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Agriculture regénérative : « J'ai drastiquement réduit les intrants avec des rotations très diversifiées et des bio-intrants », chez Géraud Dumont de Chassart en Belgique

Il y a cinq ans, nous réalisions un reportage à La Ferme de la Sarte avec Géraud Dumont de Chassart, agriculteur en Belgique (TCS 112). Ses deux passions : la ferme et l’agronomie. C’est dirigé par son intuition, son esprit curieux et ses 1 001 tests qu’il gère les 177 hectares de la ferme familiale. Avec une vision inébranlable, celle de minimiser son impact sur le sol et sur l’environnement.

La Ferme de la Sarte est située dans la province du Brabant wallon, à 40 kilomètres au sud-est de Bruxelles, sur la commune de Grez-Doiceau. Cette ferme familiale depuis trois générations prospère sur un sol sablo-limoneux à tendance séchante (type AbA sur la carte des sols de Belgique). Les terres relativement fragiles peuvent compter sur la protection de l’agriculture de conservation des sols pratiquée depuis plus de trente ans sur la ferme. Les problèmes de battance ont complètement disparu, de même que l’érosion et ses dégâts collatéraux (coulées de boues) grâce à un système holistique de pratiques rassemblées sous le vocable d’agriculture régénérative ou de conservation des sols.

Géraud poursuit le travail de son père en allant plus loin encore pour minimiser son impact sur l’environnement. Il diminue drastiquement l’usage des produits phytos et de l’azote de synthèse. Les deux atouts sur lesquels il mise en ce moment : la fabrication maison de bio-intrants et l’augmentation des têtes de rotation. Sa stratégie lui a déjà permis de diminuer de 30 % l’azote de synthèse, de 100 % le phosphore et le potassium, de 50 % les fongicides, de 100 % les insecticides et de 10 % les herbicides. Ces derniers sont le plus gros défi pour les années à venir. Ponctuellement en fonction des années, il parvient parfois à se passer de désherbage sélectif.

Une rotation qui génère de l’azote et qui limite les herbicides

Dans les années 2000, la rotation à la Ferme de la Sarte était classique : froment, escourgeon, betterave, froment. Dix ans après, le maïs grain faisait son apparition dans l’assolement ainsi que le colza avec un débouché dans les biocarburants.

Lors de notre reportage en 2021, Géraud témoignait du changement suivant : « Il y a deux ans, on a arrêté la betterave et cette année, on réduit les pommes de terre pour préserver nos sols. On s’oriente davantage sur les céréales et sur le colza associé à des légumineuses. L’implantation systématique de couverts diversifiés permet une grande flexibilité face aux conditions météorologiques, aux marchés, et permet de conserver un couvert pour en faire des graines. » 

Cinq ans plus tard, 2025 reçoit encore son lot de changement dans la rotation. « On a diminué les céréales et augmenté les têtes de rotation, annonce Géraud. Vu nos sols séchants, on a remplacé le lin de printemps par du lin d’hiver qui supporte mieux ces conditions. En outre, notre technique du semis simplifié (un déchaumage pour gérer les pailles puis sol travaillé sur 5 cm avec un semoir à disques) a permis que notre lin d’hiver ne gèle pas contrairement à celui de nos voisins sous labour. »

Arrivent également dans la rotation quelques cultures de niche pour l’alimentation humaine : du tournesol (en 2025), du lupin d’hiver (pour 2026) et aussi de la féverole d’hiver (en 2023). Cette dernière permet de suivre avec un colza qui nécessitera moins d’azote et qui attirera moins de limaces, ces dernières n’appréciant guère les résidus de féverole contrairement aux pailles d’une céréale qui aurait précédé le colza. L’avantage de modifier la rotation en y introduisant davantage de têtes de rotation est de varier les dates de semis, et d’ainsi désynchroniser la pousse des cultures de rente de celle des vulpins. Ainsi, la pression en vulpins diminue, ce qui est également favorisé par la diminution des céréales dans la rotation.

