Cultures industrielles : le pragmatisme avant tout pour réussir l’agriculture régénératrice
Réussir l’agriculture régénératrice sur une rotation picarde est un défi ; y intégrer 80 ha de betteraves et des légumes de conserverie relève de la haute voltige. Installé sur 400 ha dans l’Oise, Victor Parmentier concilie régénération des sols et impératifs de filière. Entre semis direct et usage raisonné de la rotative, cet ingénieur agriculteur livre un itinéraire technique sans dogmatisme, où la performance économique reste le seul juge de paix.
Victor, vous êtes agriculteur en Picardie, pouvez-vous nous décrire votre ferme et les défis que celle-ci rencontre ?
Victor Parmentier : Je me suis installé sur l’exploitation familiale en 2023 à la suite de mon père. La ferme fait 400 ha, mais avec les bordures de plateau en jachère, nous cultivons environ 350 ha. Historiquement, la proximité d’une sucrerie et d’une usine Bonduelle a orienté l’assolement vers l’irrigation et les légumes. Ces deux entreprises ont fermé mais l’irrigation présente permet un assolement diversifié. Je cultive environ 180 ha de blé, 70 à 80 ha de betteraves sucrières, 15 ha d’oignons, 15-20 ha de haricots et 20 ha de petits pois. J’ai également du colza, de l’orge de printemps et de l’escourgeon ou du maïs implanté avant haricot pour le premier ou après petit pois pour le deuxième que nous fournissons en Cive (Culture intermédiaire à valeur énergétique) pour un méthaniseur. L’observation de la battance des sols, la perte de biodiversité et le défi économique m’ont poussé à orienter l’exploitation vers l’agriculture régénératrice.
L’agriculture régénératrice sur des cultures industrielles comme la betterave ou l’oignon est souvent jugée risquée. Quelle est votre stratégie ?
V. P. : Le gros sujet est l’impact des récoltes tardives (betteraves, maïs ensilage après pois) sur la structure. Mon but est de limiter cet impact pour rendre les sols plus portants. L’objectif est de tendre vers une réduction du travail du sol sur les autres cultures de la rotation (couverts, Cive, céréales, colza) afin d’avoir un sol plus stable et résistant face aux travaux de récolte de ces deux cultures. On aperçoit l’impact dès la première année. Avec des collègues en Cuma, nous avons investi dans un semoir de semis direct à dents Horsch Sprinter SL de 6 mètres. Contrairement aux modèles en parallélogramme qui exigent un sol plat, le SL possède un vérin et une roue de jauge sur chaque dent. Cela permet de suivre le relief au niveau des passages d’engins ou encore des trous de sangliers, et d’assurer une levée homogène en conditions compliquées.
Pouvez-vous nous détailler des itinéraires techniques clés de votre exploitation ?
V. P. : En oignons, j’ai eu un échec en non-labour l’an dernier à cause d’un couvert trop développé et détruit trop tard. Cette année, j’ai donc adapté mon mélange composé de six espèces (radis, roquette, féverole, phacélie, avoine et vesce) broyées au mois de novembre. J’ai ensuite fait un ou deux passages de Terrano à 10-15 cm en novembre suivi d’un glyphosate en sortie d’hiver. J’enchaînerai avec une reprise au vibro ou à la rotative en fonction des conditions. En ce qui concerne la betterave, mon itinéraire technique (ITK) est variable. J’ai testé la préparation du lit de semences avec un passage de vibro dans le couvert pour le détruire par le gel. J’utilise aussi la rotative directement dans les couverts. J’ai d’ailleurs « dédiabolisé » cet outil. J’en suis arrivé à la conclusion qu’utilisée superficiellement, la rotative a toute sa place pour gérer des résidus ou des mottes sans bouleverser le profil. Dans certains cas, c’est « l’assurance tous risques ! »
Quels sont les freins majeurs que vous rencontrez ?
V. P. : Les vivaces (chardon, chiendent) sont un vrai problème avec les disques, qui multiplient les rhizomes. J’essaie de les bannir et je préfère des déchaumages profonds quand c’est nécessaire. Pour illustrer, l’été 2025, j’avais prévu des couverts semés en semis direct après toutes mes pailles mais j’avais trop de chiendent dans la majorité des parcelles alors je me suis adapté et j’en ai travaillé certaines profondément. On ne doit pas se borner : si une parcelle est sale, il faut intervenir. Par exemple, j’ai dû labourer derrière maïs ensilage ou pour des petits pois en conditions limites cette année. L’agriculture régénératrice n’est pas une religion, c’est une adaptation permanente.
En plus d’être agriculteur vous travaillez chez Nestlé. Pouvez-vous nous décrire votre parcours ? Comment en êtes-vous arrivé à cette double activité ?
V. P. : J’ai suivi un cursus d’ingénieur agronome à l’ESA (École supérieure des agricultures) à Angers. Je me suis spécialisé en production végétale puis en stratégie d’entreprise. Mon objectif a toujours été de travailler pour un industriel qui soutient l’agriculture régénératrice. Une agriculture en laquelle je crois et qui n’était jusqu’alors reconnue par aucun marché ou filière. C’est l’aspect technique qui m’animait et notamment le challenge de réussir ce qui semble être l’impossible : l’agriculture régénératrice en cultures industrielles. J’ai rejoint Nestlé en 2020 pour travailler sur une vision holistique de l’agriculture durable : couverts végétaux, baisse des IFT (Indice de fréquence de traitement), gestion de l’eau, diversification des cultures, augmentation de la matière organique etc. Le groupe s’engageait alors vers la neutralité carbone. Je suis aujourd’hui chargé du déploiement de l’agriculture régénératrice pour Nestlé en France.
À ce sujet, quelle est la stratégie de Nestlé pour l’agriculture régénératrice ?
