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Blé associé : une approche à « re » visiter

Le succès obtenu par les colzas associés avec des plantes compagnes a amené à se poser la question si cette synergie pouvait exister avec les céréales. Des travaux menés au sein du CASDAR Alliance semblaient l’infirmer. Néanmoins, et comme c’est souvent le cas en agroécologie, des expériences d’agriculteurs ou d’autres expérimentateurs, apportent un éclairage nouveau en prise avec la réalité du terrain sur cette possible innovation agronomique.

<em class="placeholder">Comparaison entre un blé associé à une féverole à droite et un blé seul à gauche</em>
Sur cette comparaison, la différence de végétation est saisissante entre le blé semé précocement avec une féverole (à droite) et celui implanté aux « bonnes » dates ! Cette biomasse supplémentaire exprime le potentiel de production que cette stratégie peut apporter sans nuire à la culture. De plus, il s’agit ici de racines, d’exsudats racinaires et de résidus à faible C/N qui arrivent à un moment stratégique pour protéger le sol, maintenir sa structure et sa perméabilité tout en apportant une source d’alimentation qualitative pour l’activité biologique à l’automne et pendant l’hiver. Ce différentiel de biomasse démontre également la quantité d’azote que la minéralisation automnale est capable de fournir et qu’il faut absolument capter/stocker pour éviter son lessivage et la transférer en flux de fertilité supplémentaire au printemps suivant.
© F.THOMAS

Avant d’analyser quelques témoignages, quels peuvent être les objectifs de cette approche agronomique ? Tout d’abord, elle s’envisage parfaitement avec des semis précoces et peu denses en céréale mais pas en nombre total de plantes/m2 à la levée. Anticiper l’implantation doit permettre d’assurer un bon développement racinaire comme une biomasse du blé plus importante à l’entrée de l’hiver. C’est aussi plus de sommes de températures pour le développement des plantes compagnes afin qu’elles expriment tout leur potentiel. Une densité réduite, une fois la plante compagne détruite, laissera à chaque pied de blé la possibilité de s’exprimer totalement. Cette stratégie peut permettre de capter la minéralisation automnale d’azote qui peut être particulièrement importante, notamment derrière maïs ensilage, pomme de terre, lin fibre et tournesol. Ainsi cette approche cumule à la fois les avantages d’un couvert et d’une culture et peut se substituer à des couverts courts, voire très courts. Elle semblerait même pouvoir déplafonner les rendements. Enfin cette forte densité de plantes/m2 est aussi un atout dans la gestion du salissement. Elle va le limiter en occupant précocement l’espace et venir annuler l’effet négatif des semis anticipés sur le développement des adventices. Alors, quels enseignements tire-t-on des premières observations sur le terrain ?

Essai fortuit avec soja

Pierre Dumais (32) a mené un essai complètement fortuit il y a quelques années. Lors du semis de son soja, il manque de semence et termine sa parcelle par une variété beaucoup plus tardive. Il attend la maturité de celle-ci pour récolter le tout mais l’autre partie de la parcelle s’égraine. Il estime la perte à une tonne/ha (peut-être sur-évaluée). Logiquement, dans le blé qui suit, il observe une forte repousse de soja simultanément à la levée du blé. Ce soja disparaît rapidement avec l’arrivée du froid mais le blé « associé » présente dès le départ une meilleure vigueur. Il est conduit de façon strictement identique sur toute la parcelle. Cet effet visuel s’estompe avec le temps mais à la récolte, il est agréablement surpris par les 15 q/ha en plus pour cette partie de la parcelle. Ce bonus est d’autant plus significatif que le niveau de rendement de l’année est très élevé pour cette région soit 85 q/ha pour la partie sans relevée de soja et proche de 100 q/ha pour la partie avec le soja. Dans cette situation due à un accident, la plante compagne était très dense et détruite très tôt car très gélive : il s’agit certainement ici de points clefs pour bénéficier de cette technique.

L’atout de la vesce

Cet essai de Terre Innovia a été mis en place en 2016. Une année qui est malheureusement restée dans les mémoires pour ses rendements très faibles dans le Centre et sud du Bassin parisien. Cette expérimentation met également en évidence des interactions très intéressantes. Point important, le blé est implanté avec de la vesce. Comme celle-ci a un PMG nettement plus faible que la féverole, la densité de plantes compagnes se retrouve plus élevée, ce qui correspond à la situation de P. Dumais. Le gain de productivité est meilleur avec un apport azoté réduit de 40 unités et une destruction précoce. Pour cette année particulière, le blé associé sans azote fait même mieux que le blé associé avec azote (à date de destruction identique). Enfin, l’association avec féverole est largement inférieure car le mélange n’est pas suffisamment homogène. Idéalement, chaque pied de blé devrait être en contact avec un pied de plante compagne. Une forme de « priming effect » rentre certainement en ligne de compte ici. L’expérimentateur indique aussi une meilleure résistance à la septoriose du blé associé ; c’est certainement un élément qui a aussi favorisé le rendement.

