Réussir Aviculture 29 mai 2018 à 17h00 | Par Xavier Cresp

Produire des insectes dans les poulaillers

En passe de s’ouvrir sur les marchés de l’alimentation humaine et animale, la production entomocole pointe son nez auprès d’aviculteurs, à travers le modèle mixte que développe la société Entomo Farm.Émergence d’une nouvelle filière.

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Cinquante tonnes de farine de ténébrions : c'est l'objectif de production de l’usine Entomo Farm de Libourne pour 2018.
Cinquante tonnes de farine de ténébrions : c'est l'objectif de production de l’usine Entomo Farm de Libourne pour 2018. - © Entomo Farm

L’utilisation des insectes à des fins de consommation est depuis longtemps connue en Afrique et en Asie. Elle y est culturellement admise. Depuis quelques années, la production d’insectes fait aussi ses premiers pas en Occident. On s’y intéresse en vue de créer une production durable de protéines pouvant se substituer à celles d’élevages critiqués pour leurs impacts sur l’environnement et sur le bien-être animal. Déjà une dizaine d’entreprises européennes et françaises tentent de tirer leur épingle du jeu. Elles se positionnent sur les débouchés de l’alimentation humaine, de la nutrition animale ou encore des déchets via des insectes digesteurs. Le 1er juillet 2017, l’Union européenne a délivré un premier signe encourageant au marché en autorisant les insectes pour l’aquaculture et pour les animaux de compagnie. L’ouverture éventuelle aux monogastriques (porc et volailles) suscite une montée en charge d’opérateurs qui recherchent des solutions novatrices associant qualité et coût acceptable. Pour Grégory Louis, cofondateur d’Entomo Farm avec Clément Soulier, « produire, distribuer et même consommer des insectes, tout est à inventer. Pour être à la hauteur, notre projet, qui couvre la chaîne de l’élevage à la distribution, a vocation à faire émerger une nouvelle filière industrielle et agricole. »

Il faut maintenir 27 °C pendant neuf semaines et hydrater très régulièrement les caisses pour assurer la croissance larvaire. A partir des larves déshydratées (à droite), Entomo Farm produit de l'huile (à gauche) et une farine hyperprotéique.
Il faut maintenir 27 °C pendant neuf semaines et hydrater très régulièrement les caisses pour assurer la croissance larvaire. A partir des larves déshydratées (à droite), Entomo Farm produit de l'huile (à gauche) et une farine hyperprotéique. - © X. Cresp

Entomo Farm mise sur le ténébrion meunier

Née en 2014, la start-up a levé des fonds pour se structurer autour de trois métiers (élevage, transformation, distribution). Elle est installée à Libourne (Gironde) sur 4 000 m2 couverts, afin de passer rapidement à l’échelle industrielle, avec l’objectif de 1 000 t d’insectes frais en 2019. Elle a choisi le ténébrion meunier (une des sept espèces autorisées), dont la larve déshydratée comprend 51 % de protéines et 31 % de lipides. Elle est consommable telle quelle ou transformée (farine ou huile). Même les déjections larvaires seront valorisables comme matière organique naturelle. Le cycle biologique du coléoptère se déroule en quatre phases distinctes : incubation, développement larvaire, nymphose et vie adulte. De l’éclosion au stade larvaire optimal, la biomasse est multipliée par 150 en soixante jours. L’originalité d’Entomo Farm est d’avoir inclus des éleveurs dans le processus de production, en leur laissant conduire la croissance des larves dans leurs bâtiments. « C’est un nouveau modèle de production agricole en économie circulaire que nous voulons créer, assurent Grégory Louis et Clément Soulier. Conçu pour des éleveurs, ce modèle a vocation à devenir la référence en matière d’élevage industriel du ténébrion meunier. »

De gauche à droite : Clément Soulier (Entomo Farm), Fabienne Jacquet « entomocultrice » et Stéphane Ballas (Ovalie Innovation). Entomo Farm a l’ambition d’installer huit fermes d’élevage d’ici deux ans.
De gauche à droite : Clément Soulier (Entomo Farm), Fabienne Jacquet « entomocultrice » et Stéphane Ballas (Ovalie Innovation). Entomo Farm a l’ambition d’installer huit fermes d’élevage d’ici deux ans. - © X.Cresp

