Champagne et grandes cultures : le même engagement en ACS chez Valérie et Gaël Dupont dans la Marne
Bien que les deux productions soient très différentes, l’une pérenne et l’autre de cultures annuelles, les mêmes techniques culturales ont été mises en place, celles de l’agriculture de conservation des sols, complétées par une volonté de diminuer l’usage des intrants. Autant dire que sur ce territoire de la Marne, entre Brie et Champagne, Valérie et Gaël Dupont font office de « tête de proue ». Mais surtout, cette démarche n’a pas été faite sur un coup de tête. Autant en vignes qu’en grandes cultures, elle s’est construite progressivement, étape par étape.
On peut dire que les deux types de production, celle de la vigne pour le champagne et celles de grandes cultures, se nourrissent l’une de l’autre depuis l’installation de Valérie et Gaël Dupont. Pour Gaël, c’était en 2006 et pour Valérie, en 2010. Une ligne de conduite les caractérise, l’agriculture de conservation des sols et, plus généralement, l’agroécologie, à travers lesquelles ils utilisent tous les canaux disponibles pour communiquer.
Prendre ses marques
Les deux structures familiales d’origine comportaient déjà, du côté de Gaël, des vignes et des grandes cultures. Du côté de Valérie, des vignes essentiellement. Mais Gaël s’est d’abord fait la main sur les grandes cultures puisque c’est ce qu’il a acquis à son installation (voir encadré). Il a néanmoins développé parallèlement une activité de prestation de traitements viticoles. Le fait d’avoir « sa partie » a été pour lui une belle opportunité pour prendre ses marques et tracer sa voie. Les grandes cultures, blé, orge, colza, betterave ou luzerne, hormis la betterave, étaient déjà cultivées en TCS par son père. Le jeune installé a poursuivi dans cette voie, indiquant qu’il n’a en fait labouré qu’une seule fois. Il a peu changé la nature des cultures. Ces TCS, il les a pratiquées durant plusieurs années avec le matériel de l’exploitation – rotative, semoir – et ça allait très bien. Souhaitant cependant évoluer en ACS et ayant introduit systématiquement des couverts végétaux en interculture, il a souhaité diminuer l’intensité du travail du sol ; des sols qui, on ne l’a pas encore mentionné, sont extrêmement variés, des limons argileux de Brie aux argilo-calcaires à silex champenois, en passant par des sols tourbeux.
En règle générale, juste après moisson, G. Dupont passe en moyenne deux fois avec une herse étrille Cultimulch (Techmagri). Difficile pour lui de s’en passer du fait d’une pression régulière et importante de campagnols, mais aussi de limaces. Comme il le résume, « les campagnols, c’est en Champagne et les limaces, en Brie ! » Lorsque le précédent est un colza, il ne sème pas d’autre couvert et laisse faire les repousses. « Semer un couvert entre un colza et un blé, donc en interculture très courte, est, chez moi, rarement payant », constate-t-il. « Les limaces, lorsqu’elles sont présentes, restent sur les repousses de colza, laissant relativement tranquille la levée de la céréale », ajoute-t-il. Sinon, avant une culture de printemps (soja ou même maïs qu’il a introduit cette année), il sème, toujours après les passages de la herse, un couvert Biomax. Petite précision à propos des couverts : G. Dupont produit la plupart de ses semences de couverts comme la féverole, l’avoine, la vesce ou encore la lentille. Pour atténuer les coûts, il souhaite être le plus autonome possible. Cela lui permet également de ne pas trop baisser ses doses de semis (voir encadré).
Derrière soja, le blé est semé en direct le lendemain de la récolte. Derrière lentille, il y a d’abord un passage de herse à paille avant de pouvoir semer le blé. Derrière luzerne, sur laquelle trois à quatre coupes sont faites, le blé est semé en direct. La présence de campagnols dans la luzerne fait que, néanmoins, la herse Cultimulch est utilisée entre deux coupes. « Ainsi, mes luzernes sont en général propres et, excepté à l’implantation, je ne les désherbe pas. Je produis, en moyenne, 2 tonnes de plus qu’avant avec moins de salissement et moins de rongeurs. Après deux ou trois années, lorsque je sème le blé dedans, il faut quand même les calmer au printemps pour ne pas qu’elles gênent la céréale », explique Gaël.