Avec l’expérimentation de la Chambre d’Agriculture 49, nous sommes toujours en 2016. Le blé est associé soit à des crucifères (moutarde, radis) soit à des légumineuses (trèfle d’Alexandrie, trèfle blanc et vesce velue). Là encore, c’est la vesce velue (variété Savane) qui se détache nettement. Elle a été semée à 40 kg/ha, soit une densité très élevée : avec son PMG de 35 g, cela donne 114 pl/m2. La destruction a eu lieu le 01/03, donc tout début montaison. Là encore, nous retrouvons un net effet sur la réduction de la fertilisation azotée et l’impact de la vesce en association est nettement plus important dans le cadre de la fertilisation azotée réduite de 40 unités. Comme dans d’autres situations, l’effet des plantes compagnes est maximisé si l’on réduit la fertilisation azotée. Ainsi cette stratégie permet d’économiser en fertilisation tout en boostant le rendement. Cet essai relativise aussi l’intérêt des crucifères en association : elles ne permettent aucun gain de rendement tant avec une fertilisation azotée normale que réduite.

Avec l’orge, mêmes tendances

Chez Aurélien Bruère à Vernoux en Gâtine (nord 37), nous nous retrouvons sur une exploitation ayant beaucoup travaillé les associations. En effet, A. Bruère a déjà beaucoup de recul en colza associé. Les bons résultats obtenus avec cette culture l’ont motivé à tester la technique en céréale. Si l’orge a été choisie au départ, c’est avant tout pour essayer de gérer le problème des pucerons et de la jaunisse nanisante avec des variétés « résistantes ». Il a donc modifié son semoir pour semer simultanément orge (ou blé) et plantes compagnes à des densités très différentes. Ici le pois chiche ou la féverole sont implantés à très haute densité soit 250 kg/ha ! Le gain de rendement permis par le pois chiche tient peut-être à son PMG plus faible, ce qui a encore augmenté la densité de plantes. L’effet positif sur les insectes ravageurs a été observé également. Avec une diminution du coût de désherbage, une amélioration de la nutrition azotée et en prime, un gain de rendement supérieur à 10 q/ha, le surcoût des semences est largement couvert et la marge brute très significativement améliorée.

Difficile de clore cette liste sans citer l’exemple de la plate-forme d’Oberacker en Suisse où l’orge d’hiver est semée très précocement (début août) après une féverole. Les repousses de celle-ci sont abondantes et se développent simultanément à la céréale où elles jouent alors le rôle de la plante compagne. C’est un broyage début octobre qui permet de réguler le développement trop important de la céréale et arrêter les repousses de féverole. Ensuite la conduite reste identique à une culture d’orge normale. Ici le gain de rendement est d’environ 7 quintaux.

Les enseignements

Le semis anticipé de céréale avec plante compagne et notamment des légumineuses, semble une stratégie très prometteuse qu’il convient de tester et d’inclure dans nos approches ACS. Des points clefs se dégagent afin de réussir et de récolter le maximum de bénéfices en blé avec plantes compagnes :

- Il faut semer impérativement blé et plantes compagnes simultanément. Ceci semble déboucher sur une synergie positive ; certainement un lien avec le « priming effect ». Tous les semis plus précoces de la plante compagne viennent fortement pénaliser le rendement final de la céréale.

- Viser une très forte densité de plantes compagnes, supérieur à 120 gr/m2. Pour cette raison, il est judicieux de choisir une plante compagne à faible PMG. Outre permettre de densifier la levée, cette stratégie simplifie les aspects logistiques lors du semis. À ce titre, la vesce velue d’hiver semble une bonne candidate parmi les légumineuses.

- Choisir une plante compagne qui soit de préférence une légumineuse. Les crucifères ne semblent pas apporter autant de gains de rendement. Leur non-mycorhization est peut-être l’explication car il est difficile à ce stade de compter sur une fixation symbiotique significative. Cependant les crucifères peuvent certainement s’envisager après maïs ensilage car elles sont plus performantes dans la captation de l’azote que l’on retrouve généralement en grande quantité après la récolte et sa restitution au printemps. Le lin graine, le niger ou le sarrasin peuvent être de bons candidats. Leur très faible PMG devrait permettre de densifier sans trop de poids de semences et ils restent assez faciles à gérer : aucune expérimentation n’a été réalisée à ce niveau.

- Détruire très précocement la plante compagne, avant le stade épi 1cm de la céréale. C’est un point crucial car toute destruction au-delà de ce stade semble se payer cash en rendement. Si la gestion est trop tardive, les plantes compagnes peuvent devenir de redoutables concurrentes et la perte de rendement peut être très importante.

- Pourquoi ne pas réduire la fertilisation de 30 unités pour maximiser l’effet de la plante compagne et retrouver immédiatement dans l’économie l’investissement dans les graines ?

- Semer plus précocement et au moins 15 jours plus tôt que les dates habituelles afin de permettre une levée et un développement correct des plantes compagnes. Cette anticipation peut certainement aller plus loin afin d’économiser la mise en place d’un couvert végétal lors d’intercultures courtes mais où il serait judicieux d’avoir une végétation vivante pendant cette période.

Le respect de ces conditions devrait permettre de maximiser les bénéfices potentiels de cette stratégie et entre autres, le gain de rendement. La multiplication d’essais dans ce sens devrait permettre de préciser les pratiques mais aussi de valider d’autres aspects comme l’impact sur le désherbage et les insectes ravageurs ou encore, mieux cerner les niveaux des économies d’azote. Et pour aller encore plus loin, pourquoi ne pas envisager un semis très précoce puis un pâturage par des moutons pour à la fois gérer la plante compagne et profiter à l’automne d’une nouvelle source de fourrage ? Dans tous les cas, cette stratégie semble porteuse de beaucoup de promesses et devrait pouvoir s’inscrire habilement dans nos approches ACS pour les aider à encore plus performer.

Patrick Huault et Frédéric Thomas

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