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Abeilles et glyphosate : entre vérités et leviers pour une meilleure « cohabitation »

Depuis quelques années, sans doute aussi parce que le glyphosate est davantage sous les projecteurs que d’autres produits phytosanitaires, la science se penche sur les contaminations soit des abeilles, soit du miel, par l’herbicide. Des contaminations avérées, entraînant même l’interdiction de vendre leur production pour des apiculteurs en raison de dépassement de la limite maximale de résidus (LMR). Une production représentant, dans certains cas, plusieurs tonnages ; de quoi entamer très sérieusement la trésorerie. Alors que faire ? Sachant que c’est la destruction chimique de couverts au printemps qui a été, dans certains cas, pointée du doigt.

Le glyphosate est l’herbicide le plus utilisé au monde et, sans aucun doute, le plus controversé. Il reste un outil important en agriculture de conservation des sols, mais est utilisé dans bien d’autres systèmes de culture, exception faite, bien entendu, de l’agriculture biologique. Ce qui a fait sa renommée, c’est son mode d’action ultra-efficace et, a priori, sans nocivité sur les animaux puisque ciblant une voie métabolique propre aux végétaux. La cible du glyphosate est une enzyme, l’EPSPS (5-enolpyruvylshikimate- 3-phosphate synthase). Celle-ci intervient dans la voie métabolique des shikimates assurant la synthèse de trois acides aminés, la phénylalanine, la tyrosine et le tryptophane. En bloquant l’action de l’EPSPS, le glyphosate empêche, au final, la production de protéines, entraînant la mort du végétal. Cette enzyme n’est cependant pas présente que chez les végétaux. Elle est exprimée chez des micro-organismes comme des bactéries ; bactéries par exemple présentes dans le microbiote intestinal d’animaux.

Impact sur le microbiote

Dans une publication américaine de 2018 (Motta et al., 2018), on apprend ainsi que le microbiote des abeilles domestiques (Apis mellifera) est dominé par huit espèces de bactéries. Celles-ci interviennent notamment dans la prise de poids des insectes, mais aussi sur leur niveau de résistance aux pathogènes. Or, le gène qui permet de produire l’EPSPS est présent chez ces bactéries. Elles produisent donc l’enzyme. L’étude montre ainsi que l’abondance des huit bactéries diminue chez les abeilles exposées au glyphosate. Ces mêmes abeilles présentent alors une mortalité plus importante après contamination par Serratia marcescens, une bactérie pathogène. La sensibilité n’est cependant pas toujours la même, selon la classe d’EPSPS possédée par les bactéries du microbiote. Il existe en effet deux classes chez cette enzyme : la classe I, qui s’avère être sensible à l’action du glyphosate (à de faibles concentrations) et la II, qui n’y est pas. La classe I d’EPSPS est présente chez les plantes et chez certaines bactéries de l’abeille, tandis que la classe II l’est chez d’autres bactéries qui sont donc résistantes à l’inhibition par l’herbicide.

Du glyphosate dans le miel

Les contaminations qui ont, en quelque sorte, fait le plus de bruit, sont celles des produits de la ruche, le miel en l’occurrence. Dans l’Hexagone, un cas a notamment été rapporté en 2018, quand un apiculteur français s’est vu refuser trois fûts de sa récolte de miel 2017 par son grossiste, pour cause de présence de glyphosate. Or, toute vente de miel n’est acceptée qu’après une analyse de conformité. Cette analyse se base sur le non-dépassement de la fameuse LMR, définie pour tout produit phytopharmaceutique. Par défaut, la LMR du glyphosate dans le miel est de 0,05 mg/kg ou 50 ppb (voir encadré). Le syndicat des apiculteurs du département concerné a porté plainte contre Bayer. En Allemagne – et c’était une première –, la justice a, en 2022, ordonné à un agriculteur de dédommager un apiculteur. L’agriculteur en question était accusé d’avoir pulvérisé au printemps 2019 du glyphosate à proximité des ruches de l’apiculteur, lequel avait dû détruire sa production.

