Réussir lait 20 janvier 2014 à 08h00 | Par Costie Pruilh

L’internationalisation est incontournable

Les coopératives privilégient l’exportation pour accompagner la hausse de la production de leurs adhérents. Les privés s’implantent plutôt directement à l’étranger et encadrent plus strictement la production.

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La difficulté du marché européen combiné 
à un vrai potentiel productif de l’Europe, explique le défi du grand export.
La difficulté du marché européen combiné à un vrai potentiel productif de l’Europe, explique le défi du grand export. - © P. Forget / Archives

Certaines régions et entreprises de France ont les yeux davantage rivés sur les pays émergents où on assiste à une explosion des classes moyennes, que sur le marché intérieur. Lors d’une journée organisée en Bretagne, le groupe Sodiaal estime que « le monde aura un énorme besoin en lait non comblé. » Lors de l’assemblée générale du BTPL, Vincent Chatellier, chercheur Inra, décrit « un grand marché s’ouvre assez nettement hors des frontières de l’Europe. » Au-delà des mots, les récents investissements français dans une dizaine de tours de séchage et des fromageries, pour des produits destinés au grand export, l’atteste.
Reste plusieurs questions.



1 - Peut-on être résolument optimiste sur une tendance haussière des prix ?


Thierry Pouch, économiste à l’APCA, a réalisé une synthèse sur deux courants d’économistes se livrant à des prospectives sur le jeu de l’offre et de la demande mondiale en matières agricoles. Eh oui, il y a bien deux écoles ! Le courant dit optimiste, où figurent de nombreux économistes, ainsi que la FAO et l’OCDE, prévoit une volatilité chronique des prix sur fond de tendance durablement haussière. L’autre courant, dit pessimiste, prévoit un retournement des marchés, suivi d’une tendance baissière des prix.
Première différence, le courant optimiste table sur une population mondiale entre 8 et 11 milliards d’individus à l’horizon 2050. Le courant pessimiste tient davantage compte de l’impact des guerres et autres catastrophes, et arrive plutôt à 8 milliards d’individus.
L’élévation du niveau de vie, l’occidentalisation des modes de consommation, et l’élargissement de l’accès aux moyens de réfrigération, sont aussi le moteur d’une forte croissance de la demande en produits laitiers dans les pays émergents. Le courant pessimiste rappelle que l’économie mondiale n’est pas si robuste. En témoigne le ralentissement de la croissance des pays émergents suite à la crise financière et économique des vieux pays industrialisés. Le courant pessimiste estime aussi que l’offre pourrait être plus abondante que dans le scénario des optimistes, grâce à des réserves de progrès technique et agronomique, améliorant les rendements agricoles, encore mal estimées ; et grâce à de nouvelles ressources énergétiques, limitant le recours aux productions agricoles à vocation énergétique. La dynamique des prix dépendra aussi de la parité du dollar avec les autres devises.


2 - La demande laitière mondiale restera-t-elle durablement insatisfaite ?


« Le courant pessimiste a l’intérêt de montrer que tous les facteurs n’ont pas été pris en compte dans l’analyse des optimistes. Il ne remet pas en question la véritable opportunité que représentent les nouveaux marchés en développement dans les pays émergents. Il nous incite à davantage de prudence », résume Thierry Pouch.
Intervenant à un colloque sur la compétitivité des filières animales françaises, Christophe Lafougère, directeur du cabinet Gira, estime qu’un retournement de marché, avec une offre répondant à la demande, arrivera, au moins de manière ponctuelle, puisque la croissance n’est jamais linéaire. « La question est quand. La production laitière augmente partout dans le monde. En Europe, les enquêtes producteurs donnent des hausses de 1,2 à 2,5 % par an, en France, Irlande, Pays-Bas, Danemark, Allemagne. Les investissements industriels en cours vont appeler du lait supplémentaire. Par exemple, au Royaume-Uni, le groupe Arla Foods et Müller Wiseman ont lourdement investi. Cela va redynamiser la production britannique. » L’Union européenne n’est pas seule à avoir des ambitions sur le marché mondial. « Les États-Unis seront un acteur très important. Ils sont en passe de devenir le premier exportateur de poudres maigres d’ici quelques années. Ils investissent le domaine des fromages et des poudres grasses pour le grand export. »

- © Infographie Réussir

3 - Pourquoi faut-il y aller malgré le risque de retournement des marchés ?

