Réussir lait 03 juin 2016 à 08h00 | Par B.Griffoul

« Ouvrir la grande distribution au vent de la mondialisation »

Pour Olivier Mével, consultant en stratégie des entreprises agroalimentaires, universitaire breton(1), seule la remise en cause du pouvoir de marché de la grande distribution, en l’ouvrant à la concurrence étrangère, est de nature à rééquilibrer les relations commerciales.

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OLIVIER MEVEL. « Jamais, depuis 45 ans,
l’écart n’a été aussi grand entre
les prix agricoles et les prix payés
par les consommateurs. »
OLIVIER MEVEL. « Jamais, depuis 45 ans, l’écart n’a été aussi grand entre les prix agricoles et les prix payés par les consommateurs. » - © O. Mevel

■■ D’année en année, les négociations commerciales entre industriels et distributeurs sont de plus en plus difficiles. Pourquoi ?

Olivier Mevel - « Les mêmes causes produisent chaque année les mêmes effets. Au sein du canal de distribution, qui comprend la production, les industries de première et deuxième transformation, les distributeurs et les consommateurs, les GMS se sont arrogées un pouvoir de marché exorbitant, donc la possibilité de fixer librement les prix et marges des autres maillons.

En 2016, nous avons quatre super centrales d’achats face à 2 800 coopératives, 12 000 PME-PMI de l’agroalimentaire et 380 000 exploitations agricoles.

Les distributeurs nous font croire qu’il y a concurrence sur les prix mais la réalité est tout autre. Depuis la loi Royer de 1973, l’urbanisme commercial en France s’est construit autour d’une autorisation administrative d’ouverture donnée par la commission d’aménagement commercial de chaque département. Les enseignes se sont disputées les mètres carrés commerciaux là où elles étaient fortes originellement. La France compte 630 zones commerciales. Dans 60 % de ces zones, un hypermarché est en situation de monopole face à des supermarchés, ce qui relativise la logique d’affrontement. Pendant 45 ans, le jeu a donc été d’empêcher les autres de rentrer dans ces bastions locaux de façon à organiser la captation de la rente sur les marges des fournisseurs. Jamais, depuis 45 ans, l’écart n’a été aussi grand entre les prix agricoles et les prix payés par les consommateurs. »

■■ L’empilement des textes réglementaires n’a jamais réussi à rééquilibrer les relations commerciales. La réforme annoncée de la LME peut-elle y parvenir ?

O. M. - « Depuis 1986, il y eu douze réformes fondamentales du canal de distribution, toutes précédées d’un rapport parlementaire. Les lois agissent comme des cautères sur des jambes de bois parce que le pouvoir de marché du distributeur est trop fort. Le législatif ne peut pas agir sur la primauté de l’économie.

Les amendements à la loi Sapin 2 (lire ci-contre) n’auront aucune influence. Tant que le distributeur pourra dire « vous avez besoin de me vendre, je n’ai pas besoin de vous acheter », les dés seront pipés dans les négociations commerciales. »

■■ Comment s’y prendre donc ?

O. M. - « Dans l’immédiat, il faudrait prendre un certain nombre de mesures : renforcer les contrôles sur les déséquilibres significatifs, qui obligent les industriels à accepter des clauses scélérates ; protéger les lanceurs d’alerte afin qu’ils puissent s’exprimer librement sur les abus constatés ; construire un outil de régulation rendant des médiations possibles entre les industriels et les distributeurs et, enfin, mener les négociations commerciales dans des lieux neutres pour empêcher une théâtralisation mortelle de la négociation par le distributeur.

Ensuite, il faut que le pays prennent son courage à deux mains. Les lois Royer, Raffarin et LME empêchent toute constestabilité des parts de marché des GMS, chacune bien à l’abri dans leurs bastions régionaux. Il faut s’attaquer à l’oligopole de la grande distribution en abrogeant la loi Raffarin afin de permettre la contestabilité des parts de marché des distributeurs français par d’autres distributeurs étrangers.

Nous passerions ainsi d’une logique de guerre des prix à une logique de construction catégorielle de l’offre. Les distributeurs auraient intérêt à préserver leurs relations avec les industriels parce que ceux-ci auraient plusieurs offres à faire à plusieurs distributeurs. Il faut ouvrir la grande distribution au vent de la mondialisation. Il n’y a pas de raison que tous les secteurs de l’économie y soient sauf eux. »

■■ La révision de la LME pourrait rendre obligatoire l’affichage du prix payé aux producteurs dans les contrats entre industriels et distributeurs. Qu’en pensez-vous ?

O. M. - « Je suis assez partagé. Cette clause va surtout servir le distributeur. Lors des négociations commerciales, il aura une vue magnifique sur les profits et la rentabilité des industriels, notamment sur le coût d’achat de la matière première donc de leur valeur ajoutée. Je comprends que ceux-ci y soient opposés. Le secret des affaires doit être préservé pour ne pas donner toutes les informations au distributeur, sinon le remède s’avèrera pire que le mal.

Pour autant, il serait opportun que soit indiquée sur les packagings des produits laitiers la décomposition du prix final, en termes de valeur ajoutée, qui revient à chacun des maillons afin de permettre au consommateur de faire librement son choix. »

■■ D’autres, dont le patron de Système U, proposent de refonder les relations commerciales sur des « systèmes de contractualisation tripartite »…

O. M. - « À court terme, cela peut permettre de donner quelques centimes ça et là. Mais, pour que les éleveurs retrouvent un vrai pouvoir et surtout des prix, des marges et un revenu, il faut autre chose que des négociations tripartites. »

■■ Comment les producteurs pourraient-ils retrouver un pouvoir économique au sein du canal de distribution ?

O. M. - « Le consommateur tranche de plus en plus en faveur de produits socialement responsables, notamment le consommer français. Dans le même temps, des GMS et des industriels disent aux producteurs que le lait français est substituable, c’est-à-dire qu’un litre de lait français vaut un litre de lait espagnol ou allemand. C’est totalement faux à partir du moment où le consommateur se met à trancher en faveur de produits français.

Une voie est en train de s’ouvrir pour la reconnaissance d’un lait français payé aux éleveurs à un prix déconnecté de la poudre de lait et du beurre. L’engagement du consommateur en faveur du lait français casse l’argument de prix mondiaux, utilisé par les transformateurs, pour justifier la baisse de rémunération des producteurs. Les producteurs doivent mener un combat sur l’instauration d’un prix du lait français et sa valeur de consommation auprès du consommateur français. » ...

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