Des exemples de contamination de miel par l’herbicide, il y en a d’autres, et ce, à travers le monde. Cependant, d’après l’Institut technique et scientifique de l’apiculture et de la pollinisation (ITSAP), en France, ces contaminations sont circonscrites à certaines zones où le glyphosate est employé au printemps pour détruire les couverts fleuris, mais elles sont globalement rares et heureusement pour les apiculteurs, car le préjudice économique, pour eux, est lourd. Tout du moins pour l’instant, avec une LMR de 50 ppb. Si cette LMR est rehaussée, comme cela semble en prendre le chemin, les conséquences seront beaucoup moins élevées pour l’apiculture.

Fleurs cultivées, mais aussi sauvages

C’est principalement en butinant des fleurs ayant été en contact avec l’herbicide que les abeilles (on pourrait évidemment élargir à l’ensemble des insectes pollinisateurs) absorbent ou transportent le produit. On peut très bien imaginer qu’elles en ingèrent également si elles s’abreuvent d’eau ayant été contaminée par l’herbicide (flaques, ornières…) N’oublions pas que les abeilles boivent ! Nectar, pollen, mais aussi l’eau ayant été en contact avec le glyphosate sont donc à l’origine de la contamination des insectes. Nectar et pollen sont ensuite ramenés vers les ruches d’où, au final, la détection de l’herbicide et ses résidus dans le miel. En 2014, une étude anglaise (Helen M. Thompson et al., 2014) exposait des abeilles à des doses de glyphosate correspondant à ce qu’elles pourraient rencontrer en milieu agricole. Des abeilles étaient ainsi amenées à butiner des fleurs de phacélie ayant reçu une formulation commerciale de glyphosate. Les résidus de l’herbicide étaient ensuite mesurés durant les jours qui suivaient l’application dans le pollen et le nectar collectés par les insectes.

Des mesures ont également été faites au niveau des larves dans le couvain. L’étude révélait ainsi que les niveaux de glyphosate étaient dix fois plus élevés dans le pollen que dans le nectar, mais que les quantités déclinaient rapidement au cours des jours après l’application sur les deux matrices, pollen et nectar. Au cours de cette expérience, il a aussi été appliqué de fortes doses de glyphosate dans du saccharose donné en alimentation aux abeilles. Au final, aucune mortalité significative, ni même d’impact sur le développement ou le poids des insectes n’ont été révélés, que ce soit à l’état de larve ou d’adulte. Des effets significatifs ont été observés uniquement dans le groupe de référence toxique du fénoxycarbe (insecticide). Ils incluaient une mortalité accrue du couvain ainsi qu’une diminution du nombre d’abeilles et du couvain.

Une étude plus récente (Linzi J. Thompson et al., 2022), montre que les abeilles ne font pas de discrimination lorsqu’elles butinent des fleurs traitées ou non au glyphosate. Elles passent seulement un peu moins de temps, en moyenne, sur les fleurs traitées. Quoi qu’il en soit, elle ne révèle aucune conséquence négative sur la vie des butineuses (à noter que Balbuena et al., 2015, ont eux, montré une incidence négative de l’herbicide sur la faculté des abeilles à retrouver directement leur chemin vers la ruche). Ce qu’a montré aussi cette étude de 2022, c’est que les ressources florales (nectar et pollen) restaient présentes (et donc « visitables » par les abeilles) dans les plantes pendant au moins cinq jours après un traitement au glyphosate et que des résidus de l’herbicide étaient présents dans le pollen pendant au moins 70 heures après le traitement. Une étude irlandaise, publiée également en 2022 (Elena Zioga et al., 2022), montre que les fleurs de ronce (Rubus fruticosus) présentes dans une haie jouxtant une parcelle de colza, lequel a reçu du glyphosate comme dessiccant, présentent aussi des résidus de l’herbicide. Les insectes pollinisateurs peuvent donc absorber l’herbicide non seulement sur les fleurs présentes dans la parcelle cultivée, mais aussi à proximité de la zone traitée, par effet de dérive, sur des fleurs non ciblées. L’étude révèle que le glyphosate a été détecté dans des échantillons de nectar et de pollen de R. fruticosus prélevés dans un délai d’un mois après application (longue rémanence du glyphosate).

