis Pestre lui préfère largement le maïs.
Un semoir de semis direct tchèque polyvalent
Francis navigue entre 16 et 22 cultures tout confondu : annuelles comme pérennes, en culture (dérobée y compris) comme en interculture. Il a diminué pour cela la taille de certaines de ses parcelles. Et le semis direct lui permet, en gagnant du temps, de pouvoir en produire autant. Il va sans dire qu’avec autant de cultures, il a pu allonger ses rotations, jamais fixées.
Afin d’accompagner au mieux ce passage au semis direct pur, l’ACSiste a investi avec son frère dans un nouveau semoir. Il s’agit d’un semoir du constructeur tchèque Bednar, en 6 mètres. « Il ressemble au semoir de semis direct John Deere. J’apprécie sa polyvalence. Les disques peuvent passer partout. J’arrive à avoir de beaux semis autant derrière un maïs que dans de la luzerne ou dans du trèfle », commente Francis. Il apprécie aussi ses deux rampes de semis à des profondeurs différentes et ses deux trémies, lui permettant d’apporter systématiquement un engrais en localisé (la base de sa fertilisation). « J’ai envie d’essayer de semer du tournesol avec. Et du maïs, peut-être en mélange avec de la féverole », évoque Francis Pestre.
Tout est couvert, ce qui tranche avec la majorité des parcelles de ses voisins. En termes d’intercultures, l’agriculteur pratique un peu tout : les Biomax, les couverts relais ou les CDI avec la luzerne ou le trèfle blanc nain. On peut aussi évoquer le sarrasin en dérobée derrière une céréale. Francis a réintroduit le colza qu’il avait laissé tomber il y a plusieurs années faute de rendement. Mais ce colza, semé à 45 grains/m², est associé avec de la féverole, du tournesol, du pois fourrager, du sarrasin, du fenugrec et 3 kilos à l’hectare de trèfle blanc nain. Bien lui en a pris car cette légumineuse se plaît chez lui. « Après récolte du colza, il a explosé », indique l’ACSiste. Dedans, il est alors venu semer du blé, calmant le trèfle juste avec un passage de rouleau puis de glyphosate, « jamais de broyeur », ajoute-t-il et complète : « Rouler l’interculture plutôt que broyer permet une meilleure couverture du sol afin de lutter contre les agressions climatiques, l’enherbement et l’évaporation. L’incorporation progressive de la couverture au sol diminue le risque de faim d’azote pour la culture suivante, ce qui n’est pas le cas avec un broyage. En ne perturbant pas le sol, il n’y a que des avantages techniques et économiques ».
Du colza le plus tôt possible pour éviter les limaces
Francis Pestre évoque aussi l’une de ses techniques pour contrer au maximum les attaques de limaces : « elles apprécient par-dessus tout les cotylédons. Il faut donc faire en sorte que la culture ne soit pas à ce stade au moment où on a le plus de limaces, c’est-à-dire en mai et en septembre. Pour ce qui est du colza, il faut donc le semer de bonne heure, en août ». Francis indique qu’il a déjà produit 34 quintaux à l’hectare de colza associé, sans herbicides, ni insecticides, ni fongicides ! Le céréalier marnais joue intensément sur les dates de semis afin de limiter au maximum le recours aux intrants curatifs, insecticides ou fongicides. Il dit les avoir réduit de manière drastique (insecticides seulement sur les semences) et leur préfère l’usage, en préventif, d’extraits fermentés de plantes (ortie, consoude, prêle…). Quitte à heurter certains de ses confrères, Francis aime à dire que s’il voit par exemple des pucerons, « c’est tant mieux, cela veut dire qu’il y a des coccinelles… ». À propos, dans sa truffière, il a planté de la lavande, quelques pieds. « J’ai lu qu’il s’agissait d’un bon répulsif. J’en ai fait une macération et l’ait épandu pour voir sur des céréales au stade épis. Je n’ai pas eu besoin de mettre d’insecticide sur cette parcelle. »
Il évoque aussi l’importance d’avoir, dans ses haies, des essences particulières comme le sureau. « Le sureau permet de fixer certains pucerons qui lui sont inféodés. Ces pucerons ne sont pas un problème en culture, contrairement à d’autres. Mais le fait d’avoir ces pucerons du sureau permet d’alimenter leurs prédateurs comme les syrphes. Ces mêmes syrphes vont aussi consommer des pucerons sur céréales. »
Rien ne vaut un semis au semoir
Comme il essaie beaucoup, l’agriculteur a tenté le semis à la volée des couverts d’interculture, avec un outil de déchaumage. « Ça fonctionne une fois sur dix. Rien ne vaut un semis au semoir et au plus près de la moisson, afin de profiter des remontées de capillarité », commente-t-il. L’idéal, c’est trois jours après la moisson. Il nous indique qu’il compte investir dans un nouvel outil pour la récolte, une barre de coupe Stripper. En cueillant seulement les épis, il recherche à protéger davantage son sol et à baisser ses coûts de carburant. Le semis direct dans des pailles debout n’en est que facilité, sans compter la sécurisation de la levée grâce aux chaumes longs (meilleure conservation de l’humidité).
