ACS : Pour Sylvain Cournet, "l’agronomie doit être un levier de liberté"
Sylvain Cournet est agriculteur et conseiller agronome dans le Gers. Après avoir voyagé à travers le monde, il est revenu sur la ferme familiale en 2020 dans le Béarn (Pyrénées-Atlantiques), a travaillé en tant que salarié conseiller agronome puis a créé son entreprise de conseil : Biarn Résilient Agriculture en février 2025. Pour cet ingénieur agronome de 31 ans, l’agronomie n’est pas une posture idéologique, mais un outil pragmatique au service de la rentabilité. Il accompagne aujourd’hui une trentaine d’exploitations dans le Gers avec une obsession : lever les facteurs limitants pour restaurer la marge.
Sylvain Cournet est agriculteur et conseiller agronome dans le Gers. Après avoir voyagé à travers le monde, il est revenu sur la ferme familiale en 2020 dans le Béarn (Pyrénées-Atlantiques), a travaillé en tant que salarié conseiller agronome puis a créé son entreprise de conseil : Biarn Résilient Agriculture en février 2025. Pour cet ingénieur agronome de 31 ans, l’agronomie n’est pas une posture idéologique, mais un outil pragmatique au service de la rentabilité. Il accompagne aujourd’hui une trentaine d’exploitations dans le Gers avec une obsession : lever les facteurs limitants pour restaurer la marge.
D’où vient cette approche très axée rentabilité économique de l’agronomie ?
Sylvain Cournet : Je viens d’une famille de sylviculteur du Béarn. Le système traditionnel de la région est plutôt orienté maïs irrigué/Blondes d’Aquitaine. J’ai toujours entendu dire que ces systèmes n’étaient pas rentables. J’ai donc décidé très vite de bouger pour aller voir si d’autres s’en sortaient mieux. Dès les premières années d’école, mon parcours m’a mené en Roumanie pour découvrir le semis direct, puis aux États-Unis, en Argentine et en Australie. J’ai compris que l’agronomie, bien menée, est la seule façon de créer de la résilience face aux aléas climatiques et économiques.
Qu’apportent aujourd’hui ces expériences à l’étranger dans votre métier de conseiller ?
S. C. : Aux États-Unis, j’ai rencontré une centaine d’agriculteurs pratiquant l’agriculture régénérative. J’y ai découvert la nutrition foliaire pour des cultures à haute valeur ajoutée et des systèmes matures sur le semis direct et le pâturage tournant dynamique. Mais le réel déclic a eu lieu en Argentine, le pays du semis direct. En effet, 90 % à 100 % des surfaces y sont cultivées avec aucun travail du sol depuis plus de vingt ans.
Cependant, beaucoup sont restés sur un semis direct “pur”, souvent en monoculture de soja et font face aujourd’hui à des impasses techniques comme des résistances massives aux herbicides. J’y ai rencontré des pionniers comme Lucas Andreoni, qui ont compris très vite que le semis direct n’est qu’un outil au sein d’un système global comprenant la rotation et surtout les couverts végétaux. Les argentins ont une approche extrêmement pragmatique et économique, ils ne font pas d’agronomie pour le “plaisir” mais pour sécuriser leurs marges et la résilience de leur système.
Vous avez décidé de vous installer sur la ferme familiale dans le Béarn, qu’y produisez-vous et en quoi cette double casquette est-elle un atout ?
S. C. : J’ai très vite diversifié les cultures de la ferme familiale de 50 hectares, pour rentabiliser l’accès à l’eau et le foncier. Au-delà du maïs et du soja, j’ai introduit des cultures à haute valeur ajoutée comme la pomme de terre et l’oignon en vente directe. J’y teste également toutes les idées un peu risquées et/ou innovantes pour mon activité de conseil.
Être moi-même agriculteur m’apporte une immense humilité : “Quand on est sur le semoir à 22 h, on sent les choses différemment d’un théoricien.” Elle me permet également de vivre en temps réel le quotidien des agriculteurs : les réunions de Cuma, la gestion de la main-d’œuvre et surtout la charge mentale. Cela me donne la possibilité d’adapter mon conseil : je ne cherche pas la perfection agronomique absolue, mais la performance globale qui permet à l’agriculteur de dormir sereinement.
Vous parlez de performance globale, comment définiriez-vous votre méthode de conseil ?
S. C. : Je parle de performance globale : technique, économique et sociale. On ne peut pas parler d’innovation technique si l’agriculteur est sous l’eau socialement ou si économiquement, ça ne passe pas. Ma porte d’entrée est systématiquement celle des objectifs de l’exploitant et de ses facteurs limitants. C’est comme un escalier : cela ne sert à rien de travailler la cinquième marche si la première est cassée. Les modifications agronomiques sont toujours mises en perspective au regard des résultats économiques, en prenant le temps d’en évaluer précisément l’impact.
