Semis de couverts au drone : là où le tracteur ne peut plus passer !
Anticiper le semis d’un couvert dans la culture précédente a de quoi séduire. Parmi les techniques possibles, il en est une qui émerge, le semis au drone. À l’image de tout semis à la volée, ses résultats peuvent fortement fluctuer mais en respectant certaines conditions, on se donne plus de chances.
En Belgique, duo seigle et vesce semé au drone dans un maïs grain. Un anti limaces accompagnait le mélange. “Le mélange s’est fort bien développé jusqu’en avril. Comme on devait semer un nouveau maïs, on l’a détruit au glyphosate. On n’a sans doute pas pu le valoriser totalement mais nous n’avions pas le choix”, explique Guillaume Sneessens de Soil Capital Farming.
Mélange de trèfle incarnat 5 kg/ha + phacélie 3 kg/ha + radis fourrager 3 kg/ha (la phacélie a quasiment disparu), photographié en décembre 2024 et semé au drone au mois d'août dans un maïs popcorn (sols de boulbène dans le Gers). On voit que le couvert n'a pas résisté au niveau des passages de roue de la moissonneuse.
Les couverts végétaux se sèment de différentes manières et à deux périodes différentes :
- après la récolte de la culture précédente, le plus souvent avec un semoir, le mieux étant en direct ;
- avant récolte, dans le précédent toujours en place. Si ce semis peut se faire au plus près de la moisson, par exemple sous la barre de coupe de la moissonneuse, il est souvent fait à la volée selon différents moyens, plus ou moins longtemps avant la récolte.
À la volée, on peut utiliser un microgranulateur (on cite souvent le Delimbe), un épandeur à engrais (l’avantage des deux étant qu’en général, ils sont déjà présents sur la ferme) ou un drone.
Une grande majorité des agriculteurs vous dira que rien ne vaut, en matière de germination et de levée d’un couvert (notamment sa régularité), un semis au semoir en post-moisson. Alors pourquoi envisager d’autres façons de faire ? D’autant plus qu’avec un semis à la volée, vos graines sont posées à même le sol, au risque de ne même pas atteindre cette surface (coincées dans l’aisselle des feuilles) ou de disparaître dans l’estomac d’un oiseau, d’un rongeur ou d’un carabe.
Semer en post-moisson, au semoir, n’est pas toujours simple à organiser car la tâche se combine avec d’autres, la moisson puis la gestion de la paille, voire son ramassage. Des cultures comme le maïs, qui se récoltent tard, limitent aussi la possibilité de semer un couvert dans de bonnes conditions, offrant le temps nécessaire pour son développement.
L’autre inconvénient que l’on peut rencontrer, ce sont les conditions climatiques. Avec des sécheresses de plus en plus prégnantes sur juillet et août, rien n’est moins sûr, même en semant au semoir et en direct, de voir son couvert développer la biomasse escomptée. En semant dans la culture avant sa récolte, on a d’un côté moins de pression dans son organisation de travail et de l’autre l’aide, pour la germination, de l’humidité présente sous la culture, voire de l’humidité résiduelle de post-récolte (si le semis est réalisé très peu de temps avant moisson). En anticipant le semis, parfois jusqu’à un mois avant la récolte présumée, on donne également au couvert, plus de temps pour son développement.
Toutefois, tous ces semis ont un point commun : rouler dans les parcelles. Ce n’est pas le cas du drone ! Et c’est là, l’un des objectifs recherchés : il n’y a aucun impact direct sur le sol ! Qui dit mieux en matière de conservation de la structure mais aussi de la biodiversité ? Autre avantage du drone : le tracteur et le semoir (quel qu’il soit) restent au repos, économisant du carburant et de l’usure mais aussi de votre temps. Enfin, le drone peut semer là où, parfois, le passage d’un tracteur est trop compliqué, voire impossible (forte pente ou tout simplement, sol trop mouillé). On peut citer un troisième cas : une culture trop haute pour les techniques habituelles de semis à la volée, le maïs notamment.
Le poids est l’ennemi du drone
Si certains agriculteurs possèdent leur propre drone, il est préférable de faire appel à une entreprise spécialisée car l’usage d’un drone de travail s’avère technique et l’opération est réglementée.
Un plan de vol est défini au préalable. Inutile de préciser que pour mettre toutes les chances de son côté, mieux vaut s’être assuré qu’il y aura bien de la pluie derrière. En cas d’irrigation, programmez le semis avant le dernier tour d’eau.
La parcelle à semer est délimitée pour le GPS et diverses variables sont encodées comme la hauteur de vol, le poids des graines etc. Le jeu de batteries est évidemment chargé. Le drone part alors quadriller la zone à “traiter” tel un métronome. Autonome, il doit néanmoins toujours rester sous surveillance (obligation réglementaire).
