Elevage : Le pastoralisme au coeur de la résilience hydrique
L’élevage est consommateur d’eau, une idée reçue ? De la Patagonie au Maroc, ce tour du monde révèle une réalité inverse : l’animal bien géré construit la matière organique, maintient la couverture du sol et accélère les cycles biologiques là où les machines ne peuvent pas aller.
Troupeau de vaches de Martin Royds venant s’abreuver dans la mare créée par les contours de déviations de l’eau pour ralentir son flux, photo prise en victoria le 1/04/2025.
Sans la biologie pour construire le réservoir, le contenant reste vide. C’est précisément le rôle que joue l’élevage pastoral : non pas consommer l’eau, mais la stocker via la matière organique et la couverture permanente du sol.
L’Inta en Patagonie : quand le pâturage géré vaut mieux que l’irrigation
Dans les steppes arides de Patagonie où il tombe entre 250 et 400 mm de pluie par an, l’eau se concentre dans des zones humides stratégiques appelées mallines. Ces prairies humides ne représentent que 10 % de la surface des exploitations mais assurent 50 % de la production totale de fourrage. Leur productivité est dix fois supérieure à celle de la steppe environnante (Aramayo, Inta Bariloche). Ce ratio exceptionnel en fait le cœur économique de tout élevage patagonien.
Pourtant, des décennies de surpâturage avaient transformé ces éponges naturelles en ravines sèches et salines. Le mécanisme est documenté : le surpâturage chronique réduit en moyenne 35 % du pool total de carbone des mallines, effondrant simultanément leur capacité d’infiltration et leur productivité (Enriquez et al., Wetlands Ecology and Management, 2015, Inta Bariloche). Sans couverture végétale, l’eau ruisselle au lieu de s’infiltrer, creuse des ravines, abaisse la nappe phréatique et accélère la salinisation.
L’Inta, l’Institut national de technologie agricole d’Argentine, équivalent argentin de notre Inrae, travaille depuis les années 1970 à leur restauration. La stratégie repose sur un principe simple : « On n’irrigue pas, on maintient l’eau plus longtemps. » Via un réseau de canaux de contour à 0,1 % de pente et de petits barrages, l’eau de pluie et de fonte des neiges est captée et distribuée par gravité. Sur certaines propriétés, jusqu’à 100 km de canaux ont été installés sans aucun pompage.
Mais l’aménagement seul ne suffit pas. Le premier investissement est souvent une clôture : sans séparation physique entre steppe et mallines, les animaux se concentrent en permanence dans les zones humides et annulent les bénéfices de la restauration. Le pâturage tournant avec des périodes de repos de vingt-cinq à trente-cinq jours selon la saison est indispensable pour permettre la régénération de la végétation indigène.
Pourquoi ne pas irriguer ces zones classiquement ? Dans un environnement à 250 mm de pluie annuelle, les infrastructures d’irrigation sont prohibitives et les grandes cultures ne génèrent pas suffisamment de valeur pour les rentabiliser. Le pâturage géré sur prairies humides restaurées est la seule solution économiquement viable.
Le rôle de l’élevage dans la résilience hydrique repose sur un mécanisme biologique souvent sous-estimé. En conditions sèches, la décomposition naturelle des résidus végétaux est extrêmement lente. Par le piétinement, les déjections et la rumination, le bétail fragmente mécaniquement ces résidus et les inocule de micro-organismes digestifs, accélérant leur transformation. La combinaison déjections animales, résidus végétaux et biologie active améliore la stabilité des agrégats plus efficacement que les résidus végétaux seuls (Haynes et Naidu, Nutrient Cycling in Agroecosystems, 1998). Sans animal, ce cycle biologique se referme lentement ou pas du tout en zones arides.
La différence de performance hydrique entre prairie permanente et grandes cultures est documentée. Une méta-analyse portant sur 89 études montre que l’introduction de prairies permanentes augmente les taux d’infiltration de 59 % en moyenne par rapport aux systèmes de grandes cultures conventionnels (Basche & DeLonge, PLOS One, 2019).
Dans les zones de pentes ou secteurs inaccessibles aux engins agricoles, l’élevage est souvent le seul outil capable d’assurer cette couverture permanente : débroussaillage naturel contre les incendies et ralentissement du flux d’eau lors de la fonte des neiges de plus en plus soudaine et précoce. En grandes cultures françaises, la disparition de l’élevage sur ces zones a conduit à une accélération du ruissellement vers les parcelles en contrebas.
La condition sine qua non : maîtrise du pâturage
L’animal n’est un outil de résilience hydrique qu’à condition d’être géré avec rigueur. Martin Royds a tiré la leçon de sa propre expérience. Sous son ancien système de pâturage continu, les ravines atteignaient 4 mètres de profondeur et 10 à 15 cm de terre arable avaient été emportés. Depuis son passage au pâturage tournant contrôlé dans le temps, avec vingt-cinq jours de repos et un objectif de 100 % de couverture du sol en permanence, ses parcelles sont plus résilientes.
Andrew Fowler, sur ses 50 000 ha près d’Esperance en Australie-Occidentale, utilise des colliers virtuels pour gérer précisément ses 5 000 à 6 000 bovins sur 6 000 ha de pâturages. Cette technologie lui permet de contenir les animaux dans des paddocks ciblés, d’éviter la compaction des sols sableux et de maintenir une couverture végétale permanente, tout en diminuant le besoin de main-d’œuvre. Sur 50 000 ha, la technologie ne remplace pas l’agronomie : elle la rend possible à grande échelle.
Les exploitations en polyculture élevage sont passées de 54 400 en 2000 à 46 500 en 2020, soit une baisse de 15 % en vingt ans (Agreste, 2024). Or chaque exploitation qui abandonne l’élevage perd avec lui l’un de ses principaux moteurs de construction de matières organiques et de couverture permanente des sols sensibles et ainsi une clé importante de sa résilience hydrique.
Au Maroc, où certaines zones reçoivent moins de 200 mm de pluie par an, l’IAV Hassan II a développé des modèles agropastoraux à trois strates : arboriculture (caroubiers, oliviers, arganiers), cultures annuelles (orge) et caprins/ovins. Face à sept années consécutives de sécheresse, les animaux pâturent la biomasse produite les années trop sèches pour récolter le grain, valorisant ce qui aurait été perdu. L’Inra marocain a développé huit variétés de cactus résistantes à la cochenille comme plante refuge pour alimenter les troupeaux lors de sécheresses extrêmes. Le pastoralisme ne consomme pas l’eau disponible : il valorise ce que le paysage peut produire avec le peu d’eau qu’il reçoit.
Embrapa et la race Nelore, la génétique au service de l’efficience hydrique
Au Brésil, Embrapa Beef Cattle (l’organisme fédéral brésilien de recherche agronomique) mène un projet pionnier de sélection génétique visant à produire plus de viande avec moins d’eau. La race Nelore est sélectionnée pour son efficience thermique exceptionnelle : chez les bovins, 78 % de la chaleur corporelle est dissipée par transpiration cutanée et 22 % par halètement lorsque la température dépasse 30 °C (Journal of Animal Science and Biotechnology, 2024). Les Nelore disposent de glandes sudoripares significativement plus développées que les races européennes, maintenant leur production même sous forte chaleur et réduisant la pression sur les ressources hydriques du système (Scientific Reports, 2024).