Quels sont les leviers économiques prioritaires sur lesquels vous travaillez ?
S. C. : Il y en a deux principaux : la mécanisation et la fertilisation. La traction représente souvent 40 % des charges de mécanisation. En améliorant la structure du sol par des couverts végétaux massifs et un travail de fissuration bien placé, on réduit le besoin de puissance. Par exemple, sur maïs irrigué, on peut atteindre 16 tonnes avec un simple coup de déchaumeur et de rotative, là où les voisins multiplient les passages et les besoins en traction. L’économie peut atteindre 100 € de l’hectare, soit un tiers de la marge nette.
Et concernant la fertilisation, comment l’agronomie prend-elle le relais ?
S. C. : Je me suis inspiré des argentins avec ce qu’ils appellent les “cultivo de servicio” (culture de service). On sort des mélanges commerciaux simplistes pour concevoir des couverts “maison” à forte densité (500 à 600 plantes au m2) avec une base massive de légumineuses (trèfles, vesces). Un couvert végétal qui produit 3 à 4 tonnes de biomasse pour restituer entre 60 et 80 unités d’azote pour la culture suivante. À 1 € l’unité, le couvert est déjà rentabilisé. L’agronomie permet ici de s’affranchir en partie de la volatilité des prix des engrais minéraux.
Vous accompagnez une trentaine d’exploitations dans le Gers. Quel est leur profil ?
S. C. : La surface moyenne des exploitations est de 120 ha par UTH. Les sols vont des argilo-calcaires aux limons. La majorité des exploitations ont accès à l’irrigation, d’un tiers à la moitié des surfaces des exploitations. Cependant, ce pôle représente souvent le pôle “stratégique” de la ferme, car c’est là que se joue la rentabilité réelle de l’exploitation. Dans ces systèmes, les cultures en sec permettent généralement de payer les charges courantes et de justifier les investissements en matériel, tandis que l’irrigué génère le bénéfice.
J’essaie de travailler le système dans sa globalité. Le Gers a une “génétique” d’innovation car c’est un territoire difficile où il a toujours fallu s’adapter pour survivre. Mon rôle est d’apporter les pièces manquantes du puzzle (choix des espèces de couverts, fissuration ciblée, optimisation de la fertilisation) pour que l’agronomie soit réellement au service du compte de résultat.
Pourriez-vous nous partager des pratiques que vous mettez en place dans ces exploitations ?
S. C. : L’interculture gagnante dans le Gers c’est, à l’automne, un semis dense de légumineuses (trèfle squarrosum, trèfle micheli) et crucifères (navette, radis). Afin d’avoir un maximum de racines sur chaque centimètre carré de sol. Ce couvert est à associer à une fissuration à dents droites en septembre en argilo-calcaire ou en sortie d’hiver pour les limons. La destruction de ce couvert se fait par un passage de broyeur pour “acheter de la tranquillité” au semis, suivi d’une reprise superficielle pour la préparation du lit de semences.
L’objectif est également de valoriser l’eau. Dans les systèmes irrigués (maïs semence, pop-corn), l’enjeu est d’intégrer des cultures comme le soja pour allonger la rotation et réussir l’implantation des couverts précoces sans perdre l’axe financier.
Pour bien comprendre, imaginez que votre sol est comme une batterie de voiture : si vous ne la rechargez jamais avec des couverts végétaux et une bonne structure et des apports exogènes de matière organique, vous devrez dépenser énormément d’énergie (carburant, engrais) pour essayer de démarrer votre production chaque année. L’agronomie, c’est l’alternateur qui recharge la batterie gratuitement.
Le mot de la fin ?
S. C. : Mon objectif est que l’agriculteur crée un système résilient. Cela prend en compte la réduction de la charge mentale mais aussi l’amélioration du résultat net. L’agronomie doit être un levier de liberté.
REPÈRES
2014 : Stage en Roumanie et découverte du semis direct.
2016-2017 : Expérience d’un an aux États-Unis (Savannah Institute). Rencontre d’une centaine d’agriculteurs en agriculture régénérative.
2018 : Stage de fin d’études en Argentine chez Lucas Andreoni, expert en systèmes de semis direct et couverts végétaux.
2020-2021 : Expérience d’un an en Australie. Salarié dans différentes exploitations engagées en agriculture régénérative (NSW, Victoria, SA, Queensland).
2021 : Installation officielle sur la ferme familiale (Béarn) et lancement de son activité de conseil indépendant (www.biarnresilientagriculture.fr).
⋍ 30 exploitations suivies représentant entre 3 500 et 4 000 hectares de cultures.