Francis Pestre pratique aussi la couverture relais. Ainsi, en août, il peut semer un mélange de phacélie, sarrasin, moutarde et radis puis, après un gel d’arrière-saison, revenir semer un seigle forestier. Celui-ci est ensuite détruit le jour du semis, d’une orge de printemps ou d’une betterave. « Cette année, je vais essayer le semis direct de maïs dans une luzerne calmée au glyphosate. Le désherbage du maïs va finir le travail. Si la luzerne repart, je la laisserai et viendrais y semer un blé dur. » Cette céréale est présente depuis longtemps dans les assolements de l’EARL, Francis appréciant ses rendements intéressants et le peu de charges qu’elle nécessite.
Si l’agriculteur tient aujourd’hui à asseoir la technique du semis direct sur sa ferme, il estime qu’il a encore des améliorations à faire en matière de couvert végétal. « Il faut encore que je peaufine la technique. Si mon choix d’espèces est plutôt bien validé, je suis convaincu qu’il faudrait fertiliser au semis, comme pour les cultures. Autre idée à essayer : pourquoi ne pas anticiper le désherbage en appliquant un antigraminée déjà dans le couvert ? »
Assurer l’avenir des enfants et au-delà
Si le premier objectif de Francis et Isabelle est l’autofertilité des sols, la démarche est aussi pour « assurer un avenir à nos trois enfants ». L’aînée, Lucie, a intégré l’exploitation il y a deux ans. Formée dans l’événementiel, elle apporte des idées nouvelles, notamment en matière de communication. C’est elle qui a porté la démarche de certification HVE 3, avec succès. C’est elle aussi qui développe une nouvelle activité, l’huilerie de la Baronnerie, avec l’investissement dans une presse. La plantation de noyers, en plus des cultures de colza ou de tournesol, c’est pour l’huilerie. Et s’il y a une chose à rajouter, ce sont les contrats Carbone que l’EARL signe depuis trois ans avec Soil Capital. Dès la première année, la ferme a été stockeur de carbone.
L’EARL Pestre-Giraux
Située à La Chaussée-sur-Marne, dans la Marne
1 salariée + 1 saisonnier
240 ha SAU : 25 ha blé tendre ; 9,2 ha blé améliorant ; 21 ha blé dur ; 11 ha colza associé ; 18 ha orge de printemps ; 31 ha maïs grain ; 14 ha betterave ; 1 ha tournesol ; 3,8 ha lin oléagineux ; 11 ha luzerne déshydratée ; 50 ha sarrasin en dérobée ; 6,1 ha féverole ; 7,6 ha pois ; 1,2 ha mélange vesce avoine ; 0,1 ha poivrier de Sishuan ; 5,9 ha noyers ; 4,7 ha Paulownia ; 2,6 ha truffière ; 6,1 ha jachère ; 3,1 ha haies ; 11 ha bois ; 6,4 ha d’agroforesterie ; 25 ha à venir framboisiers et agrivoltaïsme.
Matériel en commun avec le frère de Francis Pestre, totalisant 540 ha, dont 2 semoirs : 1 Vaderstad et 1 Bednar en 6 m.
Activité liée créée en 2023 gérée par Lucie, fille du couple, avec installation d’une unité de trituration : l’Huilerie de la Baronnerie.