Réussir Aviculture 08 avril 2004 à 10h58 | Par Pascal Le Douarin

Cultivateur-éleveur - Trente années de vie d´agriculteur breton à « cultiver la vie de la terre »

Éleveur de poules pondeuses installé en 1975 à Trégon (22) sur les terres familiales, André Colombel est sorti des sentiers battus pour redonner vie à ses sols.

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Fils d´un marin de Cancale devenu agriculteur, André Colombel est viscéralement attaché à ses arpents de terre. Il s´est installé à vingt-cinq ans sur vingt hectares, après dix années de travail passées hors agriculture, mais non sans avoir tâté de l´aviculture dès 1967, avec un poulailler de poules reproductrices. C´est finalement vers la pondeuse d´oeufs de consommation qu´il s´oriente. « A l´époque, explique l´homme bientôt retraité (il a soixante ans), au plan économique l´aviculture était déjà mieux organisée que les autres productions, et plus ouverte sur les réalités des marchés. J´estimais, et encore aujourd´hui, que les agriculteurs ont été transformés en agents de l´État pour pratiquer une agriculture administrée. »

Peu à peu, en fonction des niveaux de rentabilité qu´il se fixait et de la nécessité d´employer un salarié permanent - « pour ne pas faire que ça » - son élevage a atteint les 100 000 places. « Mes objectifs étaient simples : être bon dans mon travail, techniquement et économiquement. » Comme cela s´est beaucoup pratiqué chez les producteurs bretons en hors-sol, il aurait pu délaisser le foncier. Lui a fait le contraire. Par reprises successives de terres de voisins qui arrêtaient, sa SAU est passée de 20 à 120 hectares. « Le sol, c´est ce que je préfère. C´est passionnant : si l´homme n´a pas été vraiment créé avec une poignée de limons, l´humanité doit beaucoup à cette couche de 20 cm d´épaisseur. » Venant d´un ancien des rangs de la JAC(1), ces propos ne surprennent pas.
©P. Le Douarin

Simplifier le travail et diminuer les intrants
Qui plus est, il a pris le contre-pied total des pratiques agronomiques du moment, en cessant de labourer en 1976, presque aussitôt après son installation. « Une démonstration de charrue dans un champ pierreux, parfaite sur le plan technique, m´a interpellé : la couche fertile était totalement enfouie et le fonds caillouteux mis à la surface. Quel gâchis. » Le ver était dans le fruit. André Colombel acquiert rapidement un « semavator » auprès d´un éleveur de porc adepte du non labour et sème son blé tendre dans les cannes de maïs. Par précaution, il avait presque doublé la densité de semis, ce qui se concrétisa par de la verse, tant la levée et le tallage avaient été efficaces. Depuis, il n´a plus arrêté de se perfectionner dans les techniques culturales simplifiées privilégiant la conservation des sols. Aujourd´hui la moitié de ses 120 hectares sont emblavés, à raison de 200 grains au m2 maximum (pour un semis mi- octobre), qui grâce à un meilleur tallage produisent 500 à 600 épis/m2.

Manque de respect de la vie du sol
Il a été pris à partie pour ses pratiques en porte à faux avec la réglementation, qu´il prétend faite pour régler des problèmes ponctuels de société et qui ne tiendrait pas compte de la biologie. « Si je ne laboure pas, le problème de l´enfouissement des fumiers et déjections se pose. » D´où trois procès pour non respect de l´obligation d´enfouir ayant débouché sur des non-lieux. « Tant que j´ai pu, j´ai toujours épandu sans enfouir par respect pour l´environnement. Pour lui, l´idéal est d´épandre à l´automne sur les résidus de culture ou la végétation, pour une reprise au printemps. Entre-temps les insectes et les bactéries commencent à les dégrader. Sur des sols dégradés, nus et sans vie, le risque des fuites est maximum. Pas sur des sols vivants. » Pour lui, la matière organique qui contribue à maintenir la structure des sols (via le fameux « complexe argilo-humique ») devrait être mieux valorisée.

Sa démarche biologiste s´oppose à la démarche rationaliste de l´agronomie française moderne. Le sol a été modélisé sous forme d´équations physiques et chimiques, au détriment de la vie des sols. « L´agronomie moderne pollue et l´écologie dépollue, quel paradoxe. » Car André Colombel estime que ces pratiques, enseignées, vendues et plus ou moins imposées par des agronomes à des paysans qui possédaient une connaissance empirique, ont créé les déséquilibres qui apparaissent aujourd´hui : disparition de la matière organique, érosion des sols, lessivage des nitrates, inondations à grande échelle, qualité d´eau dégradée, disparition de la diversité biologique, développement des nuisibles, fragilisation des variétés. « Les cultivateurs sont devenus des exploitants du sol. » Passer du modèle productiviste qu´il condamne à un modèle productif est possible, estime-t-il, se référant aux pratiques américaines (USA, Argentine, Brésil.) qui font largement appel à ces techniques. « La globalisation et la réforme de la Pac auront au moins un effet salutaire. On y viendra pour des raisons économiques, si ce n´est pas par souci de préserver le sol. »

Soutenir la période de transition
Les voisins d´André Colombel sont presque tous restés hermétiques à ses pratiques jugées iconoclastes et marginales. « Ils n´ont pas intégré la démarche économique, » explique l´agriculteur qui les excuse pourtant. « On ne leur a pas appris à prendre des risques, mais ils devront bien se responsabiliser. » Pourtant deux d´entre eux entrepreneurs de travaux agricoles ont adopté sa démarche pour eux-mêmes, tout en continuant à labourer pour les autres. Plutôt que d´affronter ses collègues et faire du prosélytisme il a poursuivi sa route en tissant un réseau avec d´autres agriculteurs convaincus comme lui. Il a contribué à la création de la Fnacs (Fédération nationale de l´agriculture de conservation des sols) et de l´association Base (Bretagne Agriculture Sol Environnement). « Nous n´avons aucun intérêt à dénigrer le système en place, même si les agriculteurs d´aujourd´hui se trompent. Il faut savoir rester humbles. »

Mais le problème est qu´il faut du temps pour qu´un sol dégradé retrouve un nouvel équilibre. « La transition prend au moins cinq à dix ans, pendant lesquels le sol se réorganise. Durant ce laps de temps, il peut se produire de mauvaises surprises et des échecs. Plutôt que de les utiliser pour condamner le système sans labour, il serait plus judicieux d´aider cette transition, comme en agriculture biologique. »


(1) JAC : jeunesse agricole chrétienne.

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