Une production en trois étapes

Les dirigeants d’Entomo Farm se sont rapprochés d’Ovalie Innovation, la filiale R & D des coopératives Maïsadour et Vivadour. Pour Stéphane Ballas d’Ovalie Innovation, l’intérêt du monde agricole est double. « La production de protéines alternatives nous intéresse en vue d’une ouverture sur les filières avicoles et porcines, tout comme celle de la réutilisation de bâtiments avicoles inoccupés. » Ovalie assure le relais pour démarrer l’activité et affiner la technique de culture. Auparavant, la reproduction et l’éclosion sont assurées à Libourne où les larves écloses sont conditionnées dans des bacs (Entomo box) et réparties sur une couche de substrat correspondant à la quantité à consommer durant les neuf semaines de croissance. Quatre kilos de coproduits céréaliers sont nécessaires pour produire un kilo de larves avec cinq litres d’eau apportée en élevage. Chaque semaine, l’élevage reçoit 33 palettes de 36 Entomo box contenant cinq tonnes de substrat et moins de 50 kg de larves, qui remplacent autant de palettes arrivées à maturité avec le retour de 1,5 t de larves et 4,5 t de déjections. Le bâtiment contient donc neuf lignes de palettes rangées par date d’arrivée. L’ambiance doit être en permanence réglée à 27°C, avec une hygrométrie importante et stable.

À leur retour à Libourne, les Entomo box sont passés au trieur à tamis pour séparer les larves des déjections. Elles sont ensuite déshydratées (35 à 45 % de matière sèche). Un pressage mécanique sépare les matières grasses des produits secs protéinés (« tourteau » et farine). Ils seront vendus en big balls, notamment pour l’aquaculture, ainsi qu’en petit conditionnement avec des produits élaborés en cours de création avec des start-up. Pour Clément Soulier, un travail de vulgarisation est à faire auprès des acteurs agricoles et des pouvoirs publics. « Le potentiel est énorme. Beaucoup d’innovations sont à venir pour intégrer l’insecte de façon pérenne dans l’alimentation animale et humaine. Entomo Farm se place au cœur de cette démarche pour améliorer notre façon de consommer grâce à l’insecte. » L’entreprise compte bien se développer rapidement avec un potentiel de création de trente unités d’élevage entre les deux coopératives. Reste à convaincre des éleveurs de se lancer dans l’aventure.

Les bâtiments standards répondent au cahier es charges mais la technique d'hydratation des caisses est encore à optimiser pour concilier conditions et temps de travail avec rentabilité.
Les bâtiments standards répondent au cahier es charges mais la technique d'hydratation des caisses est encore à optimiser pour concilier conditions et temps de travail avec rentabilité. - © X. Cresp

Un bâtiment test dans le Gers

Le premier test en grandeur nature a démarré fin janvier à Mauvezin dans le Gers sur un site d’élevage standard. « Ce qui nous importe, indique Stéphane Ballas, c’est de proposer à Entomo Farm des bâtiments équipés de chauffage et ventilation automatisés, d’une unité de filtration et de traitement des eaux et bien isolés. Le tout avec surveillance à distance pour la sécurité. » Des bâtiments de 800 à 1 000 m2, également bétonnés pour la manutention. L’objectif est de permettre à l’éleveur de dégager une rentabilité au moins équivalente à celle d’une production avicole, en limitant le travail journalier à environ une heure. La formule pourrait donc séduire. Le point technique clé repose sur la maîtrise de l’ambiance (température et hygrométrie), ainsi que sur l’humidification des Entomo box, réalisée manuellement pour les premiers lots reçus. Ce qui a fait « exploser » le temps de travail prévisionnel. Stéphane Ballas en est bien conscient. « Nous devons parfaire l’automatisation de l’aspersion/brumisation nécessaire à la croissance des larves, grâce un système robotisé. Nous affinons quotidiennement nos méthodes. Question qualité, les premiers retours de livraison se révèlent satisfaisants et nous incitent à persévérer. »

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