Réussir lait 31 janvier 2018 à 01h00 | Par C. Pruilh

Quelles seront les conséquences de l'affaire Lactalis sur les marchés ?

La filière laitière française s'inquiète des retombées sur l'image d'excellence de la qualité française et sur ses marchés. Certains opérateurs tireront leur épingle du jeu.

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LES SPÉCIALISTES EN COMMUNICATION jugentla gestion de crise et de communicationde Lactalis désastreuse. (© V. Pinson) Cette poudre a été fabriquée aux Pays-Bas © C. Pruilh Cette poudre a été fabriquée en Allemagne © C. Pruilh Cette poudre a été fabriquée en Espagne © C. Pruilh

En ce 1er février 2018, le site de poudres de lait infantiles de Craon est toujours à l'arrêt. Lactalis vient de communiquer sur les conclusions de l'enquête que l'entreprise menait en collaboration avec les Autorités et accompagnée d'experts externes. Lactalis confirme que la souche Salmonella Agona à l'origine de la contamination de 2017 est bien la même qu'en 2005. La bactérie qui était restée confinée, a été "libérée" par les travaux effectués dans la tour numéro 1.

Lactalis prépare son retour sur la scène des laits infantiles

Lactalis reconnaît que son plan de contrôle doit être amélioré. Il sera présenté aux Autorités. Reste également "la question de la sensibilité des analyses confiées au laboratoire extérieur (...). Nous nous attachnos aujourd'hui à comprendre pourquoi des milliers d'analyses systématiques, couvrant tous les lots, n'ont pu identifier la présence et la progression de la Salmonelle Agona."

Lactalis décide dès à présent de cesser l'activité de la Tour numéro 1. Le groupe proposera aux salariés impactés une mobilité dans l'un des sept sites industriels et logistiques du groupe situés dans un rayon de 50 km. "Cet arrêt ne siginifie en rien le retrait du groupe du marché de la nutrition infantile. Dans les prochaines semaines, nous allons partager avec les Autorités un plan de redémarrage de la Tour numéro 2 et des lignes de conditionnement. En parallèle, nous travaillons dès à présent à un projet de construction d'une nouvelle installation."

Un impact sur les plans de contrôles

Cette affaire de poudres contaminées à la salmonelle est un traumatisme pour toute la filière laitière française. Il y aura un avant et un après l'affaire Lactalis. L'ampleur des mesures prises est sans précédent : avec un retrait-rappel de 12 millions de boîtes ; avec l'arrêt des deux tours de séchage à Craon en Mayenne, un site qui exportait dans 83 pays ; et des mesures prises par le ministère de l'Agriculture et de l'Alimentation pour monter le niveau de garantie du système d'autocontrôles français.

La déferlante médiatique aussi est impressionnante, nourrie par de nombreux rebondissements : il y a eu quatre étapes de retraits-rappels (le 1er, le 10, le 21 décembre 2017 et le 12 janvier 2018) ; des distributeurs ont mal appliqué les mesures de retrait-rappel ; et des plaintes ont été déposées contre l'industriel et les distributeurs.

Concernant Lactalis, une enquête est en cours pour quatre chefs d'inculpation. Les opérateurs de la filière contactés ne commentent pas l'affaire tant que l'enquête dure. Lors de sa dernière conférence de presse, la FNPL résume l'état d'esprit de la filière : « L'excellence française s'appuie sur la qualité sanitaire. Cet accident montre que rien n'est jamais acquis. On est tous fragiles. Tout le monde reste humble et est conscient que la filière doit tout mettre en oeuvre pour éviter qu'un tel accident se reproduise. »

Quel impact sur l'export ?

Pour rassurer sur le sérieux de la France en matière sanitaire, le ministre de l'Agriculture Stéphane Travert a annoncé des mesures pour renforcer l'arsenal français des plans d'autocontrôles. L'enjeu est de taille avec un important marché à l'international, en croissance. Les exportations françaises de poudre de lait infantile ont progressé depuis 2011. « Elles
ont moins augmenté vers l'UE (de 41 500 en 2011 à 53 300 t en 2016) que vers pays tiers, où elles sont passées de 68 800 à 95 600 tonnes », indique le syndicat français de la nutrition spécialisée.
En 2016, les exportations pesaient donc 148 884 tonnes en tout, pour une valeur de 725,9 millions d'euros.

Cette affaire a des conséquences d'abord pour Lactalis. Craon est le seul site de production de poudres infantiles sous marque Picot et Milumel du groupe. C'est un débouché rémunérateur que le groupe n'a plus et qui représentait entre 1 et 7 % de son chiffre d'affaires (7 % sont la part que représentent les « ingrédients et poudres famille »). Le lait destiné à fabriquer ces produits infantiles est reporté sur d'autres débouchés.

Lactalis a assuré aux producteurs de la zone de Craon que la collecte continuerait et qu'ils ne payeraient pas la facture de cette crise.

Les clients habituels de Lactalis cherchent d'autres fournisseurs, français, européens, américains et/ou océaniens. Si Lactalis décide de revenir sur ce marché, il faudra reprendre les parts de marché perdues. Pour la Chine, il faudra obtenir un agrément pour exporter des poudres de lait infantile. Ce sera long et difficile.