Condor et bineuse
Le semoir utilisé ? Après avoir commencé à ses débuts avec le duo classique rotative, semoir, G. Dupont a utilisé un Primera en 6 m, avant d’acquérir le semoir actuel, à plusieurs, un Condor de 12 m (Amazone) et ses dents guidées individuellement (voir encadré « dates phares »). Cette largeur de travail ainsi que les trois trémies offrent un très bon débit de chantier. Il faut dire que la surface à semer, rappelons-le, est de 450 ha. Gaël s’est ainsi orienté vers des écartements entre rangs de 25 cm. D’où un nouvel investissement, tout récent puisqu’utilisé pour la première fois ce printemps, une bineuse de 12 m de marque Phenix. L’ACSiste a complété son investissement par une houe rotative en 6 m. De tels achats sont en général faits dans une conduite biologique lorsque tout emploi d’herbicide est proscrit. Or, la partie grandes cultures continue à être conduite en conventionnel. G. Dupont estime en effet que, premièrement, ses sols ne sont pas prêts pour une conduite en AB (problème de salissement comme nous allons en parler et fertilité insuffisante) et que, deuxièmement, il veut continuer à bénéficier de tous les outils disponibles. Un exemple : l’ACSiste a l’habitude de mener ses propres expérimentations sur de petites surfaces. Il a récemment, sur 2 ha, cultivé un mélange blé et féverole sans apport d’engrais mais avec emploi d’herbicides. Il en a quand même retiré 57 q/ha (en moyenne, toutes cultures confondues, la ferme affiche des rendements 10 à 15 % inférieurs à la moyenne locale). « Si j’avais utilisé la bineuse, peut-être que j’aurais pu me passer d’herbicide », indique-t-il. Il faut dire, pour terminer sur cette partie, que le salissement est un problème relativement important ces dernières années, le ray-grass tout particulièrement. 2022, par exemple, a été marquante à ce titre : « Les herbicides de printemps n’ont pas bien marché. Ils ont aussi été appliqués tardivement ; l’azote, de ce fait, aussi. Les rendements n’ont pas été au rendez-vous », indique Gaël. Celui-ci est ainsi en recherche de toute solution qui lui permette de maîtriser cette pression. C’est notamment son expérience en vigne qui l’a orienté vers le désherbage mécanique et donc l’achat de la bineuse.
Pour ce qui est de la fertilisation, en quelques mots, G. Dupont commence par épandre un compost de lisier de porc sur toute la surface. Il apporte ensuite une solution azotée sur céréales et colza. Le pilotage du dernier apport de cette solution se raisonne grâce à une rampe de lecture de biomasse GreenSeeker.
Nivellement et confort de travail
« Il m’a fallu dix ans pour arriver à maîtriser le travail du sol en vigne », raconte Gaël. Un travail du sol réintroduit en 2010 dans le but de diminuer l’usage des herbicides, et forcément inspiré de l’expérience déjà acquise en TCS en grandes cultures. Une sorte de va-et-vient de techniques et d’abord d’idées, toujours soumises à étude, entre les deux parties. Il y avait aussi un autre challenge dans ce développement du travail mécanique : faire en sorte que les interrangs soient le plus nivelés possible. Pourquoi ? Pour le confort de travail des salariés du couple, eux y compris ! Le personnel travaillant dans les vignes, plutôt que de courber le dos, utilise ainsi de petits chariots sur lesquels, assis, ils progressent entre les rangs. Un sol sans trop de bosses est donc recherché. Autre objectif également indiqué par le viticulteur : limiter le nombre de passages afin de préserver la structure de sol.
Pour ce faire, Gaël détaille sa démarche : « À la sortie des herbicides, on a renivelé nos sols avec des outils à disques ou à dents. Ensuite, nous avons adapté nos outils de travail de sol interceps afin que la terre travaillée reste bien sous le rang. Nous avons aussi acquis d’autres types d’outils permettant de reniveler la zone de travail des interceps (disques émotteur, étoiles Kress). Enfin, nous ne travaillons pas l’entrerang pour qu’il reste nivelé, toujours couvert de végétation et avec une bonne portance. » 100 % du vignoble est semé en couverts végétaux d’interrangs, grâce à un semoir de semis direct de fabrication maison. La base du mélange comprend du seigle et de la féverole auxquels sont ajoutés de l’avoine brésilienne et, « en saupoudrage », de la phacélie, du radis, de la lentille et du sarrasin. « Ces espèces complémentaires sont surtout là pour faire des fleurs et donc pour attirer les insectes pollinisateurs. Il faut oublier la vesce qui s’accroche partout ! » explique Gaël. Auparavant, il choisissait plutôt le seigle pour les vignes qui étaient taillées le plus tôt (le couvert ne doit pas gêner le travail) et l’avoine pour celles qui l’étaient plus tardivement. « Maintenant, je mélange les deux et la nature décide du reste », lance le champenois. Autre élément commun aux grandes cultures : G. Dupont ne lésine pas sur les doses, son mélange avoisinant les 100 kg/ha. Le viticulteur a aussi appris, avec le temps, comment le couvert peut protéger la vigne du gel au printemps. « Dès lors que le couvert est monté, il protège la vigne ; s’il n’est pas assez développé, c’est plus risqué. » Le couvert est détruit au rouleau Faca (il ne doit pas, en effet, gêner les travaux en vert au mois de mai). Il est ainsi plaqué au sol et forme un paillage qui va se décomposer petit à petit et maintenir l’humidité et la vie du sol.