Outre le vent qui peut venir compliquer la planification du vol, le poids est l’ennemi du drone. Plus le drone embarque de poids, plus vite ses batteries se déchargent. Certains gros drones peuvent charger jusqu’à 50 kg de semences.
Le choix se porte sur des espèces à petit PMG (les vesces ne sont pas très adaptées par exemple) et pour un mélange d’espèces, une certaine homogénéité des PMG est recherchée.
Les doses de semis sont naturellement augmentées comme tout semis à la volée (pertes diverses notamment par prédation). Arnaud Sohler, d’Aero Vision, parle d’une augmentation à prévoir de 10 à 15 % de la dose de semis. « Des densités de semis réduites à 10 kg/ha sont avantageuses pour exploiter au mieux l’efficacité du drone et le rendre moins gourmand en énergie (décollages réguliers très énergivores). Néanmoins, une densité de semis à la volée de 10 kg/ha peut s’avérer insuffisante pour établir un couvert permettant de rivaliser avec les adventices post-récolte », estime Mathieu Arnaudeau, de la chambre d’agriculture des Pays de Loire.
La question se pose sur l’enrobage. Celui-ci a pour vocation d’aider la graine à résister aux conditions extérieures, à mieux germer mais aussi d’augmenter sa balistique. Il apparaît clairement que des enrobages complexes, parfaitement justifiés pour un semis à l’épandeur (où il faut, au contraire, alourdir les graines), sont un frein pour le drone. C’est pourquoi, dans la plupart des cas, les graines nues sont épandues, voire avec un pelliculage très simple. Attention également aux enrobages “sucrés” qui peuvent attirer certains granivores ou ceux, trop poussiéreux, qui peuvent entraîner un colmatage.
Toutes les espèces de couverture ne sont donc pas adaptées au semis au drone. Outre le poids, il faut également tenir compte de la potentielle rémanence de certains herbicides utilisés dans la culture. Et puis tout simplement, certaines espèces ne sont pas adaptées à un dépôt sur le sol, ce qui n’est pas propre au semis au drone. C’est le cas de la phacélie par exemple. Si vous choisissez un trèfle d’Alexandrie, celui-ci supporte mal les chaleurs estivales… Maxime Breillad, de la chambre d’agriculture de la Vienne, résume : « Les espèces qui demandent une densité hectare trop importante, comme la féverole, poseront problème. À la vue des densités observées, on peut aussi se poser la question des trèfles. Au contraire, les crucifères semblent particulièrement adaptées. Le choix des espèces et des variétés du couvert est très important pour ne pas avoir de problématique de montée à graines précoce. Les graines de couverts n’étant ni roulées, ni enfouies, il faut choisir des espèces qui peuvent lever rapidement en surface et donc plutôt des graines de petites tailles. »
La question de la date de semis se pose aussi : veille de la moisson, quelques jours avant, un mois avant ? Ce qui est sûr, c’est que plus on anticipe, plus on donne au couvert le temps de produire sa biomasse et donc de remplir son rôle. Attention cependant aux risques d’élongation (plantes cherchant la lumière), fragilisant le couvert. Dix à quinze jours avant moisson semblent idéals.
Dans le cas des semis dans une céréale, la gestion de la paille à la récolte a également son importance. Tout comme d’autres techniques de semis à la volée, il faut soigner sa moisson et correctement répartir ses pailles au sol. Si les pailles sont exportées, attention, l’opération prélève aussi des jeunes pousses du couvert. « Cette année, plusieurs de nos clients ont semé au drone du sorgho piper avant la moisson du blé. Il apparaît que la restitution des pailles assure une meilleure levée comparativement aux pailles exportées », indique Aurélien Bouchet, d’AgriGenève.
Comparé à un semis à l’épandeur, le semis au drone est-il donc satisfaisant ? Le drone réalise une très bonne répartition des graines et son rendement horaire est tout à fait correct. « Sur de belles parcelles, on peut atteindre 10 à 12 ha à l’heure », indique Arnaud Laurencin, d’Agriflight, un prestataire belge.
Le résultat final, en matière de levée et de biomasse de couvert, est tout aussi variable qu’à l’épandeur, avec du très bon comme du très moyen. Il n’y a donc pas de surprise de ce côté-ci. Pas de surprise non plus du côté du coût, plus élevé, en fonction du volume de semences, de 30 à 50 euros/ha pour 5 à 10 kg/ha à plus de 100 euros/ha pour des doses plus importantes. Toutefois, si on doit comparer les types de semis, il faudrait aussi prendre en compte certains passages évités grâce au drone. Comme le soulignent tous nos interlocuteurs, il faudrait aussi que les surfaces se développent pour réduire les coûts.
Le semis au drone reste une technique intéressante, surtout pour des contextes précis là où, finalement, un tracteur ne peut pas passer. Elle est aussi un bon levier dans le cas d’une culture comme le maïs où, autrement qu’avec un drone, il semble difficile de produire un gros couvert avant l’hiver.