 

 
<em class="placeholder">Froment semé avec un semoir de SD à dents</em>
Huit ans après s’être essayé au semis direct, Géraud assied sa technique. Froment semé avec un semoir de SD à dents (Horsch CO3). Ecart entre les lignes de semis : 25 cm (au lieu de 12 – 15 cm en semis classique). Photos prises le 12 janvier 2026. En SD on augmente la densité de semis car le taux de germination est plus faible (débris, graine mal positionnée, …). Quand on augmente l’écart entre les lignes, on réduit la densité de semis. Du coup, ici, Géraud conserve une densité de semis classique. Les deux critères se compensent l’un l’autre. © Frédérique Hupin

Gagnant sur tous les plans

La diminution de cette pression en graminées adventices permet à Géraud de réintégrer de l’avoine en culture principale pour laquelle peu de solutions de désherbage sont homologuées mais ses avantages agronomiques sont qu’elle a un grand pouvoir couvrant et qu’elle demande moins d’azote. En outre, les rangs sont davantage espacés (25 cm), ce qui permettrait d’introduire du binage en désherbage mécanique. Mais ça, c’est encore dans les idées futures. Car cela nécessite d’acquérir une bineuse.

Si l’agronomie conduit la rotation, ces choix se justifient aussi économiquement vu le contexte actuel où les engrais sont chers et où le prix des céréales reste à la baisse. Ce genre de rotation nécessite en revanche un grand nombre de débouchés rendus possible par la relation de confiance que Géraud et sa famille entretiennent de longue date avec les négoces du coin. Des négoces qui ont gardé une taille humaine et avec qui on discute encore d’homme à homme.

L’arrivée des bio-intrants chez Géraud

Pour poursuivre sa vision de minimiser son impact sur le sol et sur l’environnement, Géraud tente d’encore diminuer les traitements phytosanitaires et les apports d’engrais grâce aux bio-intrants. Il a énormément essayé depuis 2020. Des extraits de compost, des thés de compost oxygénés (TCO), des enrobages, des extraits fermentés de végétaux (ortie, consoude).

Il a d’ailleurs postulé au Fonds Baillet Latour qui propose un encadrement scientifique d’agriculteurs innovants et l’a obtenu en 2022. Ainsi lauréat de l’appel à projet « Ceres – agriculture en transition », il a collaboré durant quatre ans avec les Fermes universitaires de l’Université catholique de Louvain. Les chercheurs élaborent les plans expérimentaux, conçoivent les essais, coordonnent les analyses en laboratoire et assurent la diffusion des résultats. L’objectif du projet était d’étudier les effets de différents bio-intrants et oligo-éléments sur les services écosystémiques du sol et sur la productivité agricole. Les essais ont comparé les performances, en termes de rendement et de santé des plantes, d’itinéraires conventionnels d’une part et d’itinéraires techniques alternatifs basés sur des bio-intrants d’autre part. 

Après quatre années d’essais, trois idées maîtresses ressortent :

- la simple substitution des fongicides par le thé de compost en pulvérisation n’est pas une piste à suivre ;

- les fongicides n’ont pas toujours permis de gagner du rendement ;

- le changement à opérer est une approche systémique plutôt qu’une approche de substitution d’un produit par un autre.

Aujourd’hui, en vue d’optimiser sa gestion du temps, il souhaite se concentrer sur les enrobages de semences avec du compost et a mis de côté les pulvérisations foliaires (les thés de compost en pulvérisation) sur les cultures de rente. Éventuellement, sur les couverts, quand la charge de travail est moindre, il pourrait encore l’envisager afin de prendre soin de la biodiversité de son sol.