Aujourd’hui, couverts végétaux en interrangs et travail mécanique font donc partie intégrante de la vigne, et cela, d’autant plus que tout le vignoble est en conversion biologique. « Parce qu’en vigne, je considère que nous sommes prêts à y aller, contrairement aux grandes cultures », lance Gaël. 2023 va signer la première vendange en bio. Néanmoins, la vigne n’est pas épargnée, avec le temps, par le ray-grass. « Si le couvert prend le ray-grass de vitesse, alors c’est gagné. C’est aussi pour cela que je surdensifie mon mélange. Pour y arriver, j’ai remarqué qu’il fallait que mon semis direct soit réalisé quand il fait sec mais avec une pluie qui arrive au bon moment pour une levée efficace et rapide du couvert », explique Gaël. Le viticulteur, jamais avare d’idées, vient de racheter un enjambeur sur lequel il va faire monter des fraises (d’où le rachat d’un enjambeur qui doit être plus puissant). Ces fraises seront là pour scalper le ray-grass avant le semis du couvert, l’opération de scalpage ne devant pas non plus casser le nivellement du sol. Le couvert doit ensuite venir étouffer les repousses de l’adventice. « Eh oui, en bio, on n’a plus de glyphosate alors il faut des idées ! » ironise l’ACSiste. C’est le constructeur italien Valentini qui a la charge de la conception de ces éléments de scalpage.
Extraits fermentés et tisanes
Cela fait plusieurs années que le couple champenois, autant dans les vignes qu’en grandes cultures, a le désir de diminuer l’usage des intrants, notamment les produits phytosanitaires. Dans les vignes désormais en bio, il n’utilise plus d’intrants de synthèse et l’usage des plantes permet de réduire les doses de cuivre et de soufre, seuls produits efficaces autorisés en AB. Ayant suivi des formations dans la connaissance et l’usage des plantes sous la forme d’extraits fermentés ou de tisanes, G. Dupont les pratique depuis 2019.
Il est même intarissable sur le sujet ! Un local est dédié à la fois à leur production et à leur stockage, l’aire de remplissage et de nettoyage étant attenante au local. On sent une optimisation du travail à 100 % mais il transparaît aussi rigueur et propreté. La communication se joue évidemment aussi à ce niveau-là… Ortie, consoude, fougère, bardane ou encore luzerne sont ainsi récoltées chaque année (hormis pour la luzerne, cultivée, le couple a ses spots de plantes sauvages). Elles sont mises à fermenter en vue d’applications préventives sur la vigne ou les grandes cultures. L’objectif principal est bien de fortifier les plantes, mais certaines espèces ont des actions propres, la luzerne par exemple. Sur vigne, Gaël l’utilise pour ramener de l’azote dans les raisins ; « azote qui va se retrouver ensuite dans les moûts et assurera un bon déroulement de la fermentation alcoolique ». En tisane (infusion dans de l’eau chaude et non froide, sans fermentation), le viticulteur utilise, par exemple, la reine-des-prés. Particulièrement riches en acide salicylique (l’aspirine), les tisanes de reine-des-prés s’avèrent intéressantes pour contrer un développement de mildiou. Mais Gaël n’est pas jusqu’au-boutiste. Pour lui, les intrants à base de plantes sont un outil parmi tous ceux disponibles aujourd’hui, que ce soit pour la protection phytosanitaire ou la fertilisation. Il y a des réussites comme des échecs. Il cite l’exemple de la rouille en céréales, maladie souvent explosive et difficile à contenir. D’où l’importance de se former et de se former encore, « de ne pas se reposer sur ses acquis ». Gaël fait partie d’un groupe échangeant sur les macérations de plantes en cultures ; groupe auquel il tient beaucoup car le sujet est loin d’être simple !
L’ACS est le fil conducteur de l’entreprise de Valérie et Gaël Dupont, en grandes cultures comme en vigne. Tous les principes de l’ACS y sont et Gaël s’autorise tous les outils à sa disposition. Tout semble entrepris avec raison, chaque technique ou nouveauté étant au préalable testée avant d’être étendue. Chaque année, ils rencontrent d’autres ACSistes, échangent sur leurs expériences et se forment encore et encore. Ils forment aussi en accueillant régulièrement d’autres agriculteurs et du grand public. Communiquer auprès de ce dernier est très important à leurs yeux, et être viticulteur facilite les échanges.