Alexandre Canesse, agriculteur à Hesdigneul-lès-Béthune (62) - « L’implantation des couverts végétaux au drone me coûte 124 euros par hectare, semences comprises » | Réussir machinisme
Drôle d’oiseau
L’usage de drones pour semer un couvert végétal présente un avantage autre qu’agronomique. La machine ne risque pas d’écraser un individu, vertébré ou invertébré, présent dans la parcelle. Son aspect, son vol, son vrombissement sont-ils dérangeants sur la faune vertébrée ? Des améliorations ont été faites, notamment en termes de bruit, mais il semble que les animaux acceptent plutôt bien ces “drôles d’oiseaux”.
Drones de travail : une réglementation plus contraignante
Début 2026, la réglementation en matière d’usage de drones agricoles a changé. Si les drones “classiques” permettant de faire de la cartographie ou de l’imagerie voient leur réglementation s’assouplir, celle concernant les drones de travail, larguant “tout type de matière”, aux scénarios de vols plus à risques, se voit imposer de nouvelles contraintes. Arnaud Sohler, concepteur de drones et gérant d’Aero Vision, entreprise alsacienne, réagit : « Mes machines n’ont plus qu’à partir à la poubelle ! Désormais, nos drones doivent être estampillés “CE”, ce qui n’était pas le cas avant, où nous étions soumis à la réglementation française seule. Hormis pour tout ce qui est produit chimique, on pouvait larguer un peu ce qu’on voulait. Désormais, sous cadre européen, même pour des machines de moins de 25 kg, on doit repasser notre diplôme de pilote et réinvestir, sachant qu’un seul drone coûte à produire entre 15 000 et 20 000 d’euros ! »
À savoir que les drones plus lourds, entre 25 et 150 kg de masse totale au décollage, sont soumis à une lourde démarche administrative d’estimation des risques Sora (Specific Operations Risk Assessment) qui peut prendre entre six et dix-huit mois d’instruction.
Anticiper le semis de couverts avant la récolte des céréales, c’est permettre une gestion facile des repousses qui posent souvent des soucis et polluent le couvert comme du salissement. Un avantage, en plus de la biomasse supplémentaire, qui est loin d’être négligeable.
Nataïs explore le semis de couverts au drone sous maïs popcorn
Dans le Sud-Ouest, l’entreprise Nataïs, spécialiste du maïs pop corn, a testé le semis de couverts au drone en 2024 et 2025. « Dans un contexte de maïs sur maïs, semer le couvert avant la récolte, souvent tardive, pourrait nous permettre de produire plus de biomasse que lorsque le couvert est semé après la récolte », indique Guillaume Canal, ingénieur-conseil chez Nataïs.
Trois essais ont été mis en place chez des producteurs, dans trois sols différents : sables, boulbènes (limons) et argilo-calcaires. « Le droniste n’étant pas équipé de drones de grande capacité, nous sommes partis sur des espèces à faible PMG », explique Guillaume Canal. Ont été testés la première année, en solo, les trèfles incarnat, d’Alexandrie et de Perse, la phacélie, la navette et le radis fourrager. Trois mélanges étaient également dans la course : trèfle incarnat + phacélie + radis fourrager, trèfle incarnat + phacélie + avoine rude et phacélie + navette + vesce velue. Les semis, effectués au mois d’août et sur des largeurs d’épandage de 6 m, ont été calés juste avant le dernier tour d’irrigation.
La phacélie n’est pas adaptée
« Clairement, la phacélie n’est pas adaptée au semis au drone. Elle lève mais s’étiole. Elle ne survit qu’au niveau des passages d’enrouleurs, souffrant ailleurs du manque de lumière. Les espèces qui ressortent le mieux sont le trèfle incarnat et les deux crucifères », détaille l’ingénieur.
En 2025, peu ou prou, les mêmes espèces sont reprises, même la phacélie, en ajoutant un élément : tester chaque espèce à sa dose de semis habituelle, au semoir, et au double de cette dose. À l’heure où ces lignes sont écrites, les essais n’étaient pas terminés. Néanmoins, la première série de pesées au mois de décembre met en avant à nouveau le trèfle incarnat et le radis fourrager. « La navette est un peu en retrait mais il est possible que les deuxièmes pesées la fassent ressortir », mentionne Guillaume Canal. 2025 confirme aussi le non-intérêt de la phacélie.
Côté sol, sur les deux années, il ressort une petite différence puisque les essais les plus réussis sont en boulbènes, suivis des argilo-calcaire puis des sables. Ces essais devraient se poursuivre en 2026, l’entreprise sentant un intérêt des producteurs. Il faut dire que semer au drone permet d’implanter des espèces comme les trèfles qui, autrement, n’auraient pas le temps de se développer. Néanmoins, si la technique devait prendre de l’essor, il faudrait changer de catégorie de drone, pour de plus gros modèles.