« Je n’y croyais pas trop. Que va-t-on changer avec 2 kg de compost ! »

« À l’époque, en 2020, se souvient Géraud, un ami agronome, Juan de la Cerna, cherchait une parcelle pour tester une recette de compost qu’il avait apprise en travaillant dans des plantations en Amérique du Sud et qu’il avait peaufinée en Allemagne. Je n’y croyais pas trop. Qu’est-ce que tu veux changer avec 2 kg de compost ! On a essayé sur une parcelle qui n’était pas à moi et qui était relativement dégradée. La première année, on a doublé la biomasse du couvert ! » 

L’intuition initiale était de supprimer les fongicides d’enrobage des semences, qui seraient défavorables à la vie du sol autour de la graine et donc à l’initiation de la mycorhization, et de les remplacer par une batterie de vie microbienne et d’éléments nutritifs à proximité de la semence. Un biberonnage en quelque sorte. Le principe est d’enrober les semences du couvert par une espèce de pâte à crêpe composée de compost. Mais pas n’importe quel compost ! La recette a été peaufinée avec David Verstraete de l’Association Greenotec. 

« À la base, on a un compost produit selon la méthode “Johnson-Sue” c’est-à-dire un compost très riche en champignons car celui-ci est produit sans retournement qui casserait les filaments des champignons. » Ce compost est produit dans des tonneaux où l’oxygène arrive via des tubes percés. On en fait un thé de compost dont on prélève 500 ml pour une quantité finale de 100 kg de pâte d’enrobage composée d’autres composts (lombri compost et compost CMC). Géraud y ajoute également des oligo-éléments grâce au TMF de chez TMCE et last but not least, au semis, il injecte dans la ligne, un produit solide de chez TMCE composé de minéraux, du TMS.

« Ça demande une logistique certaine, avoue Géraud. Et c’est l’ensemble qui fait que ça marche et le contexte de départ de la parcelle. Des chercheurs ont tenté d’isoler les facteurs de tout ce que j’essayais, et ça n’a pas été concluant. Mais moi je vois les effets globaux de la combinaison de tous les facteurs sur mon rendement et je suis content avec ça. La conclusion, c’est qu’avec la combinaison de ces enrobages et des minéraux, mon système peut se passer de fongicide trois années sur quatre. Lors de l’épisode pluvieux de 2023, il aurait sans doute fallu que je traite trois fois pour gagner un peu de rendement mais vu que j’ai fait l’économie des fongicides, globalement, ma perte économique n’était pas très importante. »

Il y a cinq ans

À La Ferme de la Sarte, à Grez-Doiceau, la famille Dumont de Chassart s’est engagée depuis les années 1990 dans une transition profonde vers l’agriculture de conservation des sols. Géraud, qui reprenait à l’époque les rênes de l’exploitation familiale, poursuit avec conviction cette stratégie centrée sur la réduction du travail du sol, l’amélioration de la structure et la préservation de la fertilité. Dès son enfance, la charrue avait déjà disparu : son père, visionnaire, avait abandonné progressivement le labour pour des techniques simplifiées, puis pour le semis direct.

Au fil des années, l’exploitation a affiné son matériel et ses pratiques : semoirs adaptés, outils non animés, pointes fines pour limiter l’humidité perdue et contenir les adventices. L’objectif : maximiser l’efficacité agronomique avec un minimum d’énergie et de perturbation du sol.

La ferme a également misé sur la collaboration avec d’autres agriculteurs pour partager certains outils, ainsi que sur une rotation diversifiée incluant céréales, colza associé, cultures de niche et production de gazon en rouleaux.

Le recours aux couverts végétaux constitue un pilier majeur du système. Mélanges complexes, couverts d’été ou d’hiver, pâturage ovin, destruction douce : tout est pensé pour nourrir le sol, favoriser la vie biologique et réduire les intrants. Les essais de couverts permanents de légumineuses — lotier, luzerne, trèfle blanc — ont montré des bénéfices sur la fertilité, la gestion de l’azote et la structure du sol, tout en permettant une implantation en semis direct des cultures suivantes.

Vingt-cinq ans après avoir abandonné la charrue, les taux d’humus sont stabilisés autour de 2,4 à 2,8 %, les sols présentent une forte activité biologique et le système est marqué par une diminution des produits phytosanitaires.