Du glyphosate au printemps

Si du glyphosate ou ses résidus sont donc retrouvés sur les abeilles, dans leur microbiote et dans le miel, c’est bien que les fleurs butinées en ont reçu. Il est bon de rappeler qu’il est interdit d’appliquer un produit phytosanitaire sur une culture fleurie en journée. Le traitement peut être appliqué deux heures avant le coucher du soleil et trois heures après. Ceci afin de limiter l’exposition des abeilles lorsqu’elles butinent. Pour ce qu’on en sait, les affaires de contamination de miel dans l’Hexagone ont pointé du doigt des applications de glyphosate sur des couverts au printemps. Il est vrai qu’à l’automne, d’une manière générale, quand il y a destruction d’un couvert végétal avec du glyphosate, celui-ci est souvent appliqué après que le couvert a été plaqué au sol par roulage/semis. À cette période, il est en effet plus facile de pratiquer ainsi. Les fleurs sont donc au sol, en grande majorité détruites et ne sont plus attractives pour les abeilles et autres insectes pollinisateurs. Dans une stratégie de prolonger les couverts végétaux au maximum, pour profiter le plus longtemps possible de leurs bienfaits, des espèces peuvent fleurir ou refleurir au début du printemps. On pense en premier lieu à la féverole, mais aussi à la moutarde, au radis, aux vesces, voire à la phacélie. Il est donc vrai, qu’à ce moment, le couvert en fleurs peut être détruit par une application de glyphosate. Et donc potentiellement, des abeilles auront butiné les fleurs traitées avant que les plantes ne meurent.

Alors que faire ? Fautil arrêter de couvrir nos sols jusqu’au semis de printemps ? Assurément non, car ce serait supprimer tous les autres avantages mis en avant depuis tant d’années sur les couverts végétaux : diversification végétale, contrôle du salissement, recyclage d’éléments minéraux, structuration du profil de sol par les racines… sans oublier l’alimentation de toute une faune, celle du sol, mais aussi celle au-dessus de la surface du sol, comme les insectes pollinisateurs et donc les abeilles ! Avoir des champs fleuris et d’autres types de fleurs en sortie d’hiver ne peut être qu’un plus quand les insectes sortent de leur léthargie hivernale. Il leur faut rapidement trouver de la nourriture et donc de l’énergie. Des couverts qui refleurissent en début de printemps, accompagnés par les premiers arbustes sauvages en fleurs, ne peuvent être que bénéfiques, comme l’assurance d’avoir un « stock » naturel d’auxiliaires pour la saison. Alors comment limiter les possibles contaminations ?

S’adapter à la biodiversité

Avoir des couverts qui ne fleurissent pas ? C’est compliqué et surtout, contre-productif. Ce serait supprimer, comme nous venons de le dire, une source de nourriture intéressante pour les insectes. La solution est certainement d’éviter d’appliquer du glyphosate sur le couvert en fleurs. Si un traitement est nécessaire, décalons son application quand le couvert a déjà été rabattu au sol par un roulage, supprimant son attractivité pour les abeilles. Le traitement au glyphosate peut être fait plus tard, pour « finir le couvert » et le salissement potentiel, notamment en graminées. Attention également lorsque l’on traite au glyphosate, aux potentielles dérives du produit vers d’autres fleurs, comme celles d’une haie proche (fleurs de prunellier, d’épine noire, de cornouiller…). Broyer le couvert en fleurs ? Privilégions le roulage, car le broyage – c’est prouvé – est bien plus délétère pour les invertébrés que le roulage. Broyer, c’est aussi dépenser plus de carburant. Attention, le roulage est aussi mortel pour une certaine faune, notamment les vertébrés. En production de lavande, il a été montré que la récolte entraînait des mortalités d’abeilles par écrasement. Des lavandiculteurs utilisent ainsi des barres d’effarouchement positionnées à l’avant du tracteur pour limiter les dégâts. Tant qu’à faire et quelle que soit la technique (roulage ou broyage), le mieux serait d’intervenir la nuit pour limiter l’impact sur les pollinisateurs.

