Réussir porc 24 novembre 2014 à 08h00 | Par Claudine Gérard

La dermatologue a pris le porc comme modèle de recherche pour l’homme

Médecin, spécialisée en dermatologie et infectiologie, Charlotte Bernigaud vient d’achever une thèse sur la gale qu’elle a réalisée en travaillant sur des porcs. Une première en France.

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Charlotte est allée 
se former six semaines 
en Australie pour acquérir les techniques nécessaires 
à ses recherches.
Charlotte est allée se former six semaines en Australie pour acquérir les techniques nécessaires à ses recherches. - © C. Gérard

Elle a 28 ans et déjà bardée de diplômes. Dix années d’études de médecine à Paris et en internat à Dijon, spécialisée en dermatologie et infectiologie, elle vient d’achever une année de recherches pour obtenir un master et un doctorat en médecine. Son sujet porte sur la gale, « une infection parasitaire en pleine expansion dans le monde qui touche 300 millions d’individus, la France n’étant pas épargnée puisque l’on recense 328 cas pour 100 000 habitants ».
Or cette année, la chercheuse ne l’a pas passée dans un hôpital ou un centre de recherche en médecine humaine, mais dans une école vétérinaire avec des cochons. Car l’animal est un modèle particulièrement précieux pour les médecins en raison des similitudes avec l’homme, notamment concernant sa peau.
Tout a commencé en 2010 en Australie où des chercheurs ont mis au point un modèle se basant sur le porc. Une petite équipe de médecins et de vétérinaires français se fixent rapidement comme objectif de reproduire et d’utiliser le modèle en France.
Reste à trouver le chercheur et les fonds… Le chercheur sera Charlotte, enthousiasmée par la proposition. « La recherche sur la gale et le sarcopte rassemblait en un seul projet mes deux domaines de prédilection, à savoir la dermatologie et la parasitologie ! » Quant aux indispensables fonds, ils sont fournis en majorité par une allocation de la Société française de dermatologie (SFD) et la fondation René Touraine qui offre à Charlotte une bourse de mobilité.


Formation en Australie pendant six semaines


Car son premier job, c’est d’aller se former en Australie auprès de l’équipe de recherche de Brisbane, au nord de Sydney. Durant six semaines, elle acquiert la technique pour reproduire le modèle « de façon stable et durable » afin qu’il puisse servir à évaluer l’efficacité de nouveaux traitements pour l’homme, objectif ultime des recherches. Entre autres techniques, l’administration quotidienne de corticoïdes pour abaisser le niveau de défenses immunitaires des animaux et favoriser l’implantation des parasites. Mais plutôt que de procéder par injection, les Australiens ont préféré la voie orale avec l’administration de comprimés distribués chaque jour… dans un Chamallow ! « Les porcs adorent. Les Australiens prétendaient qu’ils préféraient les blancs. Ici ils aiment toutes les couleurs… mais à condition que ce soient des Haribo. Les bonbons sans marque, ils n’en veulent pas », s’amuse Charlotte.
Elle apprend aussi à décrire les lésions selon des mesures standardisées et des scores afin de mesurer en l’occurrence l’efficacité de molécules à tester.
Puis c’est le retour en France avec ce modèle « clé en main ». Des porcelets EOPS arrivent dans l’animalerie expérimentale, et un comité d’éthique donne son accord pour la suite des études. Il faut alors des sarcoptes vivants pour les infester. Mais les tentatives en abattoir ou en élevage, comme pratiqué en Australie, se soldent par un échec : pas ou trop peu de sarcoptes dans les oreilles des porcs pour envisager le démarrage du protocole. Finalement, ce sont des porcs finistériens qui vont fournir les chers sarcoptes. Et Dominique Dréau spécialisée en production porcine va apporter la solution en prélevant dans un élevage finistérien les précieux parasites qu’elle acheminera rapidement pour les remettre à Charlotte en mains propres…
Si Charlotte va retrouver l’hôpital de Dijon pour y poursuivre son internat, infatigable, elle va aussi poursuivre ses recherches en vue d’une thèse d’université (encore trois ans…). Tandis que Fang Fang, jeune vétérinaire chinoise qui a travaillé en étroite collaboration avec elle, va rester encore deux années pour obtenir un doctorat dont le sujet sera bien entendu la gale, mais pour elle, chez le porc.

- © DR

Dominique Dréau a fourni les premiers sarcoptes

Les recherches de Charlotte ne pouvaient démarrer que s’il elle disposait de sarcoptes de la gale en quantité suffisante et capables de se reproduire sur les animaux en expérimentation. La profession vétérinaire a donc été sollicitée pour fournir le précieux parasite. C’est assez naturellement que Dominique Dréau, vétérinaire à la Selas Ceca Véto a apporté sa contribution. Vétérinaire spécialisée en porc, elle est aussi diplômée après quatre années d’études spécifiques en biologie humaine dans plusieurs domaines : parasitologie, virologie,
immunologie et hématologie.

Dominique Dréau, vétérinaire à la Selas Ceca Véto.
Dominique Dréau, vétérinaire à la Selas Ceca Véto. - © C. Gérard

La contribution de la science vétérinaire à la médecine humaine (et inversement), est pour elle
une évidence. Elle a non sans mal « trouvé un élevage candidat », à savoir un élevage qu’elle savait infesté, gratté les croûtes des oreilles de porcelets dans lesquels vivent les sarcoptes, s’est assurée de leur présence en grand nombre avec son microscope personnel. Puis elle a vite pris le train de Quimper vers Paris pour apporter ses précieux prélèvements placés dans des flacons stériles. Aujourd’hui l’ENV prélève ses sarcoptes sur les animaux présents en animalerie. S’ils viennent aujourd’hui du « 9-3 », leur origine reste bien bretonne.

Charlotte, aux côtés de Fang Fang, chercheuse chinoise, qui a travaillé avec elle, présente sa thèse sur la gale sarcoptique. 
et utilisation d’un modèle animal pour l’évaluation de nouvelles approches thérapeutiques.
Charlotte, aux côtés de Fang Fang, chercheuse chinoise, qui a travaillé avec elle, présente sa thèse sur la gale sarcoptique. et utilisation d’un modèle animal pour l’évaluation de nouvelles approches thérapeutiques. - © C. Gérard

Recherches financées par des particuliers

Dans les pays anglo-saxons, cela s’appelle le crowdfunding, un financement participatif de personnes qui acceptent d’aider une initiative de quelque ampleur que ce soit. Lorsque Charlotte a mis une parenthèse d’un an à son internat à Dijon pour effectuer ses recherches sur la gale, elle n’a obtenu aucune bourse, donc s’est retrouvée sans salaire. L’idée lui est venue de solliciter ce crowdfunding en lançant son projet sur un site dédié : kisskissbankbank. À sa grande surprise, plus de 80 personnes ont répondu. La famille, les amis, mais aussi des inconnus d’Amérique latine, d’Inde… quelques euros et des mises plus importantes qui, au final, lui ont permis de recueillir plus de 5 000 euros. Reconnaissante envers ces donateurs, elle leur donne régulièrement des nouvelles des porcelets qui ont trouvé leur nom sur la toile : Copine, Dauphine ou Nif-nif… et a offert à ses « sponsors » une peluche représentant un drôle d’animal, un sarcopte…

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