Géraud Dumont de Chassart est co-créateur de La Biofabrique, une coopérative de production de bio-intrants

Afin de mutualiser et de professionnaliser la production de bio-intrants, Géraud est investi aux côtés de trois autres agriculteurs et d’un agronome (David Verstraete) dans la création de La Biofabrique.

La coopérative qui a vu officiellement le jour en 2024, vise à faciliter l’accès à des produits efficaces et à un coût permettant leur diffusion en grandes cultures. En ce moment, de nouvelles installations sont en cours de construction à Walhain à 15 kilomètres de La Ferme de la Sarte. La coopérative sera bientôt en mesure de produire localement et de vendre à un prix accessible du compost de haute qualité microbiologique et de le transformer en extraits de compost, de produire localement des plantes médicinales et de les transformer en extraits végétaux, de fournir un service de biostimulation des semences (enrobage) et enfin, de distribuer les ingrédients et les recettes nécessaires à l’élaboration par les agriculteurs des solutions précitées.

David Verstraete, conseiller en bio-intrants pour La Biofabrique nous précise : « Les extraits végétaux utilisés en pulvérisation sont l’extrait fermenté d’ortie (comme éliciteur) et la décoction de prêle (comme fongicide). La finalité n’est pas de substituer un intrant par un autre, mais plutôt d’adopter une démarche préventive, en vue de favoriser des cultures robustes. Le rapport coût/bénéfice des bio-intrants présents sur le marché n’est pas systématiquement favorable à leur utilisation. Leurs effets sont très variables en fonction de la culture, du positionnement dans la rotation et du contexte pédoclimatique. Un essai mené sur blé nous a montré que l’extrait fermenté d’ortie peut avoir un effet sur la physiologie de la plante. D’autres essais doivent encore être répétés, par exemple celui de comparer les effets de traitements aux extraits végétaux avec un programme fongicide classique. »

Géraud Dumont de Chassart, co-fondateur de l’alliance européenne pour l’agriculture régénérative (Eara)

 
<em class="placeholder">Réunion EARA au parlement européen</em>
Le dernier rassemblement organisé par EARA, s’est tenu en février 2026 dans les locaux du parlement européen. Géraud y est assis en 7ème position. La jeune association y a présenté son RegenCompass, un rapport qui évalue les systèmes de certification de l’agriculture régénérative existant à travers le monde. © EARA

Dans le TCS 127 de mars 2024, nous vous parlions d’une nouvelle association d’agriculteurs du nom de Eara pour European Alliance for Regenerative Agriculture, dont Géraud est membre co-fondateur.

Fondée en novembre 2023 par des fermiers européens, pionniers de l’agriculture régénérative, elle a pour but de créer une communauté d’agriculteurs européens qui portent et défendent une vision co-construite de l’agriculture régénérative.

Deux semaines après sa création, les agriculteurs fondateurs de l’Eara présentèrent leur vision en diffusant leur livre blanc… à la COP28 ! Notre « petit » belge, Géraud Dumont, faisait partie des cinq fermiers qui y ont présenté leur parcours en visio-conférence.

La vision des agriculteurs d’Eara est la suivante :

- la régénération est un processus d’amélioration, plutôt qu’un état permanent ;

- elle est axée sur les résultats, en matière de santé sociale, écologique et économique ;

- elle est spécifique au contexte ;

- elle est systémique. 

En février 2026, Eara, dans son souci de définir l’agriculture régénérative elle-même sans se la voir imposer, a sorti une évaluation des cadres mondiaux prétendant vérifier l’agriculture régénérative. Ce document, appelé RegenCompass, évalue les systèmes de certification, les systèmes de surveillance et les cadres de vérification à travers le monde, souhaitant ainsi offrir aux agriculteurs et aux décideurs politiques un outil d’orientation. Ce ne sont pas moins de 29 systèmes de « certification » de l’agriculture régénérative qui reçoivent des codes couleurs pour différents critères reflétant les valeurs de Eara.

Plus d’informations sur www.eara.farm

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