 

Christophe Lafougère souligne l’enjeu de l’internationalisation pour les coopératives laitières européennes. « L’Europe fera plus de lait à la fin des quotas, et les coopératives prendront tout le lait produit par leurs adhérents. Le marché européen étant saturé, il faudra qu’elles valorisent une partie de leur lait dans les pays tiers. Les coopératives européennes doivent donc impérativement intégrer l’internationalisation dans leur stratégie. »
« Le courant général d’investissement vers des produits destinés à l’export atténue la pression concurrentielle sur le marché intérieur ; ce qui ne peut être que positif pour la valorisation du lait sur le marché français », souligne Benoît Rouyer, économiste au Cniel.
Nos différents interlocuteurs insistent sur les réelles opportunités pour les transformateurs français. Les écarts de compétitivité se sont réduits en quelques années, entre la Nouvelle-Zélande et l’Europe du Nord, ouvrant de réelles possibilités. La France a des atouts : une qualité du lait et de ses produits laitiers reconnue, l’image d’une production en lien avec ses territoires mondialement connus…

 

4 - Comment s’internationaliser sans se casser la figure ?


« Il y a plusieurs façons de vendre sur pays tiers : vendre des commodités à des intermédiaires, exporter en direct avec des équipes commerciales, ou exporter des ingrédients laitiers pour fabriquer des produits de grande consommation sous marque dans les pays visés. C’est le mouvement engagé par de grandes coopératives du Nord de l’Europe. Elles achètent ou prennent des participations dans des entreprises étrangères », décrit Christophe Lafougère.
Dans les deux derniers cas, cela demande des investissements. « La taille des coopératives françaises les rend frileuses. Le moindre investissement pèse lourd et une erreur peut être lourde de conséquences. Un des enjeux pour elles sera donc de poursuivre le mouvement de concentration et de partenariats engagé. Une solution pourrait être d’avoir des outils collectifs pour traiter les excédents de laits. »
L’autre enjeu, selon Christophe Lafougère, est d’améliorer encore la valorisation du lait français. « Par rapport aux coopératives du Nord de l’Europe, nos coopératives n’ont pas assez de lait valorisé par des marques fortes et connues au-delà de nos frontières, et par des ingrédients à haute valeur ajoutée (nutrition infantile, pour les sportifs…). Elles ont encore trop de commodités. Pour l’instant, elles s’en sortent car les marchés sont porteurs, mais leur situation est fragile. »
Pour avancer tout en se sécurisant, il faut des projets qui donnent des garanties de relations commerciales durables. « Si vous êtes sous contrat, que vous avez des participations dans des filiales communes avec des clients…, alors vous conservez vos débouchés même en cas de retournement des marchés. »


5 - Et les transformateurs privés dans tout ça ?


Les grands groupes privés français ont entamé leur internationalisation depuis longtemps. Ils investissent dans la partie industrielle et commerciale, directement dans les bassins de consommation. « Leur vision laitière du monde apparaît résolument optimiste si en juge par leurs investissements. Aucune zone du monde n’est oubliée, même celles qui semblent peu compétitives (par exemple Nestlé investit en Angola, Zimbabwe, Colombie…) », illustre Benoît Rouyer.
Côté amont, « ils essayent d’encadrer les volumes de lait produit. Comme il n’y a pas de développement des marchés en France et en Europe de l’ouest plus généralement, leur politique en France risque donc d’être un encadrement serré de la production. Ils peuvent le faire via des contrats individuels ou passés avec des intermédiaires, coopératives de collecte par exemple », souligne Christophe Lafougère.

Les PME à l’assaut de l’export

 

Affronter le grand export demande des moyens. Dès qu’une PME sort de l’espace européen, elle se heurte à des obstacles réglementaires, douaniers, logistiques… Les PME privilégient donc l’Union européenne, qui totalise 70 % des exportations françaises de produits laitiers en valeur. Certaines se sont lancées dans l’aventure du grand export, en passant par des agents commerciaux, des plateformes d’import-export, en s’associant avec d’autres PME, comme l’ont fait les fromageries Lincet, Graindorge, Rivoire & Jaquemin, Dischamp, Jacquin et Faup
« avec le GIE French Cheese Club depuis 2007 pour faire la promotion de nos fromages aux États-Unis ».


Source : RLF

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