Le pâturage, réalisé en hiver quand c’est possible, est aussi une très bonne solution pour détruire un couvert long. Ce qui est certain, c’est qu’avec le pâturage, vous n’aurez pas de couvert en fleurs à la reprise de végétation ! Il peut y avoir des contaminations des abeilles par le glyphosate. Tout comme il peut y en avoir par bien d’autres produits phytosanitaires. Tout comme le travail du sol est délétère pour beaucoup d’espèces vivant dans le sol. Comme toujours, l’objectif est de limiter au maximum les effets collatéraux. C’est parfois un vrai défi ! Ce que nous voulons dire par là, c’est qu’il est de notre ressort et de votre ressort d’amener un nouvel élément dans la gestion culturale. Dès lors que l’on envisage de détruire un couvert, il faut penser à toute la faune qui vit dans ce couvert et qui rend aussi des services, telle que les abeilles, les insectes pollinisateurs et finalement, bien d’autres. C’est aussi penser que lorsque les couverts sont supprimés, on ôte subitement le gîte et la nourriture de toute une biodiversité. Anticipons également cela en proposant à cette faune d’autres lieux de vie et de nourrissage, à proximité. Vos observations, vos remarques, vos suggestions sont les bienvenues alors n’hésitez pas à nous les faire parvenir.

Quel LMR pour le glyphosate dans le miel ?

Avant l’entrée en vigueur des directives DG Santé (Commission européenne) sur la fixation des LMR dans le miel (avant le 1er janvier 2020), une LMR miel a été établie, sur la base de données expérimentales spécifiques, pour seulement quelques substances actives de produits phytopharmaceutiques. Pour les autres substances (y compris le glyphosate), les LMR ont été fixées par défaut à 0,05 mg/kg. Toutefois, sur la base de nouvelles directives DG Santé pour la fixation des LMR dans le miel, une étude conforme aux directives a été menée avec le glyphosate. L’étude et les données officielles de surveillance du glyphosate dans le miel ont été soumises aux autorités réglementaires dans le cadre du dossier de renouvellement du glyphosate afin de permettre l’établissement d’une LMR plus réaliste dans le miel.

Pollen, nectar… miel

Les abeilles se nourrissent de pollen (environ 9 mg/jour) depuis leur naissance jusqu’à environ dix jours après. Elles sont durant cette période appelées « nourrices ». Le pollen leur apporte les protéines indispensables à la synthèse de la gelée larvaire ou de la gelée royale avec lesquelles elles alimentent respectivement les larves d’ouvrières ou de reines. Rappelons que le pollen est produit au niveau des étamines, organes reproducteurs mâles des fleurs. Il est ainsi recueilli par les abeilles butineuses qui, passant de fleurs en fleurs, le collectent au niveau de leurs pattes et de leur abdomen. Cela finit par former des pelotes de pollen qu’elles ramènent à la ruche. En procédant ainsi, les abeilles participent aussi activement à la reproduction des plantes puisque, passant de fleurs en fleurs, du pollen d’une fleur va pouvoir entrer en contact avec les organes reproducteurs femelles (le pistil) d’autres fleurs. On dit ainsi habituellement que 80 % des plantes sur Terre sont dépendantes des insectes pollinisateurs. L’abeille adulte se nourrit de nectar, un liquide sucré produit également par les fleurs. Elle se nourrit aussi de miellat, autre liquide sucré produit par des plantes, mais aussi par d’autres insectes. Ramenés à la ruche, nectar et miellat sont transformés en miel ; miel récolté en partie par l’apiculteur, mais également laissé pour l’alimentation des abeilles d’hiver.

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