L’exploitation en quelques dates phares
2006 : Gaël Dupont s’installe, à 22 ans, sur 90 hectares de la ferme familiale. Son père conserve la partie viticole et laisse les grandes cultures à son fils. Colza, blé, orge, luzerne et betteraves sont déjà cultivés en TCS, sauf la betterave, sur labour.
2010 : Gaël s’essaye très tôt au colza associé, technique toute neuve à l’époque, semant déjà, chaque année, des couverts végétaux. Le jeune ACSiste continue les TCS mais avec un objectif : remuer le moins possible le profil de sol. Il travaille néanmoins toujours avec la rotative semoir.
2018 : G. Dupont revient de plusieurs voyages d’étude chez des SDistes, convaincu qu’il faut aller vers le maximum de semis direct. Avec un autre ACSiste marnais, Jean-Baptiste Vervy, il acquiert d’occasion un semoir à dents Primera en 6 mètres. « Pour ne pas être tenté, j’ai revendu mes anciens matériels », se souvient, sans regrets, Gaël. La betterave, il va bien l’expérimenter aussi en semis direct. Ce sera sa dernière campagne de betteraves car, cumulé avec une grosse pression de pucerons cette année-là, les résultats sont très inférieurs à la production habituelle. En même temps, la partie viticole progresse, grâce aux vignes familiales de Valérie. En 2017-2018, le couple gère environ 2 ha de vignoble très morcelé, en appellation Champagne.
2019 : d’autres visites et formations conduisent Gaël sur la voie des extraits fermentés de plantes et autres macérations et tisanes. L’agriculteur arrête alors toute application insecticide, de régulateurs puis de fongicides (sans s’interdire d’en utiliser de nouveau en cas de besoin). En parallèle, la partie viticole prend une tout autre ampleur, les parents respectifs du couple prenant leur retraite. Valérie et Gaël ont désormais 5,5 ha de vigne. La même année, sur la partie viticole, ils sont certifiés Haute Valeur environnementale (HVE) et Viticulture Durable en Champagne.
2020 : le couple débute sa conversion en viticulture biologique.
2021 : achat d’un nouveau semoir pour les grandes cultures, avec un troisième ACSiste puis un quatrième, par le biais de la création d’une Cuma. L’ensemble des surfaces faisant 450 ha (depuis son installation, Gaël est lui-même monté à 150 ha), leur choix se porte sur un Condor en 12 mètres. « Le Primera, c’était un très bon semoir mais, par exemple dans les angles, il était difficile de semer, contrairement au Condor, même en 12 m. Les roues sont devant les éléments de semis, ce qui est mieux en conditions humides. Cela réduit le nombre de passages et donc les tassements par les roues du tracteur (d’autant plus qu’un passage sur trois se retrouve dans les passées du pulvérisateur). Il y a un meilleur report de charge dans les côtes si bien que le tracteur n’a pas besoin d’être beaucoup plus puissant qu’avec le Primera en 6 m. La consommation est, de ce fait, réduite. Le fait que le Condor soit en 25 cm facilite, enfin, le passage d’une bineuse », indique Gaël. Aucun regret, donc, sur cette acquisition : « En seulement trois jours en 2022, nous avons semé tous nos couverts végétaux », ajoute G. Dupont. Aujourd’hui, pour résumer, le couple Dupont gère avec trois salariés à temps plein 5,5 ha de vigne dont toute la commercialisation (c’est une petite coopérative qui assure la vinification, dans le fonctionnement de laquelle la famille est très impliquée depuis longtemps) et 150 ha de grandes cultures.
Ne pas lésiner sur les doses de semis
Avec l’expérience acquise au cours de nombreuses années en ACS, Gaël Dupont sait que dans ses conditions, il ne faut pas trop diminuer les doses de semis. « Avec les résidus de culture, il y a toujours un peu de perte à la levée. De plus, comme nos sols ne sont pas homogènes dans nos parcelles, on ajuste la dose pour celui qui nécessite la densité la plus élevée. Avec les couverts végétaux, si la densité est plus forte, les adventices se développent beaucoup moins, ce qui permet une production de biomasse plus importante », explique l’ACSiste. Prenons l’exemple du colza, systématiquement associé (depuis les débuts de la technique, d’ailleurs). Si, au début, il l’associait à un cocktail d’espèces compagnes, aujourd’hui, seule la féverole accompagne le colza car c’est elle qui, en moyenne, réussit le mieux. Auparavant, il semait son colza associé à 2 kg/ha ; dose somme toute classique. Avec l’expérience, si le précédent est une légumineuse, il le sème à 3 kg/ha et, en cas de précédent pailleux, il pousse même à 5 kg/ha (la féverole est semée à 70 kg/ha). « Le risque de manques à la levée est plus important derrière paille », se justifie-t-il. D’où l’intérêt de produire ses propres semences pour que la note ne soit pas trop salée…