V. P. : L’ambition est claire : 100 % d’ingrédients issus de l’agriculture de conservation en 2050 avec un palier à 50 % dès 2030. Lorsque je suis arrivé chez Nestlé, j’ai réalisé que dans l’agroalimentaire, le premier impact carbone provient de la production agricole des ingrédients et non pas uniquement des usines. Il est donc crucial de travailler avec l’amont pour la résilience des fermes.
De quelle manière s’illustre votre implication dans l’amont de la chaîne avec les agriculteurs ?
V. P. : Nous avons rejoint le programme « sols vivants », piloté par la fondation Earthworm, afin de le déployer chez nos fournisseurs (coopératives et négociants). Nous travaillons avec Earthworm afin de fournir un cadre agronomique construit par des experts et de l’appui technique notamment par le financement de formations agronomiques. Nous bonifions également le prix d’achat lorsque la production est faite en agriculture régénératrice. On a commencé par la culture du blé, celle-ci étant notre plus gros volume d’achat, mais cela s’étend au sucre (betteraves) et au maïs.
Comment est décidée la bonification et comment mesurez-vous concrètement les progrès sur le terrain ?
V. P. : Nous utilisons un référentiel agronomique basé sur des indicateurs de résultats plutôt que sur une obligation de moyens. Ce référentiel a été établi par un groupe de travail coordonné par Earthworm regroupant des agronomes, scientifiques, chercheurs et techniciens. Ces indicateurs comprennent : la couverture des sols, la diversité des espèces cultivées (nombre et équitabilité dans la rotation) et l’intensité du travail du sol qui est évaluée via un score technique comprenant la profondeur du travail du sol, le type d’outil, la vitesse et le nombre de passages. Aujourd’hui, plus de 400 agriculteurs français sont engagés avec Nestlé sur ce programme.
Que vous apporte cette double casquette agriculteur/industriel ?
V. P. : Chez Nestlé, j’apporte une légitimité technique. Je peux expliquer aux marques que l’agriculture, c’est « un an, une récolte », et qu’on ne peut pas avoir de résultats instantanés. Côté ferme, cela m’apporte du professionnalisme dans la négociation, que ce soit avec les banques ou les agences de l’eau. Humainement, c’est enrichissant de voir les deux côtés et de défendre une agriculture en laquelle je crois à un niveau qui dépasse ma propre ferme.
Votre implication dans Nestlé et le projet Sols Vivants vous a-t-elle donné envie de vous impliquer dans des groupements en tant qu’agriculteur ?
V.P. : Effectivement, je suis impliqué dans un groupement de sept agriculteurs avec qui nous avons une grande partie du matériel en CUMA. Depuis 2021, nous nous sommes associés dans un méthaniseur alimenté principalement par des pulpes de betteraves et des Cive. J’ai également pour projet de développer une activité de visite sur la ferme afin d’illustrer et partager sur le terrain mes pratiques. Le partage et l’échange sont les fondements de l’agriculture de régénération et l’apprentissage par la pratique et l’exemple sont primordiaux pour son développement.
L’agriculture régénératrice n’est pas une religion, c’est une adaptation permanente.
Repères :
Ingénieur agronome et agriculteur de 28 ans
Date d’installation : 2023
Exploitation familiale de 400 ha (dont 350 de SAU)
Localisation : Vez (Oise)
Assolement : blé (180 ha), betteraves (80 ha), pois (20 ha), oignons (15 ha), haricots (20 ha), colza (30 ha).
Semoir de semis direct : Horsch Sprinter SL 6 m en Cuma
L’importance du choix du semoir pour Victor
Victor a opté pour la rampe de semis Sprinter SL (6 m) associée à une trémie frontale. Le choix technique s’est porté sur la capacité des éléments à suivre le sol grâce aux roues de jauge individuelles. Cet élément est indispensable sur des parcelles marquées par les travaux de récolte ou bien encore les trous de gibier, là où un semoir classique « flotterait » et ne permettrait pas une bonne régularité de levée.
Le programme Sols Vivants
Lancé par la fondation Earthworm, le programme “sols vivants” est une initiative territoriale qui vise à restaurer la fertilité naturelle des sols en créant un lien direct entre les acteurs des filières agroalimentaires (industriels, coopératives) et les agriculteurs. Ce programme se distingue par une approche pragmatique et non dogmatique, centrée sur la résilience des fermes et la régénération des services écosystémiques (cycle de l’eau, biodiversité, stockage du carbone).
Contrairement à d’autres démarches, ce programme utilise un référentiel agronomique axé sur les indicateurs de résultats plutôt que sur une obligation de moyens.
Le suivi de la transition repose sur trois indicateurs clés, adaptés pour rester cohérents avec le contexte pédoclimatique local :
1. La couverture des sols : Mesurée par télédétection satellite (solution Kermap développée par une société rennaise), elle évalue la durée réelle de couverture végétale par rapport à la moyenne de la petite région agricole.
2. L’intensité du travail du sol : Afin de dépasser le clivage binaire “labour vs non-labour”, le programme calcule un score technique. Cela comprend : la profondeur de travail, le type d’outil, la vitesse et le nombre de passages.
3. La diversité des cultures : Le référentiel analyse le nombre d’espèces cultivées et leur équitabilité dans la rotation, favorisant ainsi une rupture des cycles de bioagresseurs et une amélioration de la structure du sol.
Le programme propose également un appui technique par le financement de formations agronomiques pour aider les agriculteurs à réussir l’implantation de l’agriculture régénératrice, notamment dans les cultures industrielles complexes comme la betterave ou les légumes. Cet appui passe également par une bonification du prix. Les industriels engagés (à l’image de Nestlé) valorisent financièrement la production dès lors qu’elle répond aux critères du référentiel de conservation.