Les autres marques du groupe fragilisées

Mais les conséquences ne s'arrêtent pas là. L'image de sérieux du groupe est écornée. Même si l'enquête s'avérait positive pour Lactalis, le battage médiatique laissera des traces. Les médias en ont profité pour rappeler le goût du secret de Lactalis et ses relations conflictuelles avec ses producteurs. Voilà un cocktail qui peut détourner des consommateurs des produits Lactalis. « Tant que le consommateur ne faisait pas le lien entre le nom du groupe et toutes ses marques, on pouvait espérer que cette a aire pèserait peu sur les ventes des autres marques du groupe. Mais les médias ont cité Bridel, Président, La laitière etc. Sur Twitter, des gens appellent au boycott des produits Lactalis. C'est une inquiétude pour nous producteurs », pointe Jacky Gilbert, président de l'OPNC, OP Lactalis de Normandie et du Centre.

Voilà pour les conséquences pour Lactalis. Mais cette affaire a aussi des incidences pour les autres fabricants de poudres de lait infantile. Du côté positif, il y a ceux qui récupéreront les parts de marché de Lactalis, en France et à l'international.

Une partie des poudres de lait infantiles est fabriquée chez nos voisins européens

Les parents français, en achetant d'autres marques, vont doper les ventes de Danone et Nestlé principalement. Mais Danone et Nestlé fabriquent une partie de leur poudre de lait infantile à partir de sites néerlandais, allemand, irlandais... Danone a un tout un complexe de nutrition spécialisée aux Pays-Bas, avec un site de recherche et développement et de production. « Cette affaire va profiter surtout au lait et aux usines de nos voisins européens », conclut Gérard Calbrix, économiste à Atla.

Du côté négatif, il y a l'impact sur l'image des poudres françaises et donc sur leur consommation. Prenons le pouls de la Chine, un très gros client de poudres de lait infantiles françaises. « Il est trop tôt pour voir un effet sur la consommation. Mais déjà, le fait que les analyses des autorités chinoises n'ont pas révélé de salmonelle est une bonne chose », indique Jean-Marc Chaumet, de l'Institut de l'élevage.

Les Chinois ne tapent pas sur les produits français

Après lecture de la presse chinoise, il recense beaucoup d'articles qui relatent les faits sans trop commenter. « Ils relatent les couacs et l'accusation de l'opposition française sur le manque de moyens pour les services de l'État chargés des contrôles. Mais les articles montrent aussi les actions entreprises par la France pour résoudre ce problème : retrait-rappel de tous les lots, contrôles renforcés, l'enquête judiciaire... C'est un gage de sérieux. »

Il a repéré l'interview d'un expert chinois indépendant, critique envers le système sanitaire français. « Mais pour autant, il n'encense pas un autre pays, et surtout pas le sien », relate Jean-Marc Chaumet. Il faut dire qu'il y a d'autres problèmes en Chine. « Récemment, deux entreprises chinoises ont rencontré un problème de contamination de lait infantile à la salmonelle. D'autres produits, venant d'autres pays, ont été retoqués à la frontière pour des non-conformités vis-à-vis de la réglementation chinoise. » Pour l'heure, trois entreprises situées en France ont obtenu des agréments pour exporter des poudres de lait infantile en Chine : Synutra, Sodiaal Nutribio et Isigny Biostime. Le fait que les Chinois aient investi en France pèse certainement dans la balance pour que les Autorités ne remettent pas en cause le système sanitaire français.

Vers un développement des laits infantiles liquides ?

D'autres effets sont possibles sur les marchés. Comme le report de consommation des poudres de lait vers des laits liquides UHT. C'est déjà une tendance visible sur le marché français des laits de croissance : +7% de volumes vendus en lait liquide contre -14% en lait en poudre entre 2015 et 2016.

Et les mamans pourraient choisir d'allaiter davantage. Déjà, en France, les ventes de poudres de lait infantile 1ere âge ont baissé de 5,9% en volume entre août 2017 et août 2016. Et les ventes de lait 2e âge ont baissé de 5,6%. En lien avec une baisse des naissances depuis 2010, mais aussi une petite hausse de l'allaitement.

Les acteurs du lait infantile en France

? Les détenteurs de marques commercialisées en France : Danone (Blédina, Gallia) et Nestlé (Guigoz, Nidal) sont les deux poids lourds. Lactalis était parvenu, avec ses marques, à se hisser à la troisième place en dix ans en GMS, et à la deuxième place en pharmacie. La marque Hipp (bio) est détenue par une entreprise bavaroise. Modilac est une marque de Savencia. Candia propose du lait croissance en poudre. Un petit nouveau, Biostime (fabriqué par Isigny Sainte Mère), est vendu uniquement en magasins spécialisés bio pour l'instant.

? Les fabricants français de poudres de lait infantile : Danone et Nestlé fabriquent en partie en France. Le site de Craon est le seul site Lactalis à produire des poudres de lait infantile. Isigny Saint Mère fabrique des poudres de lait infantile, pour l'international principalement avec un gros débouché sur la Chine, et très récemment pour la France. Synutra, en Bretagne, fabrique à destination de la Chine. Sodiaal Nutribio pour l'Asie, le Moyen Orient et l'Afrique. Candia propose du lait infantile liquide et en poudre. Laïta a récemment investi pour développer son activité poudres de lait infantile, destinées à l'export. La laiterie de Montaigu fabrique pour